Guy a eu deux enfants avec sa première femme. En ne les voyant qu’une fin de semaine sur deux, il les connaissait peu et sentait une énorme pression pour les divertir constamment, pour qu’ils aiment venir le visiter.

«Le père que j’aurais voulu être»

CHRONIQUE/ «J’ai été un bon père, je pense, mais je n’ai pas été le père que j’aurais voulu être.»

Guy* a deux familles. Il y a celle qu’il a eue avec sa première femme. Quand ils ont divorcé, la petite avait à peine 2 ans, le grand en avait 4. Stéphanie* et Jean-François* ont aujourd’hui 36 et 38 ans. «Je n’étais probablement pas endurable», dit l’homme dans la soixantaine, pour expliquer la séparation.

Et il y a l’autre. Sa famille actuelle. Avec sa femme, il a eu un autre enfant, Renaud*, qui a maintenant 27 ans.

Il dit qu’il les aime tous les trois «à parts égales». Mais il y a une certaine tristesse dans ses propos. De la culpabilité. Celle de ne pas avoir été assez présent pour les premiers. «Je n’ai pas pu m’occuper d’eux autres comme je me suis occupée de Renaud, qui est resté avec nous durant toute son enfance, son adolescence.»

Une fin de semaine sur deux, ce n’était pas assez. Avec le recul, il se dit que dans un monde idéal il aurait aimé avoir la garde complète, même s’il sait que ce n’était pas vraiment possible. Ou une garde partagée. Ou, au moins, les voir un peu plus souvent. Pour que la chimie opère. Pour qu’il n’ait pas cette triste impression que, pour eux, la fin de semaine chez lui, c’était plate. Même s’ils ne l’ont jamais dit.

En même temps, à l’époque, il se sentait un peu démuni, impuissant. Il trouvait ça dur de s’en occuper seul. Il sentait une pression énorme pour les divertir constamment, pour les rendre heureux le peu de temps qu’ils étaient avec lui. Il aurait voulu pouvoir vivre tranquillement avec eux, dans le quotidien. «Tu essaies toujours de trouver des activités, au lieu de vivre simplement.»

Ça le rendait nerveux, de les recevoir, parce qu’ils ne savaient pas ce qu’ils aimaient, a-t-il déjà expliqué à Stéphanie. Avec son autre fils, c’était plus facile. Il avait ses activités, ses amis. Même si Guy a aussi été souvent absent quand Renaud était jeune parce qu’il travaillait sur la route, il n’a pas la même culpabilité.

On dit parfois dans un couple que le quotidien tue. Pour les enfants, c’est probablement tout le contraire. C’est de ne pas vivre leur routine qui finit par créer une distance. Un manque d’intimité. De familiarité, dira Stéphanie. «Il connaissait les amis de mon frère, il connaissait son quotidien. Moi, il ne connaissait rien de ma vie.»

Elle avait de la difficulté à être elle-même quand elle allait le voir, plus jeune. Comme s’il fallait qu’elle soit plus belle, plus fine, pour mériter son attention, son amour. «Je ne pouvais pas arriver à être moi-même comme avec ma mère.»

Dans son cœur d’enfant, puis d’ado, Stéphanie n’a jamais senti que son père l’aimait moins que son demi-frère. Mais quand elle allait chez son père, elle ne s’est jamais sentie chez elle. Elle n’osait pas aller fouiller dans le garde-manger, donne-t-elle comme exemple. Elle avait l’impression d’être en visite. Comme si son père la gardait. «Je sentais que je n’avais pas ma place.»

Et il y avait tout ce que Renaud avait et qu’elle n’avait pas. Parfois, ce n’était que des petits détails. Comme cette tirelire dans laquelle son père vidait sa monnaie. Elle et son frère n’en avaient pas, eux, alors qu’elle aussi aurait aimé avoir quelques dollars de plus pour s’acheter ce qui lui plaisait. Ou encore les cadeaux, plus nombreux pour son petit frère. Et surtout le manque de proximité avec ses grands-parents paternels, qu’ils ne voyaient pas aussi souvent que Renaud. Là aussi, une distance s’est installée.

Mais Stéphanie n’a jamais été jalouse de Renaud. Elle était contente quand elle a su qu’elle allait avoir un petit frère. En fait, les trois enfants s’entendent bien. «Je pense qu’ils sont plus complices entre eux autres que complices avec moi», lance Guy. Il aurait aimé que les trois vivent ensemble. Qu’ils grandissent ensemble. Il aurait voulu n’avoir qu’une seule famille. Pour lui, c’est un échec de ne pas avoir pu être là de façon plus constante. «C’est des circonstances qui ne sont pas vivables pour n’importe quel être sur la Terre.»

Il se sent coupable. «D’avoir été égoïste. De m'être occupé plus de mon nombril...» De sentir qu’il s’est créé un petit fossé qui ne s’est jamais refermé, surtout avec son fils aîné. Est-ce que Jean-François lui en veut? «Je ne sais pas. On n’a jamais abordé la question. La communication n’est pas rendue là encore. Et elle ne viendra probablement jamais. Pis ça, c’est de ma faute. Je ne suis pas capable d’aborder le sujet.» Jean-François était plus vieux au moment de la séparation. Les cicatrices sont peut-être plus profondes.

Stéphanie et lui se rapprochent de plus en plus. Elle ne lui en veut pas. «Avec la maturité, j’arrive à faire la part des choses et à me dire qu’il m’a donné ce qu’il était capable de me donner.» C’est plus ce type de garde — une fin de semaine sur deux — qu’elle déplore, qui fait que le parent ne voit à peu près pas ses enfants. Ado, si elle avait un pépin, elle ne l’appelait pas. Maintenant, si elle pense qu’il peut la comprendre ou l’aider, elle prend le téléphone.

Pour Guy, c’est un peu une deuxième chance. Et il a bien l’intention de la saisir, les côtoyer encore plus souvent. Juste dans l’espoir de voir les enfants débarquer, comme ça, sans avertir...

* Les noms ont été changés pour préserver l’anonymat.