Les vies du passé

CHRONIQUE / Il y a quelques soirs de cela, alors que je procédais à ma traditionnelle marche de fin de soirée, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai décidé de bifurquer légèrement de mon itinéraire habituel afin d’aller marcher quelques minutes dans le cimetière du quartier Naudville, à Alma. Comme mes grands-parents du côté de ma maman y reposent, je me demandais si de mémoire, je parviendrais à retrouver l’emplacement de leur tombe.

Or, c’était l’une de ces soirées où la lumière de la lune était masquée par les nuages. Ainsi, j’ai dû déclarer forfait après avoir traversé le cimetière.

Il reste que cette petite excursion a fait remonter en moi le souvenir d’une expérience que j’ai vécue cet été alors que j’effectuais une résidence artistique au Bic pendant une semaine. Ce matin-là, j’avais décidé d’arpenter les rues du petit village, et mes pas m’avaient finalement mené jusqu’au cimetière de la place.

C’est donc en me promenant à travers les rangées de pierres tombales que je suis tombé sur un secteur où les petits monuments semblaient très âgés. Pour vous dire vrai, ces monuments semblaient sortis tout droit d’un film d’épouvante. Vous savez, ces vieilles pierres tombales où les noms des disparus ont été gravés de façon artisanale?

J’avais donc commencé à inspecter les inscriptions sur ces petites pierres tombales quand j’ai soudainement réalisé que celles-ci représentaient des enfants qui étaient décédés au début du 20e siècle.

Ainsi, sur ces pierres, on pouvait y recenser une multitude d’histoires tragiques, dont les seuls détails que l’histoire en retiendrait seraient leur nom et les dates où ces enfants sont venus au monde et où ils ont dû le quitter.

Maintenant, peut-être est-ce en raison des enfants que ma conjointe et moi avons perdus il y a quelques années, mais en m’attardant à toutes ces petites pierres, un profond sentiment de tristesse m’a envahi. Dans ma tête, une infinité de scénarios tragiques prenaient vie, et mon imagination tentait de combler l’immense vide qui entourait les histoires se cachant derrière chacun de ces décès prématurés.

Un peu plus loin, il y avait cette immense pierre tombale qui réunissait toute une famille. En s’attardant sur les noms et les différentes dates inscrites sur le monument, il était presque possible de revivre toute l’histoire d’une famille, et ce, de sa genèse jusqu’à son extinction. À titre d’exemple, en tenant compte de la date de naissance de la première fille du couple, on pouvait deviner que le couple s’était marié avant la vingtaine et que le père avait dû se charger seul de l’éducation de ses enfants à la suite du décès prématuré de sa conjointe.

Évidemment, je vous comprends si vous êtes là à vous dire que je m’adonne à des loisirs parfois bizarres, mais à mon humble avis, les cimetières me sont toujours apparus comme étant des pages oubliées de notre histoire.

Je ne suis pas le premier ni le dernier à l’affirmer, mais généralement, ce que l’Histoire avec un grand « H » retient, ce sont les grands décideurs et les personnages fortunés. Or, la vraie histoire, celle qui unit toutes ces petites histoires du quotidien qui finissent par nous influencer et nous faire voir le monde autrement, elle est trop souvent destinée à s’évanouir dans l’oubli.

Qui sait, peut-être que le décès d’un de ces jeunes enfants au Bic a inspiré un chercheur? Peut-être que ce père qui avait dû élever seul ses enfants a influencé d’autres familles à s’organiser autrement? Tout cela est possible, si l’on considère que chaque grand mouvement naît du désir et des besoins d’une infinité d’individus relativement anonymes, du moins, d’un point de vue historique.

Je connais de nombreuses personnes qui ont la chair de poule à la seule idée de passer devant un cimetière. Pourtant, s’il y a un endroit où on aurait bien raison de ne pas craindre qui que ce soit, c’est bien là. Oui, c’est rempli de personnes mortes, mais toutes ces vies du passé ont encore quelque chose à raconter.