Antoine Pineau sur l’Ashuapmushuan. La rivière est miroir, il vient tout juste de cesser de pleuvoir.

Une semaine de canot-camping sur l’Ashuapmushuan [VIDÉO]

J’avais 17 ans. Je partais pour 23 jours sur la rivière Ashuapmushuan. Nous étions dix du même âge, accompagnées de deux monitrices exceptionnelles. Fières, nous avons réussi ce défi de taille où seule la nature nous guidait. Sept ans plus tard, me revoilà. Avec une gang d’amis, je suis retournée sur cette rivière qui m’a tant forgée. Pour une deuxième fois, j’ai campé dans ce paysage idyllique au nord-ouest du Lac-Saint-Jean.

Des rivières, j’en ai aimé, j’en ai dévoré. Pendant deux ans, j’ai eu la chance de guider des expéditions de 14 jours sur les rivières Mattawin, Batiscan, Ouasiemsca-Mistassini et Métabetchouane. Tout ça, avec le camp Minogami. Mais une chose me manquait — un regret peut-être? —, je ne suis jamais retournée sur l’Ashuapmushuan, cette rivière qui m’a tant marquée et qui m’a fait découvrir l’amour que j’ai aujourd’hui pour le silence, la symphonie des rapides, l’odeur du feu, les épinettes et la rosée du matin. Cette année, j’ai un peu recollé les morceaux de cet appel de l’aventure. J’attendais ça depuis longtemps.

Planifier une expé, c’est pas si simple!

Janvier : on est quelques adeptes de canot du Club plein air L’AVAL à se rencontrer. «Cet été, on part en expé !» On a commencé à planifier le tout : nourriture déshydratée, équipement, canots, qui apportent quoi? Après quatre rencontres — intenses, longues et plaisantes — un plan d’urgence de 15 pages est créé, incluant matériel, coordonnées et cartes de la rivière. Notre plan de match : Pierre, Justine, Francis, Antoine et moi partons une semaine sur la rivière, et Éric et Tom nous rejoignent pour les trois dernières journées.

Justine Laloux, Maude Petel-Légaré (moi), Éric Moisan-Bouchard, Francis Desrochers, Tom Drevard, Pierre Ultré et Antoine Pineau sommes des amateurs de plein air et membres du Club L’AVAL de l’Université Laval. Bien que notre groupe soit hétérogène (trois dans la vingtaine, deux dans la trentaine, un dans la quarantaine et un dans la cinquantaine), nous formons un groupe uni qui a la même aspiration : vivre en harmonie avec la nature.

Jour J : 14 juillet

Il est 7h. Loin d’être matinale, café à la main, je saute déjà partout. Assise sur mon balcon, j’attends fébrilement Pierre. Armée de mon sac à dos, mes souliers de rivières et mes trois sacs au sec vert, jaune et orange, je me rue à l’auto. C’est le grand départ. Première destination : aller chercher les canots, puis direction La Dorée, à 3h30 de Québec. L’aventure commence.

Le pick-up rempli de matériel, de barils et de matériel nécessaire pour une semaine de camping.

Péripéties quotidiennes

Première péripétie : la route est plus longue que prévu. On doit aller porter une auto au point de sortie, puis revenir sur nos pas pour trouver la mise à l’eau. Il est 19h, et on a trois kilomètres à faire en canot. On est encore sur la route de terre. On trouve enfin la mise à l’eau, qui n’est pas celle qui est écrite sur nos cartes qui datent de 2007. On campe sur place. Jour 1 : 3km de retard sur l’itinéraire, oups.

Les canots remplis d’équipement et de matériel pour camper pour une semaine.

Lendemain matin, catastrophe. Où se trouve la cafetière? Mon regard croise celui de Pierre : nous sommes dépourvus. Allons-nous survivre une semaine sans notre dose quotidienne? Désintoxication involontaire, nous voilà! (Après notre crise existentielle, nous l’avons retrouvée dans le fond d’un baril quelques heures plus tard, fiou.)

Jouer dans l’eau

Le ciel est bleu, la journée s’annonce belle. Nous avons pris nos distances de la route. Nous sommes enfin seuls. Ça fait du bien. Pendant qu’on canote, la méditation prend le dessus. On se perd dans nos pensées en contemplant la beauté du paysage. Plus on avance, plus on entend un son bouillonnant. C’est le Petit-Giroux, c’est un beau gros rapide de classe III-IV — I étant facile avec quelques obstacles et VI étant infranchissable en canot. On enfile notre casque et on sort du canot pour aller jeter un coup d’œil à ce que nous devons affronter. L’adrénaline monte. Antoine, le plus expérimenté du groupe, nous montre la ligne à prendre : le « v » — la veine qui permet de passer dans un rapide pour éviter les roches —. C’est le temps d’aller jouer dans l’eau!

Justine Laloux, Pierre Ultré, Francis Desrochers et Antoine Pineau observent le rapide des îles.

L’orignal

Nous sommes dans la réserve faunique Ashuapmushuan, en territoire Innu, sur le Nitassinan, qui signifie « notre terre ». Tout au long de l’expédition, je me pose la question : mais qu’est-ce que signifie Ashuapmushuan? Au sixième jour d’expédition, à la fin d’un rapide, un orignal nous attend. Il se baigne, et nous observe avec attention. Complètement bouche bée par son immensité et sa prestance, je passe à côté de lui. L’arrière-plan, dessiné par la vallée et les conifères est à couper le souffle. C’est magique. 

Dès mon retour en ville, je fais une recherche : Ashuapmushuan signifie en langue innue «Là où l’on guette l’orignal». Si j’avais su. La rivière porte bien son nom.

Antoine, le plus expérimenté du groupe, dans le RIV avant les Chutes de la Chaudière.

Il pleut, il pleut bergère

Il pleut à boire debout. Il fait froid. C’est une journée pas très stimulante, c’est beaucoup de planiol — du plat, avec un peu de courant —. On s’arrête pour dîner sur un site de camping. Il y a une cabane qui semble abandonnée, en témoignent son gros trou sur le balcon, et son tapis de clous pour éviter que les ours y entrent. «Services territoriaux du Conseil des Montagnais», est-il écrit sur une vieille pancarte qui orne le chalet en bois rond. C’est peut-être un chalet de chasse? Peu importe, on en profite pour se faufiler sous le toit, et se mettre au sec. Pour dîner : une salade de légumineuses, miam… Puis, une lueur d’espoir. Il arrête de pleuvoir. La brume se lève. C’est beau. Ça sent bon. Un mélange de parfum d’arbres mouillés et de la rosée du matin. La rivière se transforme en réel miroir. C’est silencieux. On est incroyablement bien.

Le site de campement des Chutes de la Chaudière

Des bas mouillés

Très fière, je lance à mes compagnons, d’un ton baveux : « mes vêtements sont secs! » Ce n’est pas leur cas : accoutrés de wetsuit, impossible de se sécher. Il est 19 h, et il fait froid. Il ne reste qu’un RII à naviguer avant d’atteindre le campement. Une vague grosse comme l’univers s’abat sur moi. Je suis trempe. Je pense à mes combines et mes bas mouillés que je vais devoir remettre le lendemain. Je suis fâchée. Fâchée contre la rivière, contre moi. C’est la fatigue, je crois. Le karma m’a donné une petite leçon. 

Ayoye, ça pique

«N’oubliez pas votre filet-moustiquaire», me suis-je fait répéter avant de partir. Je n’ai jamais eu de filet et je suis du type à ne pas croire au remède miracle pour échapper aux piqures. Mon discours a changé. J’ai passé à celui de «c’est psychologique» à «ayoye, ça pique». Je me suis bien rendu compte sur le terrain, qu’il y a, cette année, beaucoup — beaucoup plus — de mouches. On m’a dit, sept fois plus. Ça reste à vérifier, mais mes cicatrices sur le corps pourraient le confirmer. J’ai mis ma fierté de côté, et j’ai porté mon filet. L’étape la plus douloureuse : les latrines, impossible d’échapper à ces carnivores.

Le soir 

Les étoiles scintillent. Les rapides grouillent. On est sur le bord de la rivière, et la lune est tellement pleine, qu’elle brille au loin. Ici, je me sens forte. Je me sens comme une surfemme. Capable de tout faire. Ça me rend fière et bien. Et chaque soir, quand on monte la tente et qu’on se change en linge de soir, il y a quelque chose de tellement réconfortant. Un sentiment de bien-être, de chez soi.

Feu de camp, jour 6

Aucun dessalage, sauf…

En canot, on ne chavire pas, on dessale. Selon la légende, le terme «dessaler» tire son origine des trappeurs. Lorsqu’ils chaviraient, leurs peaux séchées dessalaient dans la rivière. Tout au long de l’expédition, il n’y a eu qu’un seul dessalage. Juste avant le portage des Chutes de la Chaudière. Francis et Justine ont fait un faux mouvement, et ils se sont retrouvés à l’eau — on voyait les chutes ! —. Sur l’adrénaline, ils ont repris le contrôle, ont nagé jusqu’au bord, avec leur canot. Ouf, c’était très stressant.

Maude Petel-Légaré et Pierre Ultré dans le rapide des îles

Les Chutes de la Chaudière

J’étais excitée de retourner aux Chutes de la Chaudière qui surplombent le site de camping au même nom. Elles m’avaient tellement marquée. En 2012, j’y étais en plein mois d’août, c’était les Perséides. Avec mes monitrices, on avait regardé silencieusement cette pluie d’étoiles filantes jusqu’aux petites heures du matin. C’était féérique. Dès que j’ai remis les pieds sur ce site, mes yeux se sont mouillés. J’étais émue de revoir cette place qui représentait un de mes plus beaux souvenirs de ce périple.

Vue sur un rapide