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Jonathan Custeau
La Tribune
Jonathan Custeau
Lisbonne a été le théâtre de plusieurs rencontres éphémères que je n’oublie pas pour autant.
Lisbonne a été le théâtre de plusieurs rencontres éphémères que je n’oublie pas pour autant.

Tous ceux qu’on ne reverra pas

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Ce qu’on en a du temps pour réfléchir! Pour ressasser les souvenirs aussi. Pour se demander quand on repartira et sous quelles conditions. J’ai pensé souvent à ceux qui me manquent, à la nièce toute neuve qui pousse déjà à l’autre bout des restrictions sanitaires, dans le nord du Mexique, ou à la filleule qui soufflera sa première bougie quelque part à Iwuy, en France, sans avoir encore rencontré son parrain.

Voyager, ça fait ça. Ça garnit le carnet d’adresses de codes postaux tous plus étranges les uns que les autres. De numéros de téléphone trop compliqués dont on ne se sert plus, Dieu merci, grâce à la magie d’internet. Ça nous confirme l’impression que le monde entier s’est arrêté, depuis un an, parce qu’on le voit reprendre au ralenti dans de petites fenêtres numériques.

Souvent, j’ai eu envie de rendre hommage à ceux que j’avais retenus dans ma vie, parfois malgré eux, parce qu’ils partageaient fortuitement les mêmes données GPS que moi. On a trébuché sur la même pierre, partagé un bout de pain pour se consoler ou divisé le coût d’un taxi par pur opportunisme. Et on a collé nos lignes du temps pour y laisser quelques poussières d’aimants qui les rapprocheraient de temps en temps, en repassant près des pôles. 

Mais il y a tous ces autres, souvent figurants de mes récits, que je ne reverrai certainement jamais, mais qui, pour toutes sortes de raisons, ne me quittent plus. Dans une année où l’absence s’est enfoncée creux, comme une migraine carabinée, j’ai repensé à tous ceux qui n’auront été qu’un battement de cils. J’ai pesé le privilège de les avoir entendus se raconter ne serait-ce que le temps qu’il faut pour infuser des feuilles de thé. Et je me suis pris à rêver de mettre bout à bout les souvenirs de cette ribambelle, en images si je le pouvais, comme dans un film en Super 8.  

Forcément, je repense souvent au Rwanda. Les touristes affluent à Kinigi pour voir les gorilles des montagnes, mais ils arrivent la plupart du temps avec leur chauffeur privé. J’avais pris le transport en commun! Au creux du village, il me fallait rallier le terminus pour poursuivre ma route. Ce chauffeur, à bord de sa camionnette bleue, m’a ouvert sa portière. Il avait probablement la cinquantaine. S’est étonné que je parle français. M’a expliqué pourquoi, là, on ne voulait plus parler français. Les Tutsis? Les Hutus? Ils n’existent plus. Y’a que des Rwandais, disait-il, avant d’admettre qu’on peut encore différencier les deux groupes. Un battement de cils. Il avait en quelque sorte transgressé un tabou. 

Dès le lendemain, je croisais un des fondateurs d’une agence de voyages, Lupine Travel : un passionné des grandes aventures qui se plaisait davantage dans l’organisation des séjours que dans les voyages eux-mêmes. Ce jour-là, à Gisenyi, sur le rivage du lac Kivu, il expliquait comment il avait fondé une agence spécialisée dans les destinations inhabituelles comme la Corée du Nord, l’Afghanistan ou le Tchad. Ses clients, disait-il, comptaient en moyenne plus d’une centaine de pays visités dans les pages de leur passeport. Admiration!

Les voyageurs aux histoires passionnantes, j’en ai croisés plusieurs au Rwanda, comme ici, à Gisenyi, sur les rives du lac Kivu.

Je n’oublierai jamais, non plus, ce couple de Montréalais qui, à 75 et 77 ans, campait encore dans les auberges de jeunesse. Dans un élégant bâtiment sans ascenseur surplombant la place Rossio, à Lisbonne, ils dévoraient avec appétit leur petit-déjeuner. Entourés de voyageurs trois fois plus jeunes qu’eux, ils lançaient les conversations et racontaient comment ils exploraient encore le monde avec un sac à dos. Tout leur essentiel de voyage tenait dans un cartable d’écolier. La vitesse du voyage était celle qu’ils voulaient bien se donner. 

Même admiration, aussi, pour cette jeune avocate qui a secoué les fonctionnaires du consulat brésilien, toujours à Lisbonne, pour me permettre d’obtenir un visa pour lequel je n’avais pas de rendez-vous. Complètement désemparé au milieu de la maison des fous d’Astérix, j’ai eu la chance qu’elle prenne les choses en main. Caché quelque part dans les talons de ses chaussures, je l’ai vue cogner à une porte fermée et intimer un des employés de trouver une solution à mon problème. Pressée de partir, elle m’avait regardé d’un air autoritaire en me faisant promettre d’insister jusqu’à ce que j’obtienne ce que je voulais. Elle n’aura jamais su qu’elle m’avait obtenu mon visa en un temps record. 

Je n’oublierai pas ceux qui se sont confiés. Peut-être parce qu’on se surprend qu’ils se racontent, alors qu’il ne suffit souvent que d’écouter. Ce chauffeur de moto m’attendait avec mon nom sur un grand bout de carton, à la sortie d’un bus à Battambang, au Cambodge. Il m’a conduit au petit train de bambou, a fait brûler des pétards pour effrayer les chauves-souris géantes, qui ont déployé leurs ailes au-dessus de ma tête, et m’a raconté les Khmers rouges qui ont décimé sa famille. Frissons!

Difficile de ne pas être marqué par l’immensité des cimetières qui sont partout, à Sarajevo, en Bosnie Herzégovine. Et par ce frère et cette sœur, venus d’Allemagne, où ils vivent désormais, pour se rappeler les êtres chers perdus. À cet inconnu qui errait parmi les stèles blanches, ils ont raconté spontanément que ce pays n’était plus le leur. Qu’il leur avait trop enlevé. Pourtant ils y revenaient.

J’ai une pensée pour Ephrem, qui a négocié férocement pour ce voyage organisé dans la région du Tigré, en Éthiopie. À Axum, il nous a attendus une journée durant jusqu’à ce qu’on conclue un marché avec lui. J’ai une pensée pour Ephrem, que je souhaite en sécurité malgré le récent massacre d’Axum, dont on parle trop peu. 

Quand il me vient l’envie de sourire, je revois ce jeune homme, à Jaipur, en Inde, qui m’a conduit sur le toit de sa maison pour faire voler des losanges de papier en plein festival des cerfs-volants. Ou à Raj, à Munnar, qui s’improvisait photographe pour les passagers de son tuk-tuk. J’ai retrouvé son numéro de téléphone au dos d’une carte de visite que j’avais égarée. 

Je repense aussi à cet homme, à Himeji, au Japon, qui m’a accueilli dans sa maison traditionnelle où j’ai dormi à même le sol. Il ne parlait pas anglais, mais m’a tout de même salué jusqu’à ce que je disparaisse au bout de la rue, le dernier jour. On s’était trouvé une éphémère parentée.

Ils sont nombreux, ceux qu’on ne reverra pas, mais ils n’en sont pas moins les grains de sable d’un sablier que j’ai pris plaisir à ralentir, le temps d’une pandémie qui, de toute façon, ne passe pas assez vite.