J’ai rencontré mon amie Charlotte sur une montagne de Queenstown, en Nouvelle-Zélande.

J’ai aimé des centaines de fois... pas longtemps

CHRONIQUE / «Seuls les nomades aperçoivent l’horizon. Les sédentaires, eux, ne voient que leurs quatre murs. » La citation n’est pas de moi. Elle n’est pas complètement fidèle non plus. Je l’ai captée à la radio, alors que je vagabondais quelque part sur la Lune, sans pouvoir retrouver son auteur.

L’horizon! Dieu qu’il est loin, parfois. Il se présente dans toutes les teintes, dans la lumière faiblarde du petit matin, un peu flou sous le soleil éblouissant du jour, ou à peine perceptible dans la pénombre qui le couvre. Des fois il est pentu, mouillé ou en altitude. Des fois, il faut que d’autres nous laissent monter sur leurs épaules pour qu’on puisse le voir.

Voir l’horizon, c’est tomber amoureux. C’est vouloir ne jamais le perdre de vue, parce qu’il nous montre toute la distance qu’il nous reste encore à parcourir pour avoir tout vécu. Plus on le regarde, plus il prend ses distances. Et on tombe amoureux de ceux qui nous prêtent leurs épaules, ceux qui, en espagnol, en polonais, en amharique ou en langue des signes, nous font détourner le regard vers leur propre horizon.

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J’ai pris l’avion la première fois le cœur grand ouvert, prêt à m’émerveiller de toute la nouveauté qui me happerait minute après minute. Les panneaux de signalisation, la langue ou l’accent de la population locale, les plaques d’immatriculation, les plats typiques, l’architecture, les rues pavées, les découvertes avaient la même taille que ma naïveté démesurée.

Il m’a fallu quelques jours à peine pour tomber amoureux. Amoureux successivement de tous ceux que je rencontrais, tellement pareils et différents à la fois. Des amours éphémères, au sens large du terme, qui se sont multipliés de pays en pays. Quand ils vous font sourire, vous donnent des papillons, vous donnent l’impression d’exister, les gens, c’est que vous les aimez un peu. Le monde est rempli d’étrangers à aimer.

Trop de ces gens sont passés, ont façonné celui que je suis, et sont partis plus vite qu’ils n’étaient arrivés, avec un petit bout de ma naïveté. Tous m’ont propulsé vers le haut, m’ont appris la vie... m’ont appris ma vie. Tous autant qu’ils sont ont changé le monde d’un tout petit battement d’ailes. Ils ont changé mon monde à moi. Et des fois, j’ai eu envie de me payer des ailes pour les revoir un instant.

Suzanne, américaine, aura pavé la voie, dans un train à la frontière de l’Espagne et de la France. Elle aura été la première à me saluer, à me montrer que l’amitié n’a pas de drapeaux, de frontières, et qu’elle n’existe que dans le présent.

Matt l’a suivie quelques jours plus tard, croisant ma route par hasard trop souvent pour que ce soit un hasard. J’ai appris à faire confiance aux coïncidences et j’ai avalé la route jusqu’à Washington D.C. deux ans plus tard, entre autres pour partager le monde une nouvelle fois avec ce vieil ami.

Dès le premier regard, j’ai aimé Charlotte, une Suédoise intimidante de détermination. Sur une montagne de Nouvelle-Zélande, nous avons convenu de dompter l’altitude à deux. J’ai été rassuré de trouver quelqu’un qui aimait l’horizon encore plus que moi. De l’Australie où elle a étudié, elle est partie pour les États-Unis et le Brésil pour bosser comme biologiste. Si je ne l’ai jamais revue (encore), je m’inspire encore souvent de son impressionnante détermination.

Alex le Californien était beaucoup plus jeune que moi et avait l’intelligence d’écouter pour tirer des leçons de l’expérience des autres. Il m’a renversé d’un simple « merci » que je n’attendais pas. Un « merci » d’avoir été moi, d’avoir partagé quelques jours avec lui sous la chaleur d’Athènes. Il m’a appris que je ne disais pas « merci » assez souvent. Encore moins « je t’aime ». Et j’ai entrepris de remercier, au moins une fois l’an, tous ces petits bouts d’horizon qui me poussent en avant.

Janne, des Pays-Bas, a fait preuve d’une grande humanité. Elle s’est proposée pour accompagner le voyageur mal en point que j’étais jusqu’à un hôpital de Chiang Mai, en Thaïlande. Elle a refusé qu’un inconnu se sente seul au bout du monde. On a tous besoin, un jour, que quelqu’un nous tienne la main ou nous prête son épaule pour pleurer. Elle a passé sa route; m’a laissé à la mienne.

Biggy l’Islandais demeure un modèle d’intelligence et de joie de vivre. Toujours en contact avec son gamin intérieur, il s’amuse d’un rien. Fier et amoureux de sa famille, il confectionne chaque année des vidéos souvenirs pleines d’humour et de tendresse. Le jour où j’ai quitté Reykjavik, ses yeux trahissaient une petite averse intérieure. J’en ai fait mon modèle.

Bryan, un autre Américain, m’a surpris en prenant des nouvelles, plusieurs mois après notre rencontre au Maroc. Nous avions trouvé un restaurant étonnant caché dans un sous-sol, dans le nord du pays. Une panne d’électricité nous y avait plongés dans une obscurité totale. Il se souvenait de tous les détails de nos conversations et m’invitait à lui faire coucou un de ces jours. J’ai appris à ne pas sous-estimer la sincérité de ceux qui partagent notre table pour un soir ou deux.

Ils sont des centaines à être passés, à m’avoir bouleversé, à s’être lovés dans un coin de mon cœur, simplement pour avoir été eux-mêmes. Ils m’ont invité à leur mariage, m’ont envoyé des souhaits de Noël, m’ont proposé de reprendre la route avec moi, alors que nous n’étions à l’origine que des étrangers arrivés par hasard dans une même destination. Ils m’ont donné rendez-vous, sans me connaître, m’ont expulsé de ma zone de confort et font maintenant partie de ma famille. Ils m’ont changé. Ils sont partis, aussi.

On peut s’empêcher de tomber amoureux de peur de se faire mal. Ou on tombe amoureux des centaines de fois... pas longtemps, avec tous ceux qui se donnent la peine de nous prêter leurs épaules pour nous montrer l’horizon.

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En Thaïlande, une inconnue a refusé que je me rende seul à l’hôpital.