The Messenger, qui paraîtra cet été sur la Nintendo Switch et sur PC, a été créé à Québec par le studio indépendant Sabotage.

Retrogaming: comme dans le bon vieux temps

Mine de rien, la célèbre cassette combinant Super Mario Bros et Duck Hunt de Nintendo a déjà 30 ans. Du même âge, voire grisonnant, nombre de vétérans du jeu vidéo parlent aujourd’hui «du bon vieux temps» comme d’un affrontement Canadien-Nordiques. Certains studios ont flairé la bonne affaire et exploitent avec succès cette fibre nostalgique. Sabotage, une boîte indépendante de Québec, saute à pieds joints dans ce retour en arrière et fait grand bruit à l’international avec The Messenger.

The Messenger, «c’est le projet de rêve» de Thierry Boulanger, tombé dans Ninja Gaiden II (1990) sur la Nintendo Entertainement System (NES) quand il était petit.

Dès l’école primaire, son esprit d’enfant le plonge dans l’univers d’un autre jeu, son jeu de ninja bien à lui. Un rêve encore abstrait à l’époque. «Si j’avais su [à 8 ans] que je pouvais faire des jeux vidéo dans la vie, je me serais posé pas mal moins de questions», raconte-t-il en souriant, lors d’une visite du Soleil aux studios de Sabotage, dans le quartier Montcalm.

Le rêve en 2D de Thierry commence à prendre forme en 2006-2007, alors qu’il est sur les bancs d’école pour devenir programmeur. «J’ai fait un prototype tout croche, pas bon. Mais déjà je me disais : “un jour peut-être”.» Après son embauche au studio Frima en 2008, «l’école» où il a fait ses classes, son projet de gamin est remis de côté, ce qui ne l’empêche pas de penser à de nouveaux détails, des surprises ou des textes.

Un an, cinq minutes

Le chantier reprend à temps partiel en 2015 lorsqu’il quitte son emploi pour amorcer d’autres défis, question d’évaluer s’il a bel et bien la bosse des affaires. Le but ultime est toujours de créer The Messenger, «mais je voulais me tester en business avant d’engager mes amis».

Le reste de son temps est consacré à la création de ce qu’il a en tête depuis 20 ans. «J’ai commencé avec Philippe, notre [concepteur de niveau chez Sabotage]. À deux, on a travaillé soirs et fins de semaine, pendant presque un an, à monter un prototype.» L’essentiel est mis sur la qualité des contrôles et la fluidité. 

Thierry demande ensuite à Eric Brown, «un gars de Denver, drummer de technical death metal qui faisait aussi de la musique de Game Boy», de composer une trame sonore 8-bit (chip tune dans le jargon), à l’image des compositions entendues sur la Nintendo. 

Thierry et ses deux complices aboutissent enfin à «cinq minutes» de jeu. «Pas beau, mais qui donnait l’idée, avec la musique qui était super bonne et qui représentait vraiment la signature [rétro]. Je trouvais qu’on avait quelque chose.»

C’est à ce moment qu’intervient Martin Brouard, ex-­collègue chez Frima et «rockstar des producteurs» aux yeux de Thierry. «Comme développeur, je peux faire quelque chose qui vient du cœur. De savoir si ça a une valeur sur le marché, je ne suis pas qualifié pour l’évaluer», explique M. Boulanger à propos de l’expertise de son confrère. 

Martin Brouard, 45 ans, et Thierry Boulanger, 33 ans, ont fondé Sabotage en avril 2016.

La réputation de part et d’autre n’était plus à faire. Ils s’estimaient mutuellement solides dans leurs domaines respectifs et après l’essai du démo, Martin Brouard accepte de suivre Thierry dans l’aventure. Il quitte à son tour un emploi chez Frima et les nouveaux acolytes cofondent Sabotage en avril 2016. «On se trouvait cool de loin [chez Frima]», racontent les deux hommes en riant. «Mais on n’avait jamais travaillé ensemble.»

Martin ouvre son carnet de contacts, évalue la mise en marché du jeu et multiplie les demandes de financement, alors que Thierry poursuit la construction de The Messenger avec une petite équipe. Deux ans plus tard, Sabotage est à quelques mois du grand lancement, prévu cet été.

Accueil chaleureux

Et on peut dire que «la vibe» est bonne. Le jeu a été retenu en mars par le géant japonais Nintendo pour sa console Switch et Sabotage confirmait un partenariat avec l’éditeur américain Devolver Digital quelques jours auparavant.

Le studio a remporté le prix du jury au Media Indie Exchange de San Francisco et gagné la Série Indie Ubisoft, compétitions réservées aux créateurs indépendants.

Des influenceurs en redemandent sur les plateformes en ligne comme Twitch et YouTube après avoir joué au démo dans divers salons de jeux vidéo, offrant à The Messenger une immense visibilité avec leurs dizaines de milliers d’abonnés.

Des médias spécialisés en parlent comme d’une sortie à surveiller en 2018. «Difficile de retourner à Ninja Gaiden après The Messenger», a louangé un journaliste de Polygon. The Messenger a même été cité dans le prestigieux Rolling Stone.

Après un passage au PAX East de Boston cette fin de semaine, le duo Boulanger-Brouard s’envolera vers le Japon en mai pour en faire la promotion au pays de Nintendo. Un défi de taille, considérant «qu’il y a très peu de jeux de l’Ouest qui percent au Japon», explique Martin Brouard. 

Pas de boss

Le jeu ne sera pas offert en copie physique, pas pour le moment du moins. Outre Nintendo, il sera d’abord offert sur Steam (PC) et possiblement d’autres plateformes par la suite.

L’entreprise n’a pas d’ambitions de croissance si jamais The Messenger s’avère la manne espérée. «Si on la sort du stade et qu’on fait de l’argent», explique Thierry, «ça voudra seulement dire de meilleures conditions pour notre personnel». Un succès s’évalue en nombre de téléchargements. Et pourquoi pas «quelques centaines de milliers»?

Sabotage se veut une compagnie à «hiérarchie horizontale». «On est les boss justement pour qu’il n’y ait pas de boss», souligne Thierry. Et l’idée est de rester petit. «C’était clair pour Martin et moi dans les premières 15 minutes [de nos discussions]. […] On ne s’imagine pas un scénario où on est plus que 12 [dans le studio].»

«Même si The Messenger explose, [...] ça sécurise seulement le fait qu’il n’y a aucun stress pour payer notre petite famille ici, à financer notre prochain jeu», renchérit Martin. 

Cela signifierait moins de démarches pour trouver du financement et de nouvelles opportunités avec les éditeurs. Le duo garde en tête que le succès à long terme n’est pas garanti dans une industrie aussi compétitive. «Tu es toujours aussi bon que ton dernier jeu.»

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Le ninja dans The Messenger doit livrer un parchemin pour sauver son clan de la mort.

CRÉER L'ILLUSION

«L’approche Sabotage, c’est vraiment une esthétique rétro avec une mécanique de jeu moderne.» Avec The Messenger, le studio veut donner l’illusion d’un jeu qui aurait pu paraître dans les années 80 ou 90.

Pour y parvenir, Thierry Boulanger s’est imposé des contraintes. Palette de couleurs fidèle à la Nintendo, musique, motricité du personnage; il fallait recréer le sentiment de jouer sur une vieille console. «On essaie de faire un jeu qui est aussi bon quef notre souvenir de ces jeux-là.» 

Mais les consoles du 20e siècle ont leurs problèmes. Les contrôles des manettes ne sont pas toujours réactifs, les actions sont souvent limitées et la musique se répète sans cesse. Et c’est là tout le luxe offert par les plateformes modernes comme la Nintendo Switch, poursuit le développeur, qui a en quelque sorte corrigé ce qu’il identifiait comme des irritants à l’époque. 

Tout en respectant les limites esthétiques, l’équipe de Sabotage a mis des heures et des heures à parfaire l’expérience de jeu. «C’est un jeu de ninja alors il faut que tu sentes que t’es un ninja.» Le personnage principal progresse, gagne de nouveaux outils et de nouvelles capacités. Les possibilités augmentent mais la «quantité de contrôles demeure» réduite pour protéger «l’illusion». 

La plus grosse surprise survient en milieu de parcours, «quand tu penses que tu arrives vers la fin du jeu». L’intrigue fait un bon de 500 ans dans le temps, propulsant The Messenger d’une expérience 8-bit (Nintendo) à une expérience 16-bit (Super Nintendo). 

Les graphiques et la musique modulent en fonction de l’époque dans laquelle l’action se déroule. Et le tout se chevauche simultanément. «On aurait voulu garder la surprise», confie Martin Brouard. Mais c’est sur cet aspect novateur que The Messenger a fait grand bruit dans la communauté du jeu vidéo. C’est là que le monde «capote».

L’histoire du jeu comme telle est simple. «Alors qu’une armée de démons assiège son village, un jeune ninja parcourt un monde maudit afin de livrer un parchemin capital à la survie de son clan.» 

Cette simplicité apparente, toujours rétro, permet de surprendre le joueur. Les surprises sont cachées dans les textes et des niveaux secrets, rendus possibles par les capacités modernes. Ou encore dans les dialogues entre les personnages, comme le marchand, «qui brise le quatrième mur» en proposant des réflexions philosophiques empreintes de cynisme. Pour Thierry Boulanger, «c’est la vraie star du jeu». 

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UN MARCHÉ EFFERVESCENT

La décision d’affaires de Sabotage d’exploiter la nostalgie n’est pas étrangère au retour en force du jeu rétro ces dernières années. Des détaillants comme La Planque Jeux Vidéo, en basse-ville de Québec, sont bien placés pour observer le phénomène.

Si le regain de popularité est amorcé depuis un bout de temps, ils sont encore nombreux à redécouvrir leurs anciennes amours. «Il y a des gens qui entrent ici et qui sont surpris de voir les vieilles cassettes. Ils ne pensaient pas revoir ça de leur vie», explique Stéphanie Thériault, copropriétaire de La Planque Jeux Vidéo. «Tu les revois quelques semaines après et ils viennent s’acheter [une console ou un jeu]. C’est vraiment la nostalgie qui les ramène.»

Diverses cassettes de Nintendo, de Super Nintendo ou de Sega Genesis ont pris le chemin des poubelles au début des années 2000, quand ce n’était pas la console au complet. «Il y avait des boîtes pleines de cassettes qui se vendaient 5 $ dans les ventes de garage.» 

Difficile aujourd’hui de con­naître l’offre disponible. Pas difficile cependant d’imaginer de petits trésors qui se cachent toujours dans les remises et les sous-sols. 

La demande, elle, est bien là. Certains jeux sont si rares qu’ils se vendent beaucoup plus cher qu’à l’époque. Le Soleil a repéré sur eBay un Chrono Trigger (Super Nintendo), non déballé, pour la modique somme de 3000 $. Il s’agit d’une exception. Les jeux communs sont encore abordables.

À l’image de la Bourse, un remake moderne peut causer la flambée des prix d’un jeu rétro. Les collectionneurs avertis peuvent suivre la fluctuation des prix sur Internet et ainsi vendre ou acheter au bon moment. Un véritable petit univers à découvrir pour les mordus.