Jacmel, ville des artistes en Haïti, est connue pour son papier mâché et ses mosaïques.

Il faut qu’on parle d’Haïti

CHRONIQUE / «Bonsoir! » Le cadran indique 13 h. C’est Haïti. Là, les salutations surprennent la première fois. Mais après quelques jours, une fois le dîner passé, on lance les « bonsoirs » sans plus de réflexion.

Ils sont parfois un tantinet timides, les Haïtiens, mais le simple bonsoir fait tomber les barrières. Ils se raconteront, raconteront leur pays et ses défis aussi. Et on comprendra pourquoi, pour eux, la perle des Antilles s’appelle Ayiti cheri.

Pourtant, je vous dis Haïti, vous pensez à quoi? Un iota de pauvreté? Un palais national, écroulé, comme des milliers de maisons secouées par les mouvements tectoniques en 2010? Alors peut-être est-il temps qu’on parle d’Haïti!

Déjà, quand l’avion amorce sa descente vers l’aéroport Toussaint-Louverture, du nom de ce héros à la tête du mouvement de libération des esclaves, les montagnes et la mer turquoise emplissent le hublot. Les massifs s’étendent partout à l’horizon. Du coup, j’ai regretté d’avoir laissé mes bottes de randonnée sur le pas de la porte en faisant mes bagages.

Je l’avoue, je ne m’y attendais pas. À vrai dire, je ne sais pas ce que j’attendais. L’idiot en moi avait reluqué ses galoches un instant, d’autant qu’il restait amplement d’espace dans le sac à dos. « Bah! Mes chaussures suffiront. Il ne peut pas y avoir de si hauts sommets. » Le nom du pays l’énonce pourtant clairement. En langage aborigène, Haïti signifie « Terre montagneuse ». Ignorance, quand tu nous tiens.

Il ne faut pas se laisser berner par le chaos relatif animant justement l’aéroport Toussaint-Louverture. Les files d’attente irrégulières, les amoncellements de bagages qu’on retire au hasard du convoyeur pour les empiler dans le désordre sur le plancher, et ce défi d’aventure pour fendre la foule et accéder aux bagages ne doivent pas décourager le visiteur.

Vrai que le désintérêt total des employés de l’aéroport, quand la valise n’a pas daigné se pointer au rendez-vous, donne envie de lever les yeux au ciel. Mais on ne résume pas un pays aux épreuves techniques qui nous mènent à sa rencontre.

En sortant, on se familiarise avec le créole, une langue douce à l’oreille qu’on comprend en bonne partie dès qu’on s’en donne la peine. « Pa kanpe la », indique-t-on à la sortie de l’aéroport pour nous inciter à bouger, à ne pas obstruer le chemin. Ha, le créole!

Puis, un immense panneau souhaite « Bienvenue dans mon pays ». Des hommes musclés et des femmes en bikinis relaxent dans un hamac, sur un bateau, pour faire la promotion de la Prestige, bière blonde brassée en Haïti. Cette bière, froide à souhait, on la trouvera partout. Et on ne manquera pas de vous mentionner qu’elle a remporté deux fois la médaille d’or de la World Beer Cup, en 2000 et en 2012.

Si la bière ne suffit pas, on peut se tourner vers le rhum Barbancourt. Et pour le repas, on jette son dévolu sur le poulet au djon-djon, un poulet servi dans une sauce aux champignons noire. Le poisson au gros sel, ou simplement le poisson grillé, qu’on trouvera notamment sur le boulevard de bord de mer à Jacmel, sont un régal. Sans compter le café haïtien, les bananes plantain ou les mangues tototes. Faire totote avec sa mangue, et pas n’importe quelle mangue, c’est y perforer un trou au sommet, puis la pétrir pour en dégager le jus qu’on aspirera.

Sur les routes en méandres qui grimpent et dévalent les nombreuses montagnes, à distance de papillon de la capitale, les points de vue sont innombrables. Tantôt on jette un œil sur Léogâne, vue d’en haut, tantôt sur Jacmel, où on lave les voitures directement dans la rivière, à l’entrée de la ville.
Partout, les bus et les tap-tap, ces camionnettes utilisées comme taxis collectifs, ont été repeints avec des messages religieux. « Dieux décide », « Dieu est amour » et « Don de Dieu » ne sont que quelques exemples de paroles inscrites non seulement sur les véhicules, mais à l’occasion, sur la façade des bâtiments.

Les autobus et les tap-tap sont couverts de messages religieux en Haïti.

Quand on quitte Port-au-Prince pour le Sud, qu’on laisse derrière les interminables bouchons de circulation, on ne se frappera certainement pas au tourisme de masse. On s’intéressa à l’art du papier mâché à Jacmel, croisera de bourdonnants marchés de fruits et légumes vers Marigot, s’enfoncera dans une plantation de café expérimentale à Fond Jean-Noël ou affrontera quelques vagues en surf à Caye-Jacmel.

Et si l’occasion se présente, on parlera même de vaudou...
Si on évitera d’arpenter les rues de Port-au-Prince en soirée, rien à craindre dans le reste du pays. À preuve, en 2017, selon l’Institut pour l’économie et la paix, Haïti est considéré comme le 4e pays le plus sécuritaire des Caraïbes. C’est mieux que Cuba, la Jamaïque et la République dominicaine. Seuls le Costa Rica, Panama et le Nicaragua font mieux.

Il faut qu’on parle d’Haïti. Qu’on raconte ses belles histoires. Qu’on montre ses trésors qui se révèlent entre autres par les balbutiements du tourisme durable. Il faut qu’on parle d’Haïti, même si le travail pour nettoyer ses plages, pour rendre un peu plus faciles les déplacements des touristes demeure important. Parce que plus on mange son beurre d’arachides, le mamba, plus on passe de temps sur les traces de Dany Laferrière, plus on essaye de se déhancher sur la musique créole sans y parvenir, plus on développe l’envie de s’enraciner.
D’abord et avant tout, il faut qu’on parle d’Haïti...

Suivez mes aventures au www.jonathancusteau.com.

Le journaliste était l’invité de Zoom sur Haïti, Passion Terre, Renaprots et Air Canada.