La cheffe cuisinière Marie-Claude Bouré (en avant-plan) et sa «gang»: Marie-Claire, Luz, Julien, Manon et Géraldine

Marché du travail et handicap: la brigade de tous les possibles

Qu’est-ce qui fait sourire Marie-Claude Bouré depuis quelques mois? Une cuisine parfaitement imparfaite. Difficile à croire venant d’une fille qui aime un tartare coupé au laser. Mais entourée de sa brigade de marmitons avec limitations (elle déteste le mot handicapé), elle a appris le lâcher-prise et savoure chaque petite réussite. Témoignage, à l’heure où la main-d’œuvre est appelée à changer.

Fin de matinée, 11 juillet, la cheffe cuisinière Marie-Claude Bouré et sa «gang» s’activent aux fourneaux. Ils préparent les trois services de la cafétéria du Groupe TAQ. Chaque jour, les 300 employés de l’entreprise adaptée de Québec, dont 200 vivent avec un handicap physique ou intellectuel, ont droit à un repas complet pour 4,95$, en partie subventionné.

Au menu ce midi-là? De la poutine. Une fois par mois, un jour de paye, «on s’accorde du fast-food». Mais dans les cabarets qui défileront un peu plus tard, on remarque que le bar à salades est tout aussi populaire.

Les tomates et les poivrons ne sont peut-être pas parfaitement coupés. Manon, du haut de ses six pieds, a peut-être mis la matinée à parer les haricots verts pour la soupe. Mais dans la bouche, il y a un goût de fierté.

À court et à moyen terme, TAQ souhaite former des travailleurs différents, pour qu’ils intègrent les cuisines régulières. L’entreprise pourrait aussi faire de la sous-traitance pour des restaurateurs. Mais pour l’heure, l’objectif est de solidifier l’équipe de la cafétéria. Ici, le quatuor d’expérience: Marie-Claude, Luz, Marie-Claire et Julien.

Ils sont neuf à se frotter au quotidien d’une cuisine de production. Leur coach, Marie-Claude, a du millage derrière le tablier. Formation à l’École hôtelière de la Capitale, stage en France, emploi dans les cuisines de l'hôtel Bonne Entente, puis au delicatessen de sa famille, sur la Rive-Sud. Elle a aussi nourri des petites bouches pendant sept ans dans les CPE, quand elle-même est devenue maman. 

Elle relevait un nouveau défi comme cheffe de banquet à Valcartier quand le hasard de la vie l’a menée au Groupe TAQ. Le 20 décembre dernier, elle devenait gestionnaire des services alimentaires destinés aux employés. «Ç’a été un coup de cœur!»

Dans le passé, on lui a déjà reproché de trop materner ses collègues, de ne pas être assez ferme. «Ici, cette caractéristique devient ma force!» 

Drôle et divertissant

Le Soleil a eu droit à une visite dans la cuisine rutilante de l’usine, nouvellement installée sur la rue Rideau, près du Parc technologique du Québec métropolitain. 

En passant les portes battantes, James, un des plongeurs, nous accueille en tendant la main, couverte de son gant de caoutchouc humide. Ce joyeux luron, qui aime s’habiller en kilt, sait mettre de l’ambiance. «Ici, c’est toujours drôle et divertissant», note Marie-Claude, épaulée dans sa tâche par la sous-chef Marie-Claire Brie, elle aussi recrutée à l’extérieur.


« Je cuisine moins, je suis plus en mode pédagogique, à essayer de trouver les forces de chacun. Par essais et erreurs »
Marie-Claude Bouré, cheffe et gestionnaire des services alimentaires destinés aux employés du Groupe TAQ

Avec son unique main, Julien, stagiaire de l’École hôtelière de la Capitale, ne chôme pas et dresse des salades composées. «Quand j’ai commencé mon cours, la cafétéria ici n’existait même pas. Pour moi, c’est comme un miracle», lance le jeune homme, visiblement ravi de son expérience.

À ses côtés, Luz, sourde et muette, s’active en parfait contrôle. Colombienne, elle est arrivée au Québec il y a quatre ans, et dans la cafétéria de TAQ en avril. «C’est une super aide, elle travaillait en restauration dans son pays», souligne Marie-Claude. 

Luz apprend tranquillement le langage des signes, alors que sa cheffe suivra elle aussi une formation cet automne.

Contrer la pénurie en restauration

Ces deux-là, Julien et Luz, ont «un très beau potentiel» pour travailler à l’extérieur, lance Marie-Claude, même si elle ne souhaite pas les perdre. 

C’est d’ailleurs un objectif à court et à moyen terme pour TAQ: former des travailleurs différents, pour ensuite leur faire intégrer le marché régulier de la restauration, qui connaît une grave pénurie de main-d’œuvre.

Tomates cerises, pois mange-tout, fines herbes, concombres et haricots sont cultivés en pots sur la terrasse. Prochaine étape: le compost.

Par les temps qui courent, Marie-Claude connaît des restaurateurs qui passent par des agences très coûteuses pour obtenir des plongeurs. «Normalement, ça prend une personne par jour pour la plonge. Mais si on employait deux personnes avec des limitations pour garder le rythme?» suggère-t-elle.

Autrement, elle n’est pas encore prête à laisser partir toute sa brigade. Certains, avec limitations intellectuelles, ne seront jamais autonomes. «C’est très irrégulier. Il n’y a rien d’acquis et c’est souvent à recommencer», convient la cheffe, en ajoutant que son rôle demande du temps et de la patience. 

«Je cuisine moins, je suis plus en mode pédagogique, à essayer de trouver les forces de chacun. Par essais et erreurs.»

Certains n’ont aucune motricité fine. D’autres ne savent pas compter. «Ce n’est pas écrit sur leur front, il faut le découvrir!»

Au tout début, un employé travaillait à temps plein pendant le dîner pour expliquer à la clientèle de la cafétéria comment recycler. Des panneaux rappellent aujourd’hui les consignes.

L’équipement représente aussi un défi. Certains couteaux sont sous clé. Il n’y a pas de trancheuse. 

Mais tout ça est accompagné de réussites. Manon, qui n’avait jamais épluché une carotte à 44 ans, fait maintenant de l’emballage sous vide. Elle nous montre avec fierté «son» comptoir de travail, ses listes. Bientôt, Marie-Claude fera avec elle du pouding chômeur, son dessert préféré. 

La cheffe a appris à ne pas leur mettre de pression, car beaucoup vivent de l’anxiété. «Ce sont des gens qui ont peur de l’échec. Ils en ont tellement vécu!»

Ils craignent de perdre leur travail, se sentent menacés par un nouvel employé. «Il faut les rassurer.»

Il y a aussi la clientèle de la cafétéria, dont les deux tiers vivent avec un handicap, à apprivoiser. «Dans la file d’attente, si un dépasse l’autre, ça peut finir en coups de poing, il faut intervenir!»

Marie-Claude Bouré et son aide-cuisinière, Manon. Après avoir travaillé 18 ans dans différents services chez TAQ, Manon a entendu l’appel de la cuisine.

Le quotidien est donc loin d’être ennuyeux pour Marie-Claude, qui avait quand même entamé des études en orthopédagogie avant de suivre sa voie en cuisine. Un signe?

La direction de TAQ, forte de ses 40 ans d’expérience, la guide aussi dans son travail. Elle s’était attachée à un employé trisomique qui faisait les plus belles crudités au monde. Mais s’il fallait l’interrompre dans sa tâche pour le service, il faisait une crise, contrarié. «Je me sentais mal, je voulais tellement trouver une solution. Mais la direction m’a stoppée.» 

On lui trouverait une place ailleurs, où il serait mieux. TAQ trie par exemple le courrier pour SSQ, prépare les colis pour la maison Simons et effectue des activités de production pour les Biscuits Leclerc et Chocolats Favoris.

Dans sa cuisine, Marie-Claude, elle, met tout son cœur pour nourrir ces valeureux. Son prochain défi: apprendre le prénom de tous les employés de l’usine!

Marie-Claude a pu mettre son grain de sel dans les plans de sa «cuisine de rêve», avant l’ouverture de la cafétéria, en février. Ici, au comptoir de service avec Julien.

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TOUCHANTS TÉMOIGNAGES

Depuis son entrée en fonction, à la tête de la cafétéria du Groupe TAQ, Marie-Claude Bouré a reçu une autre sorte de paye: des témoignages touchants. Comme un employé en fauteuil roulant qui a perdu 20 livres en mangeant sa cuisine. Ou encore une dame diabétique qui contrôle mieux sa glycémie depuis qu’elle mange «à la café». «Ce ne sont pas toujours des gens qui se nourrissent bien. Parfois, c’est leur seul bon repas de la journée», glisse la cheffe, qui se sent valorisée plus que jamais.

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SURVOL SUR LES ENTREPRISES ADAPTÉES

L’expérience de Marie-Claude Bouré et de ses marmitons est un exemple d’intégration au travail des personnes handicapées. Groupe TAQ fait partie des huit entreprises adaptées dans la Capitale-Nationale et des 39 dans l’ensemble de la province. Comment fonctionnent-elles? Voici un survol.

Qu’est-ce qu’une entreprise adaptée? 

Ce type d’entreprise procure des emplois stables à des personnes vivant avec des limitations physiques, des limitations intellectuelles ou des problèmes de santé mentale, dans des conditions de travail adaptées à leur handicap et à leurs besoins. Ces employés doivent représenter au moins 60% du personnel. «Dans certains cas, cette proportion monte à 90%», souligne Christine Moisan, adjointe à la direction générale du Conseil québécois des entreprises adaptées.

Comment les employés sont-ils payés?

«Grâce au Programme de subventions aux entreprises adaptées du gouvernement du Québec, on subventionne l’équivalent du salaire minimum à temps complet, plus 15% des avantages sociaux», explique Mme Moisan.

Ces personnes sont-elles vouées à travailler ensuite dans une entreprise régulière?

«Leur donner tous les outils possibles pour qu’elles intègrent le marché régulier du travail a toujours été un des objectifs du Programme. Mais l’importance donnée à cet objectif est encore plus grande depuis un an ou deux, avec la pénurie de main-d’œuvre», convient Mme Moisan. Elle ajoute que cette transition vers le marché régulier de l’emploi se fait toujours si l’employé «le peut et le veut».  

Par ailleurs, les entreprises adaptées peuvent soutenir les entreprises traditionnelles qui ont de la difficulté à recruter du personnel en faisant de la sous-traitance, comme du tri de courrier, de l’emballage, de l’assemblage, de la reliure de documents, du pliage, etc.

Travailleurs du Groupe Aptas, une entreprise adaptée à Sainte-Marie

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120 000 personnes handicapées sont inscrites à l’aide sociale au Québec

400 nouveaux postes permanents seront créés d’ici 5 ans dans les entreprises adaptées, grâce à une injection de 41,9 M$ annoncés dans le dernier budget provincial

Liens utiles

Groupe TAQ: groupetaq.com

Conseil québécois des entreprises adaptées: cqea.ca

Regroupement des organismes spécialisés pour l’emploi des personnes handicapées: roseph.ca