Lors du tournage du prochain film de Sophie Dupuis, <em>Souterrain</em>, qui sortira en 2020. Sur la photo, Chantal Fontaine et Nermin Grbic.
Lors du tournage du prochain film de Sophie Dupuis, <em>Souterrain</em>, qui sortira en 2020. Sur la photo, Chantal Fontaine et Nermin Grbic.

Nermin Grbic: coiffer pour le 7e art

Caroline Grégoire
Caroline Grégoire
Le Soleil
Cette semaine, je partage avec vous l’histoire de Nermin Grbic, un homme d’ici, bien enraciné dans la ville de Québec. La résilience et l’instinct de survie font de ce coiffeur de métier un artiste accompli. Le 28 mai, l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision lui a remis le prix pour la meilleure coiffure de film pour l’œuvre de Matthew Rankin, The Twentieth Century. Quelques jours plus tard, il a encore été à l’honneur, cette fois au 22e Gala Québec Cinéma, raflant le prix Iris pour les coiffures du même film.

En juillet 1995, près de 8000 musulmans bosniaques ont été assassinés à Srebrenica, en Bosnie. Cet assaut dirigé par le général serbe Ratko Mladic est qualifié de génocide par la Cour internationale de justice. Une des tactiques du général pour capturer les enfants était de capturer d’abord leur père et de lui faire crier le nom de ses enfants à l’orée de la forêt pour tenter de leur faire quitter leur cache…

«Il y a quelques jours, j’ai vu un documentaire sur cette histoire : un père, sous la menace, criait le nom de son fils… Nermin! Nermin! Ça aurait pu être moi. J’ai pleuré durant cinq jours complets.»

Nermin Grbic est né à quelques kilomètres de Srebrenica. Son parcours pour devenir l’homme qu’il est aujourd’hui est marqué par la violence de la guerre, qui a commencé en 1991 alors qu’il n’avait que 7 ans. Près de cinq années de tourmente avant d’arriver à Sainte-Foy en hiver avec sa famille, à l’âge de presque 11 ans, une seule valise à main pour deux parents et deux garçons. Il raconte que sa famille ne possédait pas de vêtements d’hiver. Leurs voisins ont beaucoup aidé, en nourrissant cette famille en nouvelle terre d’accueil.  

À ce jour, Nermin Grbic compte plusieurs productions d’envergure, dont celle du film <em>Jusqu’au déclin</em>, diffusé sur Netflix.

Nermin Grbic parle d’une violence qui l’habitait à cette époque. «J’avais de la misère à l’école. La guerre avait fait de moi un enfant avec beaucoup de violence. J’étais réticent à l’éducation, le français était ma cinquième langue et mon quatrième alphabet, je n’avais pas le goût de venir ici. La chose la plus triste pour moi, petit garçon de 10 ans, a été de dire à ma grand-mère à mon départ de Slovénie pour le Canada que je revenais dans deux jours. Je ne suis jamais retourné et elle est morte… C’est mon plus grand regret. Elle est décédée dans des conditions horribles, je ne l’aurai jamais revue et moi, j’ai continué», relate-t-il.

«Je pleure encore Srebrenica. Je pleure la chance que j’ai, je suis touché par la chance d’être vivant. Pourquoi moi? Pourquoi pas les autres? L’énergie du drame m’active. Le meilleur pays au monde, c’est le Québec, au Canada. Pour moi, c’est ici la liberté, malgré ce que les gens disent, croyez-moi. Manger des œufs en poudre pendant deux ans, ça n’a rien à voir avec ce que l’on vit aujourd’hui.»

Le coiffeur Nermin Grbic

Émancipation créative

Pour lui, la mode est un moyen de communication, on en prend ce que l’on veut. «J’ai appris mon métier, car je n’avais pas la volonté d’aller à l’école assez forte. La matière du cheveu ne me tentait pas au début, mais je n’avais pas le choix, je devais faire quelque chose de ma vie. On m’a placé au centre jeunesse, j’avais la guerre derrière moi, 13 ans et de grandes attentes familiales. J’ai découvert ce métier et il m’a transporté à un autre niveau. J’ai eu honte de mon métier au début, on disait que les coiffeurs étaient des fofolles, des baguettes, des gens qui parlent beaucoup… Maintenant, on estime ces gens [les coiffeurs].»

Grâce au cinéma et à la publicité, il fait la découverte d’un savoir-faire, bien au-delà de la coiffure traditionnelle. L’artiste parle de l’entreprise de Québec Nova Film comme une des principales sources de son émancipation créative. «Nova film et LG2 m’ont donné les plus beaux mandats, les plus fous, ceux qui m’ont donné l’élan pour partager éventuellement mon expérience en cinéma.»  

À ce jour, Nermin compte plusieurs productions d’envergure. Il y en aurait beaucoup à énumérer. Nous pouvons voir ses réalisations au cinéma entre autres dans les films 1987 de Ricardo Trogi, Chien de garde de Sophie Dupuis, The Twentieth Century de Matthew Rankin, La petite fille qui aimait trop les allumettes de Simon Lavoie, Hochelaga, terre des âmes de François Girard ou encore Squat de Samuel Matteau. À la télévision, il y a eu Complexe G, Le clan, les comédies club ComediHa!, LOL:-), la série américaine Lost Generation et même la série coréenne Dokkaebi (Goblin). 

Lors du tournage du prochain film de Sophie Dupuis, <em>Souterrain</em>, qui sortira en 2020. Sur la photo : Joakim Robillard et Nermin Grbic.

Plus récemment, on a vu les coiffures de Nermin sur Netflix. Le réalisateur Patrice Laliberté lui a confié la responsabilité des coiffures pour le film Jusqu’au déclin. Un défi de taille : l’action se passe en hiver et quelques scènes impliquent des cascades dans l’eau glacée. Comment créer du givre sur une perruque? Le produit idéal pour le givre a été trouvé et envoyé d’Australie quelques jours avant le tournage d’une scène importante. «L’attente était angoissante», relate le coiffeur.

Et comment vient l’inspiration pour ce genre de projets? «Je m’enferme, je lis et relis le script et je propose des coiffures. Le cinéma est la réalité brute. Je le préfère pour sa texture. Mes propositions sont naturelles. Étant donné que je fais beaucoup plus de cinéma que de télévision, mon but est de prendre l’acteur et de faire de lui le personnage. J’écoute l’histoire, c’est elle qui décide.» 

Lors du tournage du prochain film de Sophie Dupuis, <em>Souterrain</em>, qui sortira en 2020. Sur la photo : Guillaume Cyr et Nermin Grbic.

Une vie professionnelle si remplie n’empêche pas le coiffeur de toujours servir une clientèle à son studio. «J’adore toujours coiffer les particuliers. J’adore autant les clients que les plateaux de tournage. Je reçois toujours de nouveaux clients. Je les reçois comme des acteurs. Tout le monde est une super vedette. Je les aime», lance-t-il en prenant la mesure du temps parcouru.


« Quand je pense que je suis le petit pauvre aux oreilles décollées qui se nourrissait avec les restes que les gens jetaient et que je finis avec des trophées, c’est dire qu’il ne faut jamais abandonner »
Nermin Grbic

La participation de Nermin Grbic est confirmée sur trois films cette année. À l’heure actuelle, deux sont remis à l’an prochain à cause de la pandémie. Pour sa part, les préparatifs sont faits. «Je fais des recherches d’idées, je prends des formations. 2021 va devenir une bonne année.»

Et pour l’avenir? Il désire encore plus perfectionner son savoir-faire. Ses deux sujets de prédilection : devenir expert en teintures blondes et créer des perruques avec autant de minutie que les petites mains qui font de la haute couture. Car de toutes ces expériences, le coiffeur tire une leçon : il ne faut jamais tourner les coins ronds, c’est ça la passion du savoir-faire.