Nous avons atteint le Machu Picchu après une randonnée de 45 kilomètres, malgré le scepticisme de mon ami.

L'amitié qui se fout des frontières

CHRONIQUE / San Francisco m’avait accueilli à la nuit tombante. Son système de train de banlieue m’avait donné un peu de fil à retordre, juste le temps de comprendre comment payer pour mon passage. Ma joie d’arriver à destination était baignée de la noirceur qui enveloppait le secteur du Civic Center.

Les Giants, au baseball, venaient de remporter la Série mondiale pour la première fois. Le défilé, le lendemain, promettait des célébrations grandioses. À l’auberge où j’avais trouvé refuge, on nous proposait de féliciter les Giants le lendemain, sur Market Street, avec les autres touristes atterris là par hasard.

Affalé dans le hall d’entrée en attendant le coup de départ, j’entretenais les conversations banales avec des étrangers. Lui s’est assis là à tout hasard, parce que personne n’avait osé le fauteuil à côté de moi jusque-là. 

- Tu viens d’où?

- L’Autriche (Austria)

- Ha, l’Australie! (Australia) Je rêve d’y aller. De quelle ville?

- Vienne!

- Ha, c’est drôle. Il y a une ville qui s’appelle Vienne en Australie, comme en Autriche?

On modère les jugements, s’il vous plaît. En anglais, la confusion entre Autriche et Australie est fréquente. À Vienne, justement, on vend aux touristes de t-shirts frappés d’un kangourou et de la mention « No kangaroos in Austria », pas de kangourous en Autriche. 

Excellente première impression! 

Malgré les apparences, j’avais bien réussi ma géographie de première année. L’Autrichien, pas complètement découragé, a donc applaudi les champions avec moi sur Market Street, où ceux-ci défilaient en cable cars. Dans la foule extatique composée très largement d’amateurs faisant le travail buissonnier pour ce moment historique, nous apercevions presque uniquement le nom des joueurs inscrits sur le toit des bolides.

Désintéressé du baseball depuis le départ des Expos, je n’apercevais que des patronymes inconnus jusqu’à ce que ne paraisse Guillermo Mota, loin d’être une légende de l’équipe montréalaise. Je l’ai tout de même applaudi fièrement.

Alors que les confettis se dispersaient encore dans le ciel de San Francisco et que j’imaginais tout le travail pour nettoyer une rue couverte de brindilles colorées, quatre d’entre nous se sont échappés vers le quartier chinois pour casser la croûte.

Le restaurant qui n’avait pas l’air d’en être un possédait une petite salle à manger au deuxième étage, auquel on accédait en traversant la cuisine et en grimpant une volée de marches abruptes. 

En haut, on s’asseyait sur des tabourets dépareillés pour manger sur des tables presque au ras du sol. La simplicité à son meilleur. Malgré les quelque six tables, nos plats se sont égarés, ne sont pas arrivés à destination comme prévu. Nous avons ri.

Le jour du défilé des champions de la Série mondiale, nous avons entre autres sympathisé dans un casse-croûte du quartier chinois de San Francisco.

Le lendemain, pour ne pas visiter tout seul, j’ai attendu sur l’île d’Alcatraz que le traversier amène le nouvel ami autrichien, une trentaine de minutes après moi. C’était le billet le plus tôt qu’il avait trouvé. De la prison, nous avons retrouvé la terre ferme et marché deux fois plutôt qu’une le Golden Gate Bridge, jusqu’à ce que mes semelles s’impriment sur la plante de mes pieds.

Nous nous sommes promis de garder contact, si bien qu’à mon passage à Vienne, l’année d’après, il m’attendait devant la cathédrale Saint-Étienne pour me faire visiter. Mon retard patent ajoutait à la qualité de l’impression que je produis sur ceux qui pourraient devenir mes amis.

Nous avons mangé des schnitzels, il m’a proposé de goûter les Mana, ses biscuits préférés, et de prendre un verre dans un bar enfumé hipster aux projections lumineuses étranges.

Je lui ai montré Québec et ses plaines d’Abraham l’année suivante, quand le travail l’a attiré à Montréal. Et malgré trois rencontres en trois ans, nous demeurions des inconnus qui se rendaient la politesse pour apprendre d’un pays qui n’était pas le leur.

Mais nous avons quand même pris le risque d’un roadtrip en Afrique du Sud, pour voir les éléphants et nous entendre pour ne pas essayer le saut à l’élastique. Nous avons bâti des souvenirs impérissables au son d’une bande sonore éclectique que crachait la radio de notre miniature Chevrolet Spark. On devient vraiment amis quand on arrive à ne pas se piler sur les pieds dans une bagnole grosse comme trois fourmis de taille moyenne.

Il y a eu la Turquie, où nous nous sommes égarés en motocyclettes dans les profondeurs de la Cappadoce. Il y a eu le Machu Picchu, où notre amitié ne l’empêchait pas d’avoir une foi vacillante en mes capacités de franchir les 45 km de randonnée dans lesquels nous nous étions embarqués.

Nous avons pris de l’âge et des responsabilités. Perdu la liberté d’organiser des périples communs aussi fréquemment. J’ai donc squatté le plancher de son salon, quand il est déménagé en Suisse. Il s’est amené pour un week-end à Copenhague, quand je me trouvais au Danemark, et a fait un détour par Sherbrooke quand il a choisi de dévaler à vélo les pentes de... Whistler. 

Il s’est aussi tapé quatre vols différents pour me rejoindre à Lalibela, en Éthiopie, l’automne dernier. Il voulait que je sois le premier à recevoir l’invitation officielle à son mariage. 

Le gars qui confondait l’Australie et l’Autriche n’aura pas si mal paru, finalement. Et il s’est empressé de prendre son billet pour la Grèce où, aujourd’hui même, son grand ami unit sa destinée à celle de sa bien-aimée.

Sur la plage de Kiveri, ce soir, j’applaudis bien plus fort que je l’ai fait il y a huit ans, au hasard d’un défilé à San Francisco.

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