Klô Pelgag et Hubert Lenoir

L'humain, unique en ses genres

Hubert Lenoir se maquille, Klô Pelgag arbore la moustache. L’un a grandi à Beauport, l’autre à Sainte-Anne-des-Monts. Ces artistes symbolisent l’ouverture de la jeunesse québécoise pour qui le genre humain s’exprime et se vit au pluriel. Réflexion, à l’heure où les institutions, la langue et même les toilettes virent au neutre.

Deux cases : masculin ou féminin. 

«C’était simple, ça apparaissait satisfaisant», analyse Francine Saillant, professeure émérite au département d’anthropologie de l’Université Laval. 

Mais les temps changent et une foule d’humains qui n’entrent pas dans une case revendiquent leurs différences. «Dans tous les mouvements minoritaires aujourd’hui, on voit une multiplication des catégories», observe la professeure Saillant. 

Les personnes handicapées veulent faire reconnaître l’infinie variété de ce qu’elles vivent. Le mouvement gai et lesbienne est devenu LGBTQIA+, pour personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles, trans, queers, intersex(ué)es, asexuelles, entre autres. 

Finie la dichotomie homme/femme, hétéro/homo, personne non-handicapée/personne handicapée. 

Large spectre

«On est en train de comprendre que le genre est un spectre», renchérit Guillaume Tardif, stagiaire en travail social à l’Alliance Arc-en-ciel.

Un spectre sur lequel on peut se situer n’importe où, sans que ce soit coulé dans le béton. «Un jour, on peut se sentir plus féminin et le suivant, plus masculin.»

Il fait la distinction entre l’identité de genre, soit l’expérience intérieure et personnelle que chaque personne a de son genre, et l’expression de genre, la manière dont une personne exprime ouvertement son genre, par ses comportements et son apparence, comme ses choix vestimentaires, sa coiffure, le port de maquillage, son langage corporel, sa voix.

On peut donc s’identifier au genre masculin et se maquiller ou se mettre du vernis à ongles, une expression de genre plus «fluide».

Les jeunes sont de plus en plus à l’aise avec cette diversité, comme ils sont de plus en plus ouverts à d’autres expériences sexuelles. Environ 15% à 20% d’entre eux ont une orientation autre qu’hétérosexuelle, souligne le stagiaire en travail social à l’Alliance Arc-en-ciel. 

Est-ce que tout ça est même cool à leurs yeux? Guillaume Tardif n’irait pas jusqu’à dire ça. Il reconnaît cependant que le modèle androgyne a la cote en Europe, dans le monde des arts et de la mode, ce qui peut avoir un effet sur les adolescents.

«Mais ce n’est pas la réalité des personnes transgenres», nuance-t-il. «Elles veulent simplement vivre une vie dans un corps qui correspond au genre auquel elles s’identifient.»

Être soi-même

Si certains voient un côté provocateur à la démarche d’artistes comme Hubert Lenoir, vêtu d’une robe en dentelle au dernier gala de l’ADISQ, Joanie Heppell croit plutôt qu’ils ont le courage d’être «eux-mêmes». 

La vice-présidente de l’Ordre professionnel des sexologues du Québec donne comme exemples l’auteur non-binaire Ivan Coyote, la chanteuse Christine and the Queens ou Chris et le mannequin Rain Dove, qui déclare : «Je ne suis pas un garçon. Je ne suis pas une fille non plus. Je suis moi.»

Le mannequin Rain Dove

« Je ne suis pas un garçon. Je ne suis pas une fille non plus. Je suis moi. »
Rain Dove, mannequin

Ces personnes connues et les autres, dont certaines plus vulnérables, ont besoin que la société et les services soient sensibles à leur réalité, dit-elle. Le français neutre, les toilettes mixtes, sont autant d’adaptations qui rendent leur vie plus douce.

Parce qu’il y a énormément de souffrance, insiste Joanie Heppell en parlant du «stress minoritaire». En général, une personne trans ou non-binaire va vivre beaucoup de discrimination, susciter des tas de questions teintées de jugement.

Utiliser le français dégenré ou des formulaires inclusifs peut sembler anodins, poursuit l’anthropologue Francine Saillant. «Mais on est dans l’ordre symbolique, ce qui est extrêmement important pour que ces personnes aient une existence dans l’espace public, qu’elles sortent de l’ombre.»

Sur ce plan, le Québec figure parmi les sociétés les plus avancées, estime la professeure. Et le mouvement ne va pas reculer. Il se prépare depuis des années, avec des Benoît Brière ou des Marc Labrèche qui incarnent parfois des personnages féminins. «Ça passe sous le coup de l’humour, mais dans le fond, il y a beaucoup plus que ça. Ils ont commencé à travailler le terrain pour le grand public.»

Il y aura toujours des gens qui auront du mal à accepter et à comprendre, dit l’anthropologue Francine Saillant. «Mais le genre humain est pluriel. L’humanité est faite d’une multitude d’expressions. Il ne faut pas le voir juste comme un problème, mais comme un enrichissement de notre vie collective.»

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EN CHIFFRE

1 personne sur 100 ressent un inconfort vis-à-vis son genre

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LEXIQUE

Transgenre: (adj.) se dit d’une personne dont le genre ne correspond pas à celui assigné à la naissance.

Cisgenre: (adj.) se dit d’une personne dont le genre correspond à celui assigné à la naissance.

Non-binaire: (adj.) se dit d’une personne dont le genre n’est pas strictement “homme” ni strictement “femme”.

Queer: (adj.) se dit d’une personne qui préfère ne pas être associée à un genre ou une orientation sexuelle précise.

Intersexe: (adj.) se dit d’une personne dont les organes génitaux ne correspondent pas aux catégories que la société définit comme “mâle” et “femelle”.

Non conforme de genre: se dit d’une personne qui ne suit pas les normes, rôles et stéréotypes que la société associe à certains genres.

Source : divergenres.wordpress.com

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En perdre son latin… et ses repères

«Je comprends que certaines personnes trouvent tout ça compliqué. C’est une perte de repères.»

Joanie Heppell, vice-présidente de l’Ordre professionnel des sexologues du Québec, est bien consciente que l’éclatement des repères liés aux genres suscite confusion et questionnement chez une partie de la population. Bien qu’en contrepartie, il est synonyme de liberté pour les personnes non-binaires, trans, non conformes de genre.

Tout en invitant le public à poser ses questions aux professionnels, elle se fait rassurante. «On a déjà eu des pertes de repères dans notre histoire et on s’y est bien adapté», dit-elle en évoquant le droit de vote des femmes.

Aux parents qui se demandent si on est en train de «perturber notre jeunesse», elle leur retourne une question : «Qu’est-ce qui est inquiétant dans le fait que votre garçon se mette du vernis à ongles? Être soi et s’exprimer en conséquence n’est pas grave. Ce sont les réactions négatives des gens face à la différence qui créent un stress chez les personnes qui osent le faire.» D’où l’importance d’une ouverture, d’une flexibilité. 

«L’éducation populaire, c’est là que le plus gros du travail reste à faire», évalue Guillaume Tardif, stagiaire en travail social à l’Alliance Arc-en-ciel. Son message : «Vivre et laisser vivre». Selon lui, plus les personnes qui font partie de la pluralité sexuelle et de genres auront de visibilité, plus les jeunes pourront connaître différents modes de vie et s’identifier facilement, sans vivre d’exclusion.

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Publicité inclusive

Une page du catalogue de presse d'août 2018 d'IKEA

IKEA, août 2018. Le catalogue de presse montrant les nouveautés mise sur un décor pour favoriser la «connexion avec soi-même». Style minimaliste scandinave, couleurs pastel, ambiance poétique enveloppent un mannequin androgyne, cheveux tressés et ongles vernis. 

Une décision prise en toute conscience, indique au Soleil la porte-parole d’IKEA Canada, Kristin Newbigging. 

«Nos clients et notre personnel ont des origines différentes, et nous nous efforçons ainsi de faire preuve d’inclusion autant que possible. Nous croyons que la diversité et l’inclusion sont des valeurs positives pour nos collaborateurs et collaboratrices, pour nos clients et clientes, et pour nos affaires». 

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YWCA : pour filles et personnes non conformes de genre

Cet été, la YWCA de Québec lançait un premier Camp rock pour filles et jeunes non conformes de genre. «On avait envie d’envoyer un message plus large : toute personne qui s’identifie comme fille est la bienvenue», explique Chantal Gariépy, coordonnatrice du Centre filles de la YWCA. 

Sur la vingtaine de jeunes personnes inscrites, âgées de 10 à 15 ans, l’organisme n’a pas cherché à compter ni à catégoriser qui que ce soit, «pour ne pas stigmatiser». Aucune question n’a été soulevée par les parents à ce sujet, la préoccupation commune étant la musique. 

Chantal Gariépy précise que les autres programmes et activités du Centre de filles sont tout aussi ouverts. De même que le centre d’hébergement de la YWCA, qui accueille toute personne se définissant comme femme. «On n’est pas des expertes, malgré nos formations, mais on essaie juste d’être inclusives et justes.»

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Université universelle

Sur le campus de l’Université Laval, 44 toilettes situées dans 18 pavillons sont accessibles à tous, indépendamment de l’identité de genre. Elles affichent simplement le mot «toilette».

L’institution a pris quelques mesures pour répondre aux besoins de sa clientèle, notamment à la demande du Groupe gai de l’Université Laval, qui comprend le comité Action Trans. Depuis l’arrivée de la rectrice Sophie D’Amours, l’administration privilégie la rédaction épicène pour les documents institutionnels, afin de favoriser l’équité et l’inclusion. «Au lieu d’écrire les étudiants, on prendra la peine d’écrire “les étudiants et les étudiantes” ou “la communauté étudiante”», indique la porte-parole Andrée-Anne Stewart.

L’Université Laval se dit aussi ouverte à modifier ses formulaires, étudie les solutions technologiques possibles et réfléchit aux choix de cases additionnelles pour représenter une plus grande diversité.

Au printemps, un groupe militant de l’UQAM, à Montréal, proposait d’adopter un «français dégenré» avec des pronoms inusités comme «ille(s), iel(s), cellui, celleux ou ceuzes», rapportait La Presse. Un débat qui n’a pas eu lieu à l’Université Laval, précise Mme Stewart.

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Réfléchir aux toilettes mixtes

Les toilettes mixtes du bistro L’Orygine, dans le Vieux-Québec

La designer Stéphanie Bélanger est derrière la salle de bain mixte du bistro L’Orygine, dans le Vieux-Québec. Un mélange de vieilles pierres, de tons noirs et cuivrés, de végétaux et de sanitaires dernier cri. Les toilettes elles-mêmes forment deux rangées de cabinets fermés.

Dans les bars et les restaurants, la designer opte toujours pour des portes qui descendent jusqu’au sol et des divisions en gypse. «Ça évite qu’un gars qui a pris un verre de trop ait le goût de regarder en dessous. Et ça permet d’avoir un peu d’intimité, comme on partage déjà la salle de bain».

Si les générations plus jeunes sont très à l’aise avec les toilettes mixtes, à partir de la trentaine, les gens sont moins habitués, remarque Stéphanie Bélanger, de Rebel Design.

Elle constate aussi que les femmes, qui se sont pourtant battues pour l’égalité des sexes, sont les premières à se plaindre de ce genre d’installation. «La femme s’attend quand même à être traitée différemment ou à se faire gâter.»

C’est pourquoi la designer aime créer un petit espace en retrait dans une salle de bain mixte, pour permettre aux femmes de faire une retouche de maquillage ou de discuter, sans être à côté d’un homme qui se lave les mains.

Elle s’amuse aussi à créer des zones dans un même espace, qu’elle délimite avec des couleurs ou des textures.

Les toilettes unisexes sont de plus en plus demandées, souligne la designer. Même le Code du bâtiment s’est adapté à cette nouvelle réalité. Mais l’objectif premier est généralement de gagner de l’espace, dit-elle.