Les années internationales, «qu'ossa donne»?

Alexandra Perron
Alexandra Perron
Le Soleil
Une année internationale, «qu’ossa donne»? dirait Yvon Deschamps. Depuis les années 60, l’ONU décrète un ou quelques grands thèmes pour en faire une année internationale. 2020 sera celle de la santé des végétaux. Louise Hénault-Ethier, biologiste, post-doctorante à l’Université Laval et chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki, nous aide à mieux comprendre le rôle et l’impact de ces années internationales.

Assis dans notre salon à moins 20 degrés, possible que la santé de la patate ou du soya ne soit pas notre priorité. Les plantes génèrent pourtant de l’oxygène, sont à la base de notre alimentation et plusieurs menaces planent sur elles. Sensibiliser la population à 360 degrés, ouvrir les yeux des gens sur des enjeux moins familiers, voilà à quoi servent les thématiques des années internationales, illustre Louise Hénault-Ethier. 

Que ce soit par un article dans le journal ou une activité scolaire qui s’en inspire, la prise de conscience fait tout doucement son chemin.

Des droits de l’homme aux légumineuses, du logement des sans-abri aux récifs coralliens, comment un thème est-il choisi? À travers l’évolution des années internationales, la scientifique remarque une progression des préoccupations. Si elles étaient plus centrées sur l’humain et l’économie d’abord, l’inquiétude se tourne graduellement vers l’environnement, avec les forêts en 2011, les sols en 2015 et la santé des plantes cette année.

Politiquement acceptable

Le décret d’une année internationale par l’Organisation des Nations Unies (ONU) et ses 193 États mem­bres demande toutefois une «certaine forme de négociation», souligne Louise Hénault-Ethier. 

«On ne s’étonne pas qu’il n’y ait pas encore eu une Année internationale sur les changements climatiques. Ce serait difficile à faire adopter à ce moment-ci, pour toutes sortes de raisons politiques et stratégiques.» Des pays ne sont pas prêts à s’engager pour la cause.

Mais les thématiques environnementales de l’heure s’en rapprochent, de façon plus «politiquement acceptable» pour certains États membres, dit-elle. 

L’objectif d’une année internationale est de concerter des actions. Une fois mobilisés, les pays peuvent mettre en place des lois, des politiques, des règlements. 

Les agences de l’ONU, comme l’UNESCO ou l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), participent aussi au mouvement.

Bilans, rapports et forums

Louise Hénault-Ethier remonte à 2011, dédiée aux forêts. «Une des premières choses qui s’est passée, un rapport sur la situation des forêts partout dans le monde a été publié. Il montrait l’urgence d’agir pour contrer la déforestation et restaurer ce qui avait été dégradé.»

Une année internationale est souvent l’occasion de faire un bilan, un état des lieux qui permet ensuite de fixer des objectifs, de chiffrer et de mesurer l’atteinte de ces objectifs. 

Comment mesurer le succès? «C’est pas toujours évident», con­vient la chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki. 

Un indicateur peut être les inves­tissements économiques. Le décret d’une année internationale met un cadre politique et peut favoriser l’adoption de budgets conséquents et le transfert de fonds des pays riches vers les pays en développement.

«On sait qu’en 2011, 48 millions $ ont été investis dans la lutte contre la déforestation. À l’échelle de la planète, on peut se demander si c’est suffisant. Mais peut-être qu’à l’intérieur même des pays, d’autres fonds y ont été consacrés.» 

Toujours en 2011, il y a eu une journée de reboisement en Chine. La scientifique ignore les résultats cette année-là. Mais souligne que l’an dernier, la NASA a publié une carte de la Terre montrant que les forêts en Chine et en Inde étaient beaucoup plus luxuriantes en 2019 qu’auparavant. Une conséquence directe de l’Année internationale des forêts et des actions pour planter des arbres? Difficile à dire, mais elle croit que ça peut avoir joué un rôle.

Des forums, où des experts de partout dans le monde partagent leurs connaissances, découlent encore de ces années internationales. Des programmes qui ne décollaient pas jusque-là prennent parfois leur envol. 

Sans être aussi contraignant qu’un accord international ratifié, avec protocole, une année internationale permet de faire progresser les choses, estime la scientifique.

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Thèmes des années internationales de la dernière décennie

  • 2010 Biodiversité, rapprochement des cultures 
  • 2010-2011 Jeunesse
  • 2011 Forêts, chimie, personnes d’ascendance africaine
  • 2012 Coopératives, énergie durable pour tous
  • 2013 Coopération dans le domaine de l’eau, quinoa
  • 2014 Solidarité avec le peuple palestinien, petits États insulaires en développement, agriculture familiale, cristallographie 
  • 2015 Sols, lumière et techniques utilisant la lumière 
  • 2016 Légumineuses 
  • 2017 Tourisme durable pour le développement 
  • 2018 Récifs coralliens
  • 2019 Langues autochtones, modération, tableau périodique des éléments
  • 2020 Santé des végétaux

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L’Année internationale de la santé des végétaux résonne au Québec

Santé végétale et santé humaine vont de pair, indique Louise Hénault-Ethier, chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki. Les plantes composent une grande partie de notre alimentation, produisent l’oxygène que nous respirons, rentrent dans la composition de nombreux médicaments. Pas étonnant qu’on y consacre une année internationale. 

L'exposition aux végétaux a aussi de nombreuses vertus, contre les maladies cardiovasculaires et respiratoires, le stress, l’anxiété, le déficit d’attention, l’hyperactivité, énumère la biologiste. En milieu urbain, le verdissement pourrait même prévenir des décès prématurés liés aux canicules par le rafraîchissement des îlots de chaleur.

Mais voilà, un végétal est un être vivant qui peut être atteint de maladies comme nous. Maladies bactériennes, fongiques, parasitaires. Les insectes ravageurs et différents stress menacent aussi la flore, qui nous est si bénéfique.

En général, les plantes sont capables de se défendre. Elles ont même développé des molécules actives qui nous ont inspiré des médicaments. Mais ces mécanismes de protection ont des limites, prévient Louise Hénault-Ethier.

La monoculture, ces grandes étendues de plantes identiques, devient un buffet ouvert pour n’importe quel ravageur ou maladie. Les changements climatiques causent aussi des dommages. Une plante inondée ne peut plus respirer par ses racines et manque d’oxygène. Alors que la sécheresse cause son flétrissement. 

Les fertilisants augmentent le sel dans le sol et dessèchent les plants. Quant aux pesticides, ils sont mauvais pour la santé des agriculteurs, tuent les coccinelles qui mangent les pucerons nuisibles, ruissellent dans les cours d’eau et perturbent l’équilibre des écosystèmes. 

Bon moment

Au Québec, l’Année internationale de la santé des végétaux tombe à point, estime Louise Hénault-Ethier. 

L’an dernier, une commission parlementaire sur l’utilisation des pesticides dans le milieu agricole, les impacts sur la santé et l’environnement, a été lancée dans la foulée de l’affaire Louis Robert. Agronome pour le ministère de l’Agriculture, il a été congédié pour avoir dénoncé l’influence indue de l’industrie des pesticides sur la recherche. Les recommandations sont encore attendues.

Ce sera aussi un bon prétexte pour bonifier le programme québécois Agriclimat, qui prépare les agriculteurs aux modifications qui s’en viennent avec les changements climatiques. «On sait que plus il fait chaud, plus les ravageurs aux États-Unis vont migrer vers le nord. Donc nos producteurs vont devoir leur faire face.»

La chef de projets espère que la thématique 2020 attirera l’attention du gouvernement. Pour «qu’on cesse de considérer les végétaux comme esthétiques, mais qu’ils soient considérés essentiels, comme un pont ou un hôpital». Et que les infrastructures végétalisées soient intégrées aux investissements publics. 

Des recommandations ont été émises, dit-elle, appuyées par l’Institut national de la santé publique et une quarantaine d’organisations et de municipalités, dont la Ville de Québec, l’Université Laval et la Fondation David Suzuki.