Bourlingueur

Voyager sans se ruiner

LE BOURLINGUEUR / Tout est dans le titre. On veut savoir comment, par miracle, on pourrait avoir le beurre et l’argent du beurre. Les articles sur les façons de trouver des billets d’avion à bas prix pullulent. Font cliquer à n’en plus finir sur la toile. Mais la vraie façon d’économiser en voyage, c’est souvent la flexibilité, la débrouillardise et le sacrifice d’un peu de confort.

Vrai de vrai qu’on peut trouver des rabais alléchants grâce à des erreurs de prix (voir des sites comme Yulair ou Yuldeals), qu’on peut profiter de rabais inopinés de dernière minute sur des sites de réservation comme Booking ou Trivago, mais il y a plus que le « couponing » de l’ère moderne.

Oui, la plupart du temps, je paie toutes mes dépenses en voyage. Oui, j’y passe une grande partie de mon budget de loisirs. S’il faut accepter de dépenser pour voir le monde, on peut éviter de dégarnir le portefeuille avec quelques trucs.

D’abord, en magasinant un billet d’avion en ligne, il importe d’effectuer ses recherches au moins deux mois d’avance, sur plusieurs sites différents. Des fois, on économise des miettes, mais à l’occasion, les épargnes se comptent par dizaines de dollars. Et oui, les sites de vente vous espionnent et gonfleront les prix si vous effectuez la même recherche trois jours de suite. Pensez à faire des recherches sur votre ordinateur et sur les applications mobiles des comparateurs de vols et des compagnies aériennes. Les tarifs sont parfois différents. Une application comme Hopper peut par ailleurs vous guider à savoir si c’est le bon moment pour acheter.

À destination, certains hébergements offrent le petit-déjeuner gratuitement. Si le prix est compétitif, on économise ainsi plusieurs repas. Les auberges de jeunesse, qui ne s’adressent pas qu’aux jeunes, sont des options économiques en dortoir, mais parfois aussi pour des chambres individuelles. La proximité des autres voyageurs permettra parfois de profiter de leurs trucs pour tirer le meilleur prix d’une activité, ou de partager le prix d’un taxi ou d’une excursion.

Les options du Couchsurfing, pour dormir chez l’habitant gratuitement, ou du camping, peuvent aussi être considérées.

Pour manger, les restaurants remplis de touristes auront toujours des factures plus salées. Idem pour ceux ayant une vitrine sur un grand boulevard ou une rue achalandée. Au contraire, les bouis-bouis locaux, les cafés de fond de ruelle, proposent généralement des plats plus « authentiques » à un prix plus raisonnable. Si la population locale s’y aventure, c’est probablement un gage de qualité également. Dans le même sens, votre bouteille d’eau sera bien entendu moins chère à l’épicerie qu’au dépanneur du coin.

Du point de vue du transport, le transport public local, souvent moins rapide, moins confortable, mais plus économique, demeure la meilleure option. On y fait aussi souvent des rencontres agréables qui peuvent être utiles pour apprendre à négocier ou pour connaître les meilleurs endroits à fréquenter. Vous voulez engager un chauffeur de tuk-tuk? Si vous réservez ses services à l’hôtel ou si vous interpellez celui qui patiente devant l’établissement, il y a fort à parier qu’il chargera un peu plus cher. Souvent, il verse une commission à l’hôtel.

Dans le même sens, si un déplacement s’annonce long, mieux vaut parfois prévoir un autobus ou un train de nuit. Non seulement on économisera l’hôtel, mais on se déplacera au même moment et on évitera de perdre une journée complète dans le transport. Certains trains de nuit sont aussi confortables qu’un hôtel. Mais si on ne dort pas, ça fait au moins une histoire à raconter.

S’informer sur les moyens de transport et les distances à parcourir peut être une excellente idée. En Asie, en Thaïlande par exemple, on nous propose des tuks-tuks pour tout. Si leur prix n’est pas élevé, il arrive souvent que la distance puisse être franchie gratuitement, à pied, en découvrant le quartier. Marcher, c’est bon pour la santé et c’est très économique. Idem pour le vélo. Vous avez le temps? Louez un vélo plutôt que de prendre un taxi.

Dans d’autres occasions, comme en Birmanie, le train est beaucoup, beaucoup moins cher que l’autobus. Il faut toutefois arriver à se plier à l’horaire de transport et composer avec des bancs de bois un tantinet trop raides.

Parmi les arnaques fréquentes, celle qu’on veut éviter est la surcharge des taxis dans les aéroports ou les gares. Dans plusieurs pays, les prix pour une course au départ de ces endroits sont fixes. On le trouve parfois sur un panneau, parfois sur un billet qu’il faut acheter à l’avance. Sinon, le chauffeur demandera peut-être trois fois le prix en refusant d’utiliser le compteur.

Ainsi, apprendre à dire non, à solliciter un autre chauffeur, ou même à s’éloigner pour héler un taxi à partir d’une autre rue, peut générer des économies. Si le chauffeur essaie de gonfler le prix en cours de route, il faut demeurer ferme. Il tente sa chance, mais sait très bien que vous avez convenu d’un prix.

Négocier, pour un taxi, mais aussi pour des souvenirs, une excursion, ou de la nourriture dans un grand marché en plein air, c’est normal dans un tas de pays. N’opinez pas trop vite quand le marchand annonce son prix. Connaître un natif du pays qui négociera pour nous peut être une option.

Bien sûr, pour visiter des endroits hyperpopulaires, on s’évite certains soucis en faisant appel à une compagnie touristique. Souvent, on peut réaliser la même visite par soi-même pour la moitié du prix, sans que ce soit trop compliqué. On peut aussi s’intéresser aux activités comme les tours guidés gratuits...

Enfin, évitez l’erreur de début que je commets à tout coup, soit de ne pas demander le prix avant de commander. Au risque de paraître obsessif, demandez si ce verre que vous n’avez pas commandé est inclus ou si cette pause café, qui n’apparaissait pas dans l’itinéraire, est incluse.

Suivez mes aventures au www.jonathancusteau.com.

Bourlingueur

Un concert de cris pour Sarajevo

CHRONIQUE / «Dans un jardin c’est beau les fleurs. Il n’en reste plus pour les tombeaux. Il y a plus de morts qu’il y a de fleurs. C’est un peu triste Sarajevo. »

Ce sont les paroles de Dan Bigras, tirées de sa chanson Sarajevo. Je l’ai entendu les réciter, au hasard d’une séance de zapping, et les images de la capitale de la Bosnie Herzégovine me sont revenues.

En 2014, cent ans après le début de la Première Guerre mondiale, Sarajevo célébrait sa première présence en Coupe du monde de soccer. Une trentaine de minutes après mon arrivée, alors que les rues se remplissaient de partisans fiers, on m’offrait de me joindre à un tour guidé, le lendemain. On y raconterait le siège de Sarajevo pendant la guerre de 1992-1995.

Ce matin-là, nous étions deux à nous être pointés. Je me souviens du guide, Jasenko Pasic, un acteur qui ne racontait pas son histoire de gaieté de cœur. Mais s’il ne le faisait pas, disait-il, on n’entendrait pas la version de ceux qui avaient vécu la guerre. La rencontre avec Jasenko demeure à ce jour une des plus marquantes de tous mes voyages. Il décrivait les tireurs d’élite, les grenades, les cicatrices qui marquent encore ses concitoyens, avec un réalisme à en faire frissonner.

Jasenko m’a permis d’être beaucoup plus qu’un touriste et de sentir vibrer le cœur de Sarajevo. Dès lors, les milliers de stèles blanches, dans les cimetières qui couvrent une bonne partie de la ville, prennent une tout autre signification.

En 2014, Jasenko m’avait montré dix minutes d’un documentaire sur lequel il travaillait. J’avais gardé sa carte de visite dans mon portefeuille depuis, avec la promesse de le visionner quand il serait disponible. Scream for me Sarajevo est finalement sorti en juin 2018.

Le documentaire m’a donné les mêmes frissons que ma visite de Sarajevo en 2014. On y raconte l’improbable concert donné par Bruce Dickinson, le chanteur d'Iron Maiden, dans une ville assiégée, en décembre 1994. Pendant une soirée, le peuple bosniaque retrouvait un brin d’humanité.

Dans ce film dirigé par Tarik Hodzic et produit par Adnan Cuhara, on montre d’abord les débuts de la guerre. Ceux qui rendaient d’abord les enfants heureux de manquer quelques jours d’école, alors qu’on ignorait vraiment ce qui s’en venait.

« Il y avait tellement d’obus que les oiseaux gisaient dans la rue », dit un homme.

« Tout prend son sens quand on est aussi proche de la mort », dit un autre.

Les images de la ville en feu sont difficiles à regarder. Celles des habitants qui essuient les balles des tireurs d’élite encore plus. La guerre n’a rien de beau. Scream for me Sarajevo ne le cache pas.

Le concert de Bruce Dickinson paraît alors bien anecdotique alors que des familles sont forcées d’allumer des feux sur leur balcon pour cuire leur repas. C’est pourtant une histoire d’exception qui mérite d’être racontée.

BOURLINGUEUR

Le détour obligé en territoire palestinien

LE BOURLINGUEUR / La flambée de violence à Gaza ne s’apaisait pas. Quelques jours avant mon départ pour Tel-Aviv, les chaînes de nouvelles en continu me renvoyaient des images de Jéricho et de Bethléem, en Cisjordanie, barricadées. Les rues, même en plein jour, semblaient désertes. La situation politique apparaissait tendue.

Bien entendu, les touristes ne sont pas admis à Gaza. Au moment des combats, même une partie du sud d’Israël était déconseillée aux touristes. Un tir de mortier s’est d’ailleurs frayé un chemin dans la région du désert de Negev, où je considérais de m’aventurer. En août, une roquette s’est échouée près de la ville de Be’er Sheva.

Il m’apparaissait tout à fait essentiel, à tout le moins, de visiter la Cisjordanie pour comprendre la réalité des territoires palestiniens occupés. Il faut toutefois considérer le moyen de traverser le mur qui sépare Israël de la Cisjordanie. Par exemple, certaines compagnies de location refusent que leurs voitures traversent en Cisjordanie. Les tours guidés et l’autobus deviennent des options plus faciles.

À partir de Tel-Aviv et Jérusalem, plusieurs compagnies proposent effectivement de visiter Ramallah, Bethléem et Jéricho dans une même journée. D’autres suggèrent plutôt de s’attarder à Hébron. Mea culpa, mon horaire ne me permettait qu’une courte journée à Bethléem, ce qui est largement insuffisant.

Insuffisant parce qu’on veut bien s’imprégner de l’atmosphère, déambuler nonchalamment dans les rues, faire un crochet par le marché public et manger au carré... Manger. Si on veut comprendre toute la dynamique des relations tendues dans ce coin du monde, peut-être est-il préférable d’y passer la nuit, de se trouver un guide non seulement pour les attractions principales, mais aussi pour s’aventurer dans un camp de réfugiés. Pourquoi pas?

J’ai pris le transport public près de la porte de Damas, aux limites de la vieille ville de Jérusalem. L’autobus nous conduit directement à Bethléem, sur le bord d’une route. Bien qu’on ait pu apercevoir un poste de contrôle, personne n’a demandé de voir notre passeport.

Dès lors, des chauffeurs de taxi proposent de nous conduire d’un site à l’autre pour un prix tout à fait raisonnable. S’ils sont fermes et qu’ils n’abandonnent pas au premier refus, ils ne se montrent jamais agressifs comme certains marchands dans les villes touristiques ailleurs dans le monde. C’est d’ailleurs une caractéristique qui m’a sauté aux yeux : l’amabilité de gens de Bethléem.

Au carré Manger, j’ai acheté des cartes postales en oubliant que je ne pourrais pas les poster, avec leur timbre palestinien, une fois rentré à Jérusalem. Pour presque rien, j’y ai mangé un plat typique, le musakhan, composé de poulet, d’oignons, d’amandes et de pain arabe. Et dans une boutique de souvenirs à quelques pas de là, le propriétaire m’a offert de grimper un escalier, dans l’arrière-boutique, pour apprécier la vue qu’il a de son toit.

Bourlingueur

La ville ultrareligieuse de Safed

CHRONIQUE / Malgré la chaleur accablante pesant sur Israël, en début d’été, il fallait prévoir de quoi se couvrir pour les soirées fraîches à Safed, dans les hauteurs de la Galilée, à proximité du Golan. Même dans le jour, personne ne se battait pour les quelques parcelles d’ombre qu’on pouvait trouver.

Safed, à 900 m d’altitude, compte environ 32 000 habitants. C’est aussi le lieu de naissance du leader palestinien Mahmoud Abbas. Le principal défi, en arrivant, est de déterminer comment écrire le nom de la ville. Outre Safed, on l’appelle aussi Tsfat ou Tzfat.

De l’ouest du pays, la route vers cette ville mystique est particulièrement jolie. On gravit des montagnes sur des routes aux courbes infinies. Et la navigation dans la ville elle-même requiert un brin d’étude puisque les principales rues, à sens unique, peuvent nous forcer à de longs détours pour revenir en arrière.

J’ai dormi au Safed Inn, un bed and breakfast situé aux limites de la ville, dans un coin à l’opposé du vieux quartier. L’établissement, avec son énorme jardin et son offre de copieux petits-déjeuners, se trouvait à deux pas d’une base militaire. Deux pas exactement. Du jardin, en se mettant sur le bout des pieds, on voyait les jeunes hommes et femmes s’entraîner de l’autre côté d’un mur surmonté de barbelés.

On les voit d’ailleurs partout en ville, les jeunes enrôlés, avec leurs uniformes, déambulant nonchalamment. Au premier coup d’œil, ça surprend un peu. Mais dans un pays où le service militaire est obligatoire, c’est chose commune.

Le premier soir, je me suis échoué dans un restaurant irakien complètement vide. Le repas typique, un bouillon avec des boules de semoule et un peu de viande, mijotait dans une grande casserole. Le chef, un costaud moustachu, m’en a servi plusieurs louches en me regardant d’un air amusé.

Une promenade dans la nuit neuve m’a fait aimer Safed immédiatement. La ville sainte, très religieuse, est la capitale de la kabbale, un courant mystique du judaïsme. À n’en point douter, à la lumière faiblarde éclairant les rues piétonnes de la vieille ville, on sent tout de suite une atmosphère étrange mais apaisante. Safed a une âme.

Il y a aussi ce sentiment d’immensité quand on se tient tout en haut du grand escalier, Ma’alot Olei Hagardom, qui traverse la vieille ville pour descendre vers l’ancien cimetière juif. La vallée, à l’horizon, n’est que l’immensité d’une épaisse obscurité parsemée de quelques flambeaux lumineux.

Les allées, où les boutiques bourdonnent en plein jour, sont désertes une fois la nuit tombée. Les volets des fenêtres sont fermés. Des ribambelles de fanions aux couleurs d’Israël flottent nonchalamment. À l’occasion, on entend le bruit des pas sur la pierre quand des hommes quittent la synagogue pour rentrer à la maison.

Assis dans le grand escalier, j’ai regardé ces passants, majoritairement des juifs hassidiques, se déplacer avec une détermination évidente. Pas de pertes de temps en chemin. J’ai rapidement compris pourquoi, comme touriste, il est préférable d’éviter Safed un jour de sabbat. Déjà en soirée, c’est le calme plat. Les journées de repos sont donc forcément encore plus silencieuses.

On se perd avec joie dans les ruelles étroites de la vieille ville, où les portes et les volets bleu ciel tranchent sur des murs blancs. Comme dans un labyrinthe, on se surprend à passer deux fois devant la même synagogue, devant la même galerie d’art.