Le ministre du Travail, de l'Emploi et de la Solidarité sociale du Québec, Jean Boulet

Main-d'oeuvre: une pénurie qui risque de s'aggraver

Le Québec manque de main-d’oeuvre et la situation s’aggrave d’année en année. Présentement, ce sont plus de 100 000 emplois qui sont à pourvoir en province. Et selon les projections du gouvernement du Québec, ce chiffre grimpera à 1,4 million d’ici 10 ans. La pénurie est réelle et elle s’accentue. Les chiffres sont alarmants. Le marché du travail de demain manquera de monde.

C’est dans ce contexte fort inquiétant que le ministre québécois du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, a entrepris en janvier dernier « la grande corvée », une offensive à laquelle participent 220 conseillers répartis dans les 17 régions administratives du Québec, et qui vise à joindre, à écouter et à outiller les entreprises qui vivent des difficultés de recrutement.

Le ministre Boulet sera d’ailleurs en Outaouais en mai prochain pour rencontrer les acteurs, les entreprises et les employeurs d’ici touchés par cette rareté de la main-d’oeuvre.

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JEAN BOULET: Je lisais récemment que le taux de postes vacants en Outaouais est de 3,2 %, ce qui est tout à fait égal à la moyenne québécoise. Et vous avez un nombre de postes vacants, au 3e trimestre de 2018, de 3205. Parallèlement, vous avez un taux de chômage (en février 2019) de 5,6 %, alors qu’il est de 5,3 % pour l’ensemble du Québec. Ce que je réalise, c’est qu’avec le taux de chômage actuel de l’Outaouais, on serait mathématiquement capable de résorber la rareté de la main-d’œuvre de cette région puisqu’elle comptait 12 000 chômeurs en février. C’est un défi que j’aimerais aborder avec vos acteurs et partenaires du marché du travail. Selon les dernières estimations régionales, il y a 19 métiers et professions qui sont en déficit de main-d’oeuvre en Outaouais pour la période 2019-2021. Et parmi ces 19 métiers et professions, il y en a sept qui proviennent du secteur de la santé, tels que les préposés aux bénéficiaires, les infirmières, les pharmaciens, les psychologues et d’autres.

DENIS GRATTON: Justement, Monsieur le ministre, plusieurs postes sont à combler en Outaouais dans le secteur de la santé. Mais en même temps, votre gouvernement a promis la construction d’un nouvel hôpital à Gatineau, ou du moins l’ajout de près de 170 lits dans un hôpital existant. N’y a-t-il pas quelque chose de plutôt paradoxal dans tout ça ? Ne devrait-on pas commencer par combler les postes vacants avant d’en créer davantage ?

JB: Je vais laisser à mon collègue Mathieu Lacombe (ministre de la Famille et responsable de l’Outaouais) le soin de répondre à cette question. Il travaille fort dans ce dossier-là et il vous donnera des réponses appropriées et spécifiques.

DG: Est-ce que l’embauche de personnes retraitées ou semi-retraitées pourrait être une autre solution à la pénurie de main d’oeuvre ?

JB: Absolument. C’est dans mon plan de match. Vous faites référence à ce que j’appelle des travailleurs expérimentés. Il y en a beaucoup et c’est l’une de mes priorités. Il faut tenir compte de ce bassin qui est extrêmement important. Ce sont des personnes matures qui ont de l’expérience. Quelles mesures incitatives pourrait-on prendre pour leur permettre de prolonger leur carrière ou de revenir au travail après leur retraite ? Dans le cadre de ma tournée provinciale, je fais appel aux entreprises de chaque région afin de recueillir leurs idées et de trouver des moyens d’attirer des travailleurs expérimentés.

Le ministre Jean Boulet

DG: Votre gouvernement a l’intention de réduire de 50 000 à 40 000 (20%) le nombre d’immigrants reçus au Québec chaque année. Or, l’une des solutions pour contrer la pénurie de main-d’oeuvre ne serait-elle pas d’augmenter le nombre d’immigrants reçus plutôt que de le diminuer ?  

JB: Ce qu’on a dit en campagne électorale, c’est qu’on veut réduire le seuil pour mieux les accueillir, mieux les intégrer, régionaliser l’immigration et faire en sorte que les immigrants suivent les besoins. Parce que souvent, les immigrants sont concentrés dans les grands centres urbains et leur taux de chômage est beaucoup plus élevé que la moyenne au Québec. Donc, c’est temporaire de baisser le seuil d’immigration. Donnons-nous le temps de bien les accueillir, de bien les intégrer, de bien les orienter. Et avec la « grande corvée », on est en mesure d’identifier, région par région, les entreprises qui ont des postes vacants à pourvoir. On pourra les mettre en communications avec ces entreprises qui ont des postes à combler. Et il ne faut pas négliger aussi le bassin de travailleurs étrangers temporaires qui constitue un bassin extrêmement important pour nous aider à lutter contre la rareté de la main-d’oeuvre.

DG: Y a-t-il d’autres bassins sous-représentés sur le marché du travail ?

JB: Il y a les jeunes, les femmes, les personnes handicapées, les personnes judiciarisées. Un homme sur cinq est judiciarisé au Québec, et une femme sur 20. Il y a un potentiel dans ce bassin-là. Il faut penser à tout le monde. On est passé d’une conjoncture de rareté d’emplois à une conjoncture de rareté de la main-d’œuvre. Et ça, c’est dû au vieillissement de la population. Au Québec, on a une population qui vieillit extrêmement vite. Au Canada, après les provinces de l’Atlantique, on est la province où la population vieillit le plus rapidement. Et si la population vieillit, la tranche de personnes en âge de travailler, c’est-à-dire de 15 à 64 ans, diminue. Conjugué à la croissance économique, ça fait qu’on manque de monde.

DG: Le défi à relever est énorme, quoi ?

JB: Effectivement. Et ça ne se fera pas du jour au lendemain. La rareté de la main-d’oeuvre, on en a pour des années encore. Mais je pense qu’en accompagnant les entreprises, en changeant la culture - notamment de mon ministère - et en travaillant en équipe, je pense qu’on va collectivement relever ce défi-là et avoir du succès.