Ils sont nombreux, les parents, à appeler chez SOS Grossesse. Parfois, ils sont décidés. D’autres fois, non. Ils n’ont pas toujours la même vision. Plusieurs se sentent coupables. Au bout du fil, on leur répète qu’il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises raisons de choisir l’avortement.

L’enfant de trop

CHRONIQUE / «Ma blonde est enceinte.» La phrase est lancée tout bas. Le ton neutre. Pas de cris de joie pour accueillir la nouvelle. Pas cette fois. Je ne lui sauterai pas au cou. Je sais que ce n’est pas prévu. Pas désiré. Pas cette fois.

«Qu’est-ce que vous allez faire?

– On ne veut pas le garder.»

Je vois quand même qu’il y a un «mais». La décision est prise, mais elle reste fragile. Il sait que s’il n’intervient pas, il aura un poupon dans les bras dans quelques mois. Un enfant comme ceux qu’il a déjà à la maison. Il les aime tellement. C’est pas ça la question.

C’est ça qui le déchire. Est-ce qu’ils s’en vont tuer un bébé? Leur bébé? Ils n’ont pas 15 ans. Ils ne sont pas sans le sou. C’est peut-être plus facile de justifier la décision quand on est ados et qu’on se dit que ce n’est pas possible de le garder. Là, c’est possible. Comme avec les autres. Là, ils ont la maison. L’auto. L’argent. Le réseau. L’expérience.

Mais le cœur n’y est pas. Il pense à ses deux autres enfants. À l’équilibre précaire de la famille. Aux difficultés qui viennent avec un bébé. Les millions de couches à changer, les nuits sans sommeil. Et si son couple n’y survivait pas... C’est pas comme si ça allait toujours si bien. Pas si mal non plus, mais un nouveau bébé viendrait tout bousculer.

Et s’il était malade. Si c’était un petit monstre. Il se demanderait s’il avait pris la bonne décision. C’est ça qui lui fait le plus peur, je pense. Regretter. Avoir son enfant devant lui et se dire qu’il n’aurait pas dû l’avoir. Une pensée effroyable. «Ben voyons, ça n’arrivera pas. Si tu décides de le garder, tu vas l’aimer. Ne t’en fais pas pour ça.»

Mais les regrets, ça va des deux bords. Et s’il était merveilleux. «Est-ce que je m’en vais tuer mon bébé?» Et s’il ne se pardonnait pas l’avortement.

Il se dit que s’ils avaient fait plus attention...

Je ne le juge pas. J’essaie juste d’être là. C’est peut-être pour ça qu’il s’est confié. Ce n’est pas quelque chose qu’on crie sur les toits. C’est peut-être encore pire quand on est parents. Il y a ceux qui jugent parce qu’ «ils ne feraient jamais ça.» Il y a les grands-parents qui s’en mêlent. Il y a ceux qui essaient d’en avoir et qui ne sont pas capables. Le donner en adoption? «Non, ça, c’est sûr que non.»

Ils sont nombreux, les parents, à appeler chez SOS Grossesse. Parfois, ils sont décidés. D’autres fois, non. Ils n’ont pas toujours la même vision. Plusieurs se sentent coupables, surtout s’ils n’avaient pas utilisé de contraception. Au bout du fil, on leur répète qu’il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises raisons. Interrompre une grossesse, c’est souvent un «gested’amour, de protection» pour la famille actuelle. Et contrairement à ce que l’on croit, peu d’entre eux ont des regrets, une fois que la décision est prise.

Quelques jours plus tard, ils ont rencontré une intervenante sociale. Pour confirmer leur choix. Pour se donner des trucs pour gérer l’après. Parce que peu importe la décision, il y a un après. Des contrecoups. Des vies qui se poursuivent, même s’il y en a une qui arrête sa course avant la ligne de départ. L’intervenante leur a suggéré d’écrire une lettre au bébé. Pour mettre noir sur blanc les raisons de leur décision. Pour éviter les blâmes ou qu’un des parents trafique la réalité dans quelques années, souvent sans le vouloir. Je ne sais pas s’ils l’ont fait. Je ne sais pas ce qu’ils lui ont dit.

Qu’est-ce qu’on écrit à un enfant de trop?