Le fondateur de Slush Puppie Canada, André Beaudoin

Le parcours d'un fonceur

André Beaudoin est devenu un homme d’affaires prospère en «mettant sa carrière sur la glace».

Lorsque ce Gatinois s’est procuré une dizaine de machines à barbotine en Californie, en 1975, il lançait du même coup une compagnie qui allait devenir pancanadienne et un véritable joyau de l’Outaouais. Grâce à son travail, sa détermination, voire son acharnement, le nom Slush Puppie est devenu aussi commun dans la vie des Canadiens que le nom Coca-Cola.

André Beaudoin, 76 ans, est aujourd’hui retraité et c’est son fils, Jean-Rock Beaudoin, qui a pris la relève à la tête de la compagnie Slush Puppie Canada. Le patriarche conserve tout de même son bureau dans les locaux de l’entreprise de la rue Jean-Proulx du secteur Hull. « C’est dur de couper le cordon », laisse-t-l tomber.

Le Droit Affaires l’a rencontré.

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DENIS GRATTON (DG): L’histoire derrière les débuts de votre entreprise est bien connue. Mais avant Slush Puppie, vous faisiez quoi?

ANDRÉ BEAUDOIN (AB): En graduant du Collège Saint-Alexandre après huit années de pensionnat, je ne savais pas où aller. J’avais un oncle qui travaillait pour une compagnie de finances à Montréal nommée AVCO. Il m’a trouvé un emploi et je suis allé à Montréal travailler pour cette entreprise. J’ai fait un grand bout de chemin avec eux au Canada et ils m’ont ensuite promu au bureau chef, en Californie. J’ai été sept ans avec cette compagnie, dont deux ans et demi aux États-Unis.

DG: Vous avez fait huit ans de pensionnat au Collège Saint-Alexandre?

AB: Oui. Et j’ai eu tout un choc pendant mes études. Une claque terrible. Je suis un petit gars de Blue Sea (dans la Haute-Gatineau) et mes parents avaient un petit hôtel à Messine. Vers la fin de mes études, j’ai appris par des gens que l’hôtel de mes parents avait été vendu aux Filles de la Sagesse pour des raisons financières. C’était un choc. Parce que dans ma tête, cet hôtel m’appartenait. C’était dans ma vision des choses. L’hôtel était à mes parents, j’étais enfant unique, donc l’hôtel était à moi. Ça allait de soi. Donc je ne suis pas allé à l’université et j’ai opté pour l’emploi chez AVCO. Je voulais aller en affaires. 

DG: Vos parents étaient assez aisés financièrement pour pouvoir payer vos études au Collège Saint-Alexandre?

AB: Le curé du village a aidé. Dans notre petit village de petits revenus, mes parents étaient un peu la bourgeoisie. Ou disons qu’ils n’étaient pas les pauvres du village. Mais quand tu compares ça au fils de l’avocat, t’es un petit pauvre. Et tu ne fais pas partie de l’élite du collège.

DG: Vos années collégiales semblent avoir été difficiles.

AB: J’étais complexé. J’étais entouré de fils de médecins, d’avocats, de notaires, de professionnels. Et moi, j’étais le petit gars de la campagne, fils d’un père bûcheron et d’une mère qui gérait un petit hôtel. J’étais pauvre et je me le faisais dire. C’est là que je suis devenu mauvais. J’étais un très bon joueur de hockey et j’étais bon dans pratiquement tous les sports. Par mon caractère, et le fait que j’étais comme diminué aux yeux des autres, je sortais mon agressivité dans les sports, surtout au hockey. Je ne me battais pas hors-glace, j’aurai été immédiatement expulsé du collège. Mais durant les matchs, presque tous les moyens étaient permis. Surtout dans ces années-là (début des années 1960). Disons que tu ne voulais pas venir dans le coin de la patinoire avec moi (rires).

DG: Pourquoi avez-vous quitté AVCO après sept ans de travail au sein de cette entreprise?

AB: J’étais auditeur chez AVCO durant mes dernières années avec eux. Et comme auditeur aux États-Unis et au Canada, je voyageais 48 semaines par année. Sans jeu de mots, je commençais à en avoir mon voyage. Non pas de mon travail que j’adorais. Mais fatigué de toutes ces heures sur la route. En 1971, je suis revenu dans la région en vacances voir mes parents à Hull et j’ai appris que mon oncle, qui était propriétaire de la compagnie O. Dubois Inc, un grossiste en tabac et confiseries, était en difficulté financière sévère. Je suis allé le voir, j’ai regardé ses chiffres pendant une demi journée, puis je lui ai proposé de me vendre 50 % de son commerce pour la somme symbolique d’un dollar. Et c’est moi qui allait gérer la compagnie avec un droit de veto sur toutes les décisions. Il a accepté, j’ai quitté AVCO et je suis revenu en Outaouais travailler avec mon oncle. En 1975, je suis allé dans une convention en Californie et l’une des compagnies qui y présentait son produit était Slush Puppie. J’ai acheté la franchise pour Hull et Gatineau. Je suis revenu avec mes 10 machines. Et en quelques années, j’avais la franchise provinciale, puis la franchise multiprovinciales, puis la franchise nationale. Et au bout de deux ans, j’ai obtenu le droit de manufacturer ici, en Outaouais, le Slush Puppie.

DG: Comment avez-vous réussi à développer si rapidement votre entreprise et de passer d’une franchise locale à une franchise présente partout au Canada?

AB: De 1971 à 1975, j’étais membre de l’Association nationale des grossistes de tabac et confiseries. J’avais gravi les échelons et j’étais rendu président de cette association canadienne. J’avais donc des contacts un peu partout au pays, je pouvais ouvrir des portes. Alors, j’allais voir les gars et je leur offrais d’être franchiseur avec un territoire exclusif pour vendre le Slush Puppie, donc pas de compétiteur. Mon réseau a commencé à grossir et j’ai développé le pays comme ça. Les grossistes de tabac et confiserie ne faisaient pas de gros profits. Moi, j’arrivais avec un produit qui leur garantissait un profit brut assuré.

DG: Le Droit AFFAIRES demande souvent aux entrepreneurs de la région de nommer leur mentor. Et c’est souvent votre nom qu’on prononce.

AB: Bof… c’est exagéré. Mais je peux dire que durant mes années en affaires, je me suis beaucoup impliqué dans d’autres commerces. Aussitôt que quelqu’un avait besoin d’aide et qu’il levait la main, j’étais là. Je n’étais pas un si bon mentor, mais j’étais un fonceur. Donc, j’entrais dans des places et j’aidais mes «chums».

DG: Votre fils Jean-Rock qui vous a succédé à la présidence de Slush Puppie Canada a aussi répondu «mon père» lorsqu’on lui a demandé de nous nommer son mentor.

AB: J’ai entraîné mon fils durement. J’ai été un papa dur aussi. Mon fils voulait être président et je lui ai dit que j’étais d’accord avec ça. Avec ce qui m’était arrivé à l’âge de 20 ans (vente de l’hôtel de ses parents), je m’étais promis que si j’avais un commerce un jour, que je ne le vendrais jamais à un étranger avant que mon fils et ma fille m’aient dit non à maintes reprises. Jean-Rock a pris la relève, mais après avoir gravi les échelons. Il ne l’a pas eu facile. Je n’ai pas été un mentor facile ni un père facile. J’ai été très exigeant avec lui, peut-être trop. Mais lorsque je lui ai vendu l’entreprise, il savait faire «la job». Et il a amené Slush Puppie Canada encore plus loin.

DG: Vous êtes très impliqué dans la communauté et vous avez donné beaucoup de votre temps et donné beaucoup financièrement aussi. C’est important pour vous, cette implication?

AB: Le Collège Saint-Alexandre nous a inculqué de bonnes valeurs. Je pense que lorsque t’as la chance de réussir un peu, le moindre que tu puisses faire, c’est d’aider les autres. Il y a un bout de moi qui est un dur à cuire. Mais j’ai aussi un côté humain. Et quand j’aide les gens, ça me fait du bien. C’est moi que j’aide.

DG: Comment aimeriez-vous qu’on se souvienne de vous?

AB: Je ne sais pas comment répondre à cette question. Comme un alcoolique, un baveux, un fonceur…

DG: Alcoolique?

AB: Oui. Sobre depuis 34 ans. 35 ans en octobre. Mais pour répondre à ta question, je ne voudrais pas qu’on parle de moi comme un homme d’affaires qui a grandement réussi. Non. Mais je pense qu’on a une très belle compagnie, une fierté de l’Outaouais. Disons que j’aimerais qu’on se souvienne de moi comme un petit gars de chez nous, travaillant, qui a été assez chanceux pour réussir.