Je quitte le journalisme. Je pars à cause du contexte difficile des médias, oui. Je m’en vais aussi à cause des exigences de ce métier qu’on ne peut pas faire à moitié et qui implique que, parfois, on a l’impression de faire les choses à moitié dans sa vie familiale.

Pour une dernière fois...

CHRONIQUE / Je vous avertis tout de suite. C’est ma dernière chronique. J’ai votre attention maintenant, hein?

Pour la dernière, j’avais le goût de vous parler de changement de carrière. J’ai tout de suite pensé à une fille que je connais. Elle a laissé son travail parce que c’était devenu trop compliqué avec sa vie de maman. Trop d’heures, trop de voyages d’affaires.

Elle a décidé de retourner aux études. Pour devenir prof. Elle a toujours eu le tour avec les enfants, elle déborde d’énergie et d’enthousiasme.

Pas facile comme parcours. Retourner sur les bancs d’école avec des petits jeunes, s’occuper de sa famille en même temps, gérer le budget avec un salaire en moins.

Mais elle a tout fait ça. A eu son diplôme. S’est mise à enseigner. Elle m’avait dit qu’elle aimait beaucoup son travail, mais que la tâche était lourde pour les profs.

Je lui ai écrit il y a quelques semaines. Je lui ai dit que j’aimerais parler de son changement de carrière. Je voulais savoir si elle avait le goût et le temps de répondre à mes questions.

Elle m’a répondu que du temps, elle en avait beaucoup ces jours-ci. Qu’elle était en arrêt de travail. Épuisement professionnel.

La nouvelle m’a jetée par terre. Pas encore. Ça devient une vraie épidémie. Je n’en revenais pas que cette fille que j’admire, tellement pleine de ressources et enjouée, puisse être rendue au bout du rouleau.

Elle m’a dit que dans son cas c’était «une accumulation de plein de grands défis sur le plan personnel et professionnel depuis le début de mon changement de cap il y de cela neuf ans. Je roule à toute vitesse depuis et j’ai une classe extrêmement difficile cette année. Ce fut l’affaire de trop.»

Pour moi, c’était une autre preuve que tout le monde peut tomber. Et que notre société est malade.

«On court après la perfection et la performance. Les nouvelles valeurs de notre société. Course perdue d’avance!», m’a-t-elle écrit avec justesse.

Bref, pour cette dernière chronique, j’ai juste eu envie de vous dire de faire attention à vous. De ralentir. De vous donner le droit à l’erreur au travail comme dans votre vie personnelle. De vous accorder des moments de répit la fin de semaine entre le cours de natation, la partie de hockey et la popote pour la semaine.

D’arrêter de vous mettre dans la tête que pour être heureux il faut courir des marathons tout en cuisinant comme un grand chef, sans qu’il n’y ait jamais une traînerie sur le plancher.

Ça m’a fait tout drôle parce que ça boucle la boucle. Ma première chronique parlait de l’épuisement familial. Une maman qui pensait échapper un peu à la vie de fou des parents d’aujourd’hui en restant à la maison avec ses cocos. Mais à vouloir tellement tout faire parfaitement pour eux, elle avait fini par craquer.

L’épuisement est devenu tristement commun. Il ne deviendra par contre jamais banal pour les personnes qui en souffrent et leurs proches. C’est encore tabou, même si je pense que les mentalités changent tranquillement.

Ce n’est pas parce qu’on est faible qu’on met le genou par terre. Au contraire, comme me le faisait remarquer une amie, c’est souvent plutôt ceux qui en font trop — souvent pour les autres — qui s’épuisent. À brûler la chandelle par les deux bouts, on finit par se brûler...

Alors prenez le temps. Je ne vous fais pas la morale. Je le répète pour que ça s’imprime dans ma tête aussi.

J’ai dit que j’avais le goût de vous parler de changement de carrière. Vous me voyez venir, peut-être. Je quitte le journalisme.

Je pars à cause du contexte difficile des médias, oui. Je m’en vais aussi à cause des exigences de ce métier qu’on ne peut pas faire à moitié et qui implique que, parfois, on a l’impression de faire les choses à moitié dans sa vie familiale. Il faut que les bottines suivent les babines : je vais essayer de rétablir mon équilibre.

Merci à tous ceux qui ont généreusement accepté de partager leur vie pour me permettre d’écrire chacune de ces chroniques.

Merci à vous, chers lecteurs. D’avoir partagé si souvent vos commentaires, votre vécu, vos impressions sur mes textes. J’ai cherché à vous toucher, vous faire sourire ou réfléchir. Vous m’avez souvent écrit pour me dire que j’avais réussi, que vous vous étiez reconnus, que j’avais soulevé une réflexion ou même que j’avais eu un effet sur votre vie. Chacun de vos mots a eu un impact dans la mienne.

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