Dans quelques jours, Louise mettra la clé sous la porte du Foyer Maufils en raison des compressions du fédéral. La maison de chambres permettait à des prisonniers en fin de peine de réapprendre à vivre dehors.

Les 109 gars de Louise

Louise s'occupe d'une maison de chambres. Une maison spéciale, vous vous en doutez, je ne vous en parlerais pas sinon. Quatre chambres, dans un immeuble anonyme de Limoilou. Les colocs sont des prisonniers en fin de peine qui doivent réapprendre à vivre «dehors». À vivre tout court.
Louise était un peu gênée de me raconter son histoire. «Quand on fait ce travail-là, on aime ça être dans l'ombre.» Avec des gars qui en sortent, j'imagine que ça va de soi. Quand ils arrivent, ils n'en sont pas encore tout à fait sortis. Ils doivent respecter des conditions. Pas de drogue, pas d'alcool, dodo à la maison tous les soirs.
Le Foyer Maufils, c'est son nom, est en fait un logement comme un autre dans un immeuble qui en compte cinq. Louise et son mari sont propriétaires, ils habitent un appartement, louent les trois autres. Le loyer, les frais et le salaire de Louise pour s'occuper des gars sont payés par le gouvernement fédéral, à même l'enveloppe consacrée à l'aumônerie dans les pénitenciers. Celle-là même que le gouvernement conservateur a décidé de couper il y a deux semaines.
Avant, les gars restaient le temps qu'il fallait pour se revirer de bord. Elle les conduisait parfois à une entrevue pour se trouver une job. «Il y en a un qui est resté 11 mois. Il avait besoin de ça. La moyenne était de trois ou quatre mois, des fois six.» L'année passée, le gouvernement fédéral a limité ça à trois mois. Cette année, à deux mois. «Deux mois, ce n'est pas assez.»
Le problème ne se posera plus, puisque Ottawa a fermé le robinet. Dimanche, le Foyer Maufils n'existera plus. Il reste deux pensionnaires, un retournera chez sa mère, l'autre louera sa chambre jusqu'à ce qu'il se trouve un logement à lui. François a un boulot, il est sur la bonne voie. Mardi, Louise n'arrivera pas comme d'habitude les bras chargés de sacs d'épicerie. Il devra faire ses courses.
Louise aura 63 ans en avril, elle s'était donnée encore un an et demi pour s'occuper des détenus. «C'est arrivé juste un peu plus tôt. Je ne suis pas amère ni frustrée dans tout ça, on savait que ça s'en venait.» Elle et son mari vendront leur immeuble de cinq logements pour acheter une maison juste à eux. «J'ai peur de m'ennuyer.»
Chose certaine, elle ne s'est pas ennuyée depuis octobre 2004, quand ses premiers bagnards ont emménagé. Elle avait 55 ans et l'expérience des détenus, qu'elle visitait toutes les semaines depuis des années pour l'Armée du Salut. Elle recevait les dossiers par un fonctionnaire fédéral, choisissait ses pensionnaires. «Je ne prenais pas ceux qui avaient beaucoup de violence dans leur dossier, ni ceux qui avaient des problèmes avec les femmes. Je voulais essayer de ne pas me faire clencher.»
Elle ne s'est jamais fait clencher. Ni pogner une fesse. «Je ne leur laissais aucune chance. C'était clair.»
Elle prenait surtout les «mésadaptés affectifs», les drogués, les alcoolos, «ceux qui n'avaient pas de famille, ou ceux dont la famille ne voulait plus rien savoir». Elle se souvient de Richard, que le cancer a emporté quelques mois après être sorti de sa maison. Elle l'a accompagné jusqu'à la toute fin, lui tenait la main quand il est mort à l'hôpital. Ils étaient seuls dans la chambre.
En 2005, Louise a accueilli ses premiers pédophiles. C'est devenu le tiers de sa clientèle. «Je savais qu'ils l'étaient, mais je ne le disais pas aux gars. Y en a qui avaient des problèmes avec ça.» Tous les pédophiles suivaient une thérapie à Robert-Giffard pas loin, «ils pouvaient même y aller à pied».
Il y avait aussi une école pas loin. Et un CPE.
Une fois, «au début», elle a accueilli un meurtrier qui «s'en prenait aux femmes. Il les volait puis s'en débarrassait. C'est quelqu'un qui se présentait bien. Il a menti, il a embelli les choses, un vrai manipulateur. Il a même trompé son agent, qui en avait vu d'autres. Ça a été le pire de la gang, il s'est sauvé de façon épouvantable.»
Même s'ils avaient passé plus de temps en dedans, pour des crimes plus graves, les gars qui venaient des prisons fédérales étaient plus faciles à encadrer. «Ceux qui sortaient du provincial n'avaient pas vraiment de conditions, on ne pouvait donc pas les empêcher de consommer de la drogue, de l'alcool. Ils arrivaient soûls ou en état de consommation, c'était difficile.» Ça a duré deux ans.
Elle calcule avoir réchappé la moitié de ses gars, l'autre moitié est retournée en dedans. Quand un détenu ne respectait pas ses conditions, elle le dénonçait. La police venait le ramasser. «Ceux qui voulaient s'en sortir vraiment, je le sentais. Il y a une différence énorme entre une personne sincère et une autre qui joue un jeu. Ceux-là, je sentais que ça ne collait pas. Ils étaient juste là pour faire leur temps.»
Ils refaisaient les 400 coups, retournaient en taule. Louise voyait parfois un même dossier lui revenir. «Si je voyais qu'il avait cheminé, je le reprenais.» Un de ceux-là habite depuis cinq ans dans un des logements de son immeuble.
Elle s'est attachée à certains de ses gars, «des amitiés se sont développées». J'imagine ce petit bout de femme avec ses fiers-à-bras. «Je fonctionnais avec la confiance. Les détenus sont de grands sensibles.»
Des sensibles à bras.
Les prochains gars iront où maintenant pour réapprendre à vivre dehors? Là où ils allaient avant, Lauberivière, l'Armée du Salut, la Maison Revivre. Le Foyer Maufils a été créé pour combler un vide entre les prisons et les maisons pour sans-abri. Entre ça et la rue, il y a une ligne que plusieurs franchiront. Et, entre la rue et la prison...