88% des employeurs du secteur de la construction se sentent menacés par le problème, selon un sondage de la firme Léger.

Il manque de bras en construction

Si on reconnaît les bons ouvriers à leurs outils, comme dit le proverbe, les employeurs reconnaissent qu’il leur faudra tous les outils possibles afin de les recruter, ces bons ouvriers. L’industrie de la construction, comme beaucoup de secteurs, n’est pas épargnée par la pénurie généralisée de la main-d’œuvre. Amplifié par les catastrophes naturelles et l’effervescence des mises en chantier au cours des derniers mois, le phénomène affecte de plusieurs façons les acteurs de cette industrie dans la région.

À commencer par certains entrepreneurs gatinois qui ont sonné l’alarme auprès de l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec (APCHQ). « Le dossier lié à la pénurie que nous avons entrepris est parti en Outaouais à la suite des besoins qu’éprouvaient nos membres, notamment dus aux efforts de reconstruction après les tornades. Pour saisir l’ampleur de la situation, nous avons commandé un sondage provincial qui fait le constat d’une véritable inquiétude partout au Québec », indique le vice-président des relations publiques de l’APCHQ, François Vincent.

La firme de sondage Léger concluait, en janvier dernier, que 88% des employeurs du secteur de la construction se sentent menacés par le problème. De plus, l’étude dévoile certaines conséquences frappantes liées aux difficultés de recrutement : 81% des entreprises entrevoient des répercussions sur leur croissance, 78% estiment qu’il y aura des effets sur le respect des délais de livraison et 71% avouent que leur motivation est ébranlée.

L'industrie de la construction n'est pas épargnée par la pénurie généralisée de main-d'oeuvre.

Plus de projets que de bras en Outaouais

Gatineau mène le peloton des mises en chantiers pour les régions urbanisées du Québec, révèle la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL). Celles-ci ont explosé de 400% en février 2019, comparativement à pareille date l’an passé.

À l’image de cette statistique, l’hiver a été tout sauf anémique chez Solico Construction, où l’on n’a pas décéléré durant la saison froide. « De notre côté, ça va très bien en ce qui a trait au volume des projets, mais il faut dire que depuis le milieu de l’an passé, on ressent les effets du manque de travailleurs. Il faut rester réaliste en ajustant notre vitesse et le nombre de chantiers pour garder notre niveau de qualité », fait savoir son président, Jonathan Goulet. L’entrepreneur constate entre autres que les sous-traitants, ceux généralement mandatés par les principaux constructeurs en Outaouais, sont à bout de souffle.

Les employeurs du secteur de la construction ont parfois besoin d’un large éventail de quarts de métiers pour opérer à l’année.
Les mises en chantiers pour les régions urbanisées du Québec ont explosé de 400 % en février à Gatineau.

Le phénomène est vécu différemment chez Pavage Gadbois, où la planification de la relève à l’interne est perçue comme l’enjeu principal. « On engage principalement des jeunes ou des gens ayant peu d’expérience avec l’intention de les former. De ces nouveaux, 10% vont peut-être faire l’affaire à long terme et je dirais que c’est une sérieuse préoccupation, car nos bons employés vieillissent. On ne peut pas sauter comme ça, du jour au lendemain, sur nos équipements spécialisés », témoigne le cofondateur de l’entreprise, Mario Gadbois.

Les employeurs du secteur de la construction ont parfois besoin d’un large éventail de quarts de métiers pour opérer à l’année. « C’est certain que les cartes de compétence au Québec, c’est difficile à obtenir et à gérer, avec les contraintes administratives, mais ce n’est pas tout. Gérer des emplois saisonniers, c’est composer avec le déneigement l’hiver. Trouver des gars, c’est toute une paire de manches. En été, pour ce qui est du béton, je n’ai jamais réussi à embaucher un gars très expérimenté au départ, en 28 ans dans le domaine », fait savoir M. Gadbois. 

Opération charme

Unanimement, tous les acteurs de la construction interrogés ont fait savoir que l’industrie doit composer avec de fausses images véhiculées depuis des années. Les premiers à monter aux barricades pour faire avancer la cause sont les centres de métiers spécialisés des deux côtés de la rivière. « Il faut en finir avec les vieux clichés. Il faut démystifier les faussetés, pour ainsi dire les faux jugements associés aux métiers. Aujourd’hui, même dans la construction, on trouve de bonnes conditions de travail, de bons salaires et la technologie s’y insère de plus en plus », prêche le directeur de l’Institut des métiers spécialisés à La Cité, Patrick Mainville.

Le directeur de l'Institut des Métiers spécialisés à La Cité, Patrick Mainville
L’École des métiers spécialisés d’Asticou peine à attirer les individus vers les bancs d’école.
L’implantation de technologies pour faciliter les métiers est l'une des solutions souvent apportées pour attirer les jeunes vers les écoles de métiers spécialisés.

Existe-t-il une pénurie sur banc d’école également ? « Je n’ai pas remarqué une grande baisse en général relativement aux inscriptions. Le plus gros problème c’est qu’on n’arrive pas à combler la demande. Notre taux de placement est extrêmement élevé et des employeurs m’appellent continuellement, et de partout en Ontario, pour nos soudeurs ou d’autres positions très prisées », reconnaît-il.

La situation est plus dramatique à l’École des métiers spécialisés d’Asticou, où l’on peine à attirer les individus vers les bancs d’école, notamment au sein des cohortes en briquetage-maçonnerie, en télécommunication et en usinage. « Ces métiers-là, c’est un emploi presque garanti, assure Sylvain Rivest, directeur de l’École. Nous sommes en opération charme de plein emploi pour attirer des étudiants. On doit se faire entendre et prendre les jeunes pour leur dire qu’avec ce genre de diplôme il y a de belles carrières à entrevoir et elles sont partout. Il ne faut pas oublier que les métiers dans notre genre occupent 45% des emplois sur le marché. On doit élever le statut de ces métiers et leur octroyer plus de reconnaissance. »

Les campagnes publicitaires de valorisation telle que imaginetoi.ca, les pressions pour effectuer des changements administratifs, principalement en lien avec les ratios compagnons/apprentis et l’implantation de technologies pour faciliter les métiers sont des solutions souvent apportées afin de déconstruire ce phénomène.