Mieux consommer, moins gaspiller

CHRONIQUE / Les chiffres sont effarants. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime que le tiers des aliments produits mondialement pour la consommation humaine est gaspillé. Chaque année. Au Canada, c’est pas moins de 40 pour cent de la nourriture produite qui se retrouve à la poubelle.

Je vous laisse imaginer combien de paniers d’épicerie ça représente par famille annuellement.  

On pense à tous ceux qui, à l’autre bout du spectre, peinent à mettre du riz ou du pain sur leur table et on se dit que chacun à notre échelle, on est capable de mieux.

C’est ce possible mieux qui a motivé Jean-François Gagné Bérubé à développer la plateforme Glouton. En ligne depuis le premier novembre dernier, celle-ci se veut un outil pratique et gratuit pour contrer le gaspillage alimentaire.  

« Je travaille dans un domaine très technique et mathématique. J’avais envie de mener un projet nourrissant à l’extérieur de ma sphère professionnelle. À la maison, on composte, on fait attention à notre consommation. L’empreinte écologique que génère le gaspillage alimentaire est insensée. J’ai pensé ma plateforme pour aider les internautes à apprêter ce qu’ils ont sous la main », explique le développeur web féru de cuisine.

Jean-François Gagné-Bérubé

Celui-ci a consacré soirs et week-ends à peaufiner son idée d’un moteur de recherche performant et axé sur les besoins spécifiques des gens. 

« J’ai l’habitude de fouiller sur l’internet pour trouver des recettes, mais j’ai remarqué qu’avec Google, c’était souvent les mêmes propositions de plats qui revenaient. »

Avec, toujours, les mêmes sites (Ricardo, Trois fois par jour et compagnie) en tête de file.

« J’avais les possibilités et les connaissances pour bâtir un système plus poussé où la recherche s’effectue à partir d’un ingrédient-clé. J’ai récupéré un grand nombre de données et je les ai croisées », précise le Montréalais.

Près de 14 000 recettes issues du web québécois composent actuellement sa banque de données. De nouvelles s’ajoutent chaque semaine. L’idée, c’est de fouetter l’inspiration pour, par exemple, cuisiner ce pied de brocoli qui dort dans le tiroir à légumes.  

La plateforme, conviviale et simple d’utilisation, est dépourvue de publicités et promet d’évoluer dans le temps. Déjà, on peut raffiner sa sélection en cochant différents filtres. Sans gluten, sans œufs, plat végétarien, alouette! : les possibles sont là. Du coup, le site répond aussi aux besoins des personnes qui doivent suivre un régime particulier, en raison d’allergies ou d’intolérances alimentaires, par exemple.  

« L’intelligence artificielle ainsi mise au service du consommateur est riche de possibilités. J’ai plusieurs idées pour le futur. Je pourrais par exemple jumeler les recherches aux spéciaux des circulaires en vigueur pour favoriser l’achat local et l’utilisation de denrées de saison. »

Envie de tester l’algorithme? Rendez-vous sur le site : glouton.ca.

Marie Cochard

Sans frigo, sans regret

Mettre le frigo au rancart pour contrer le gaspillage alimentaire? On n’y penserait pas d’emblée. C’est pourtant l’audacieux pari qu’a fait la journaliste française Marie Cochard. Celle-ci partage ses bons trucs et relate l’expérience vécue par sa famille pendant un an dans l’intrigante plaquette Notre aventure sans frigo... ou presque. Entretien sur le pourquoi et le comment de l’originale démarche.

1- Comment est venue l’idée de vous lancer dans cette aventure « sans frigo »?
À la naissance de mon premier enfant, nous avons décidé, mon cher et tendre et moi d’être locavores, en consommant au maximum ce qui est produit à proximité. C’est ce changement de mode de consommation qui a remis en question notre mode de conservation. Acheter des ingrédients de base tels que des fruits, des légumes, des œufs, des produits secs (lentilles, riz, pâtes, pois chiche, blé...) et réduire sa consommation de viande et de poisson (nous n’en consommons qu’une fois la semaine), c’est voir son réfrigérateur se vider à vitesse grand V.

2— Vous avez déjà publié Les épluchures. Comment vous êtes-vous intéressée à la question du gaspillage alimentaire?
Les chiffres ont été un vrai déclic. Quand on sait que 45 % de la production mondiale finit à la poubelle et que le tiers des aliments sont jetés avant même d’avoir été ouverts alors que des êtres humains meurent de faim, impossible de se résoudre à un tel gaspillage alimentaire!

3— Dans notre société plutôt aseptisée, plusieurs ont dû craindre pour la salubrité de vos aliments...?
Nous les premiers! Dans nos sociétés, nous sommes obnubilés par la chaîne du froid, l’hygiénisme... Si j’accorde une très grande importance à l’hygiène (nettoyage systématique du plan de travail, stérilisation des bocaux), je pense que les aliments que nous consommons aujourd’hui, non contents d’être moins riches en nutriments, sont trop souvent aseptisés et carencés parce que trop transformés, très souvent importés, parfois pasteurisés. On peut se demander ce que ceux-ci apportent réellement à nos organismes. Allons-nous revenir du tout aseptisé qu’on nous matraque et nous impose depuis 50 ans? Allons-nous nous souvenir que si certaines bactéries sont mauvaises (botulisme, listeria, salmonelle), elles sont souvent l’apanage d’une fabrication à grande échelle pour ne pas dire industrielle? D’autres bactéries sont pourtant nos alliées. Les produits fermentés, par exemple, améliorent notre microbiote et optimisent notre immunité. Force est de constater que, faute de probiotiques (qu’on trouvait autrefois en grande quantité dans la choucroute, le vin, les cornichons, le fromage, les yaourts, le pain au levain), nos organismes n’ont jamais été aussi fragilisés.

4— Quel était le regard de votre entourage sur votre mode de vie sans frigo?
Mes parents ainsi que ceux de mon conjoint se sont inquiétés, car ils voyaient dans cette expérience une sorte de « retour en arrière ». Je suis convaincue que c’est le cas pour tous ceux qui ont connu le « manque ». Il est intéressant, par ailleurs, de constater que notre génération, qui a grandi dans la surabondance et la surconsommation cherche par tous les moyens à (ré) apprécier les choses à leur juste valeur. C’est à mon avis ce qui explique cette vague de « sans ». Sans viande, sans sucre déchet, sans connexion digitale. Le fait de nous passer de réfrigérateur nous a amenés à repenser la qualité et la quantité d’aliments que nous achetons. Lorsque vous avez de bons fruits et légumes bio et que vous avez échangé deux mots avec celui qui s’est appliqué à les faire pousser, vous avez un tout autre rapport avec le contenu de votre garde-manger.

5—Y a-t-il eu un impact que vous n’aviez pas prévu?
Oui, nous avons revu notre façon de cuisiner. Nous avions cette fâcheuse tendance, très occidentale, à cuisiner un plat unique, réparti en « platées » dans les assiettes. Or, si l’on regarde ce qui se fait en Asie, l’on constate que pour un menu équilibré, rien de tel que plusieurs petits plats aux saveurs variés. C’est encore plus vrai lorsqu’il s’agit de faire manger les enfants!

6— Est-ce que votre alimentation a changé au gré de cette expérience?
Oui, elle est désormais ponctuée d’un éventail d’ingrédients préparés selon les méthodes de conservation naturelle d’antan. Techniques qui ouvrent sur tout un tas de saveurs méconnues. J’ai récemment réalisé des pickles de courge butternut aux épices (légèrement cuits et macérés dans du vinaigre de cidre) et des kakis séchés (il suffit de les éplucher et de les suspendre par leur pédoncule au-dessus d’un radiateur ou près d’un poêle) selon la méthode coréenne. Une vraie découverte gustative.

7— Qu’est-ce qui a été le plus difficile en chemin? Et le plus facile?
Je ne peux pas parler de moments difficiles, car le plaisir a été le moteur de cette aventure. Plaisir de constater qu’il existe toujours une alternative, plaisir de transformer, plaisir de ne plus produire de déchets (achat de produits de base et en vrac oblige!), plaisir de prendre le temps de cuisiner (15 minutes en moyenne) pour ceux que nous aimons (époux et enfants mettent également la main à la pâte!), plaisir de déguster des petits plats maison qui contiennent amour et méditation.

8— Vous présentez plusieurs méthodes de conservation ancestrales. Lesquelles gagnerions-nous à (ré) intégrer ou (re) découvrir?
Le séchage, méthode qui permet de conserver l’intégralité des vitamines et nutriments présents dans les végétaux (champignons, tomates, fraises, etc.), en fonction des saisons, ainsi que la lactofermentation pour la saveur aigre-douce qu’elle confère aux aliments et pour ses bienfaits sur notre estomac.

9— Faut-il consacrer beaucoup de temps à la planification des repas et des achats lorsqu’on adopte un mode de vie sans frigo?
C’est toujours mieux! Et cela devient indispensable lorsqu’il s’agit de denrées hautement périssables, telles que la viande, le poisson ou encore les laitages. Aussi, quand je me rends chez mon petit boucher bio, je laisse mon morceau de viande 1 h à température ambiante (comme il le préconise afin qu’elle gagne en tendreté) et le cuisine dans la foulée.

10— Que retirez-vous de cette expérience?
Je constate que nos enfants, Merlin et Myrtille sont très sensibles à la question du gaspillage et souvent choqués de voir ce qui se passe avec les restes à la cantine. Je crois que nous avons désormais tous conscience que derrière chaque fruit, chaque légume, chaque grain de riz, chaque morceau de pain au levain, se cache un petit paysan ou artisan dont il faut honorer le travail.


11— Que souhaitez-vous que votre livre inspire?
Un autre champ des possibles. Loin de moi l’idée de faire l’apologie de la vie « sans frigo » et d’imposer des diktats écolos. Je souhaite simplement interroger notre façon de consommer.

Vous voulez lire?

Notre aventure sans frigo... ou presque
Marie Cochard
Les Éditions de l’Homme
144 p.