Le vice-président principal et directeur financier d'Agrisoma Biosciences Inc, André Levasseur.

La moutarde qui monte au ciel

Changements climatiques obligent, les compagnies aériennes doivent modifier la façon dont elles feront voler leurs avions afin de réduire considérablement leur empreinte carbone.

L’une des solutions qui s’offrent à elles pour y parvenir se perfectionne ici même à Gatineau, au 200 de la rue Montcalm, dans les locaux de l’entreprise Agrisoma Biosciences.

Si Steven Fabijanski, le président-directeur général et fondateur d’Agrosima, est l’âme de l’entreprise, André Levasseur en est certes le moteur. Cet ancien vice-président exécutif et chef de la direction financière de Mitel Semiconducteur/Zarlink est aujourd’hui vice-président principal et directeur financier d’Agrisoma. Il veille à la gestion financière de l’entreprise ainsi qu’à la transparence de l’information financière, en plus d’assumer diverses fonctions dont la trésorerie, les relations avec les investisseurs et la planification fiscale et à long terme de la société. C’est donc autour de lui que tout carbure.

Ce natif de Granby et comptable agréé de profession est titulaire d’un baccalauréat en commerce et d’un diplôme d’études supérieures en comptabilité de l’Université Concordia, à Montréal.

Avant son arrivée chez Agrisoma, il a oeuvré à divers titres auprès de plusieurs sociétés à capitaux ouverts et fermés. Il travaille depuis plus de 20 ans dans des environnements axés sur la haute technologie, l’entrepreneuriat et le conseils en matière d’expansion internationale et de transactions sur les marchés financiers.

Atterri dans la région en 2000, il a joint les rangs d’Agrisoma en 2013. « J’étais un peu tanné de l’industrie de la haute technologie. C’est une industrie de plus en plus difficile compte tenu de la concurrence chinoise. On se faisait voler nos technologies malgré nos brevets. Je me suis dit qu’il était peut-être le temps de changer d’industrie », explique l’homme de 56 ans et père de deux garçons âgés de 23 et 21 ans.

Moutarde et biocarburant

Avions, autobus, trains, 18 roues et autres véhicules poids lourds de la route et de l’industrie de la construction, voilà le marché qui s’ouvre devant Agrisoma Biosciences. Tous doivent diminuer leurs émissions de gaz à effet de serre et la moutarde carinata, une culture non alimentaire développée par Agrisoma pour la production de carburants à faibles émissions de gaz à effet de serre, permet de remplacer kérosène et diesel.

C’est justement cette carinata non génétiquement modifiée qui permet la production de biocarburant.

C’est la moutarde carinata, non génétiquement modifiée, qui permet la production de biocarburant.

D’ailleurs, une part importante des travaux d’Agrisoma passe par la culture de la carinata. Présentement, elle se cultive dans l’Ouest canadien, aux États-Unis et en Amérique du Sud, en rotation avec d’autres types de culture. Sa transformation en biocarburant se fait en Europe.

Agrisoma a déjà à son actif plusieurs premières mondiales, notamment un vol transpacifique de la compagnie aérienne australienne Qantas entre Los Angeles et Melbourne utilisant à 10% le nouveau biocarburant, et un autre entre San Francisco et Zurich, à bord d’un avion d’United Airlines alimenté à 30% par le carburant végétal. En 2012, un partenariat entre Agrisoma et le Conseil national de recherches du Canada a permis pour la première fois de faire voler un avion propulsé uniquement par le biocarburant, entre Ottawa et Montréal.

Malgré des investissements d’une cinquantaine de millions $, les opérations d’Agrisoma n’ont pas encore atteint le stade de la rentabilité, ce qui ne saurait tarder se réjouit M. Levasseur.

« On a de la demande au-delà de notre capacité de produire. Notre priorité,s c’est d’augmenter notre production pour satisfaire à la demande. Nous avons présentement des contrats pour les deux-trois prochaines années, une demande qui vient principalement des raffineurs européens pour le transport lourd. Le biojet est encore au stade embryonnaire. Mais l’industrie aéronautique doit réduire de 50 pour cent d’ici 2050 ses émission de gaz à effet de serre. Pour assurer sa croissance, elle doit adopter des stratégies de réductions des GES », entrevoit avec optimisme M. Levasseur.

« Mon principal défi, poursuit-il, est de m’assurer que nous avons en place les structures capables de satisfaire à la demande de nos clients. Je travaille beaucoup au développement des affaires afin de mettre en place les systèmes susceptibles de répondre à cette demande. Et le processus doit être rentable pour tous les joueurs dans la chaîne de production. »

Une entreprise québécoise

À ne pas en douter, André Levasseur vit à la vitesse grand V sa nouvelle aventure. Pour lui, il s’agit plus qu’un simple boulot. « Lorsque qu’on rentre travailler le matin, on travaille bien sûr pour rentabiliser les investissements de nos investisseurs. Mais il y a un deuxième but, c’est de faire quelque chose de bien. Ici, nous sommes tous des passionnés de l’environnement. Ça va au-delà d’une simple transaction commerciale. Il y a aussi un bienfait à la société qu’on apporte », avance-t-il, bien conscient que le remplacement à grande échelle du kérosène et du diesel par l’énergie propre que propose Agrisoma va constituer une véritable révolution environnementale.

Celui qui se voyait cantonné dans l’industrie de la haute technologie jusqu’à sa retraite est visiblement heureux de la tournure qu’a prise sa carrière. « Le stéréotype des comptables ne fonctionne pas ici. Je suis un gestionnaire d’entreprise d’abord. »

Et pourquoi avoir choisi Gatineau pour établir le siège social d’une entreprise qui lorgne les marchés internationaux ? « À l’origine, nous étions installés à Ottawa. Les investisseurs qui ont participé à notre projet sont surtout Québécois et par respect pour eux, nous avons décidé de traverser la rivière. Nous voulions avoir une identité québécoise », justifie-t-il.