Bourlingueur

Un concert de cris pour Sarajevo

CHRONIQUE / «Dans un jardin c’est beau les fleurs. Il n’en reste plus pour les tombeaux. Il y a plus de morts qu’il y a de fleurs. C’est un peu triste Sarajevo. »

Ce sont les paroles de Dan Bigras, tirées de sa chanson Sarajevo. Je l’ai entendu les réciter, au hasard d’une séance de zapping, et les images de la capitale de la Bosnie Herzégovine me sont revenues.

En 2014, cent ans après le début de la Première Guerre mondiale, Sarajevo célébrait sa première présence en Coupe du monde de soccer. Une trentaine de minutes après mon arrivée, alors que les rues se remplissaient de partisans fiers, on m’offrait de me joindre à un tour guidé, le lendemain. On y raconterait le siège de Sarajevo pendant la guerre de 1992-1995.

Ce matin-là, nous étions deux à nous être pointés. Je me souviens du guide, Jasenko Pasic, un acteur qui ne racontait pas son histoire de gaieté de cœur. Mais s’il ne le faisait pas, disait-il, on n’entendrait pas la version de ceux qui avaient vécu la guerre. La rencontre avec Jasenko demeure à ce jour une des plus marquantes de tous mes voyages. Il décrivait les tireurs d’élite, les grenades, les cicatrices qui marquent encore ses concitoyens, avec un réalisme à en faire frissonner.

Jasenko m’a permis d’être beaucoup plus qu’un touriste et de sentir vibrer le cœur de Sarajevo. Dès lors, les milliers de stèles blanches, dans les cimetières qui couvrent une bonne partie de la ville, prennent une tout autre signification.

En 2014, Jasenko m’avait montré dix minutes d’un documentaire sur lequel il travaillait. J’avais gardé sa carte de visite dans mon portefeuille depuis, avec la promesse de le visionner quand il serait disponible. Scream for me Sarajevo est finalement sorti en juin 2018.

Le documentaire m’a donné les mêmes frissons que ma visite de Sarajevo en 2014. On y raconte l’improbable concert donné par Iron Maiden, dans une ville assiégée, en décembre 1994. Pendant une soirée, le peuple bosniaque retrouvait un brin d’humanité.

Dans ce film dirigé par Tarik Hodzic et produit par Adnan Cuhara, on montre d’abord les débuts de la guerre. Ceux qui rendaient d’abord les enfants heureux de manquer quelques jours d’école, alors qu’on ignorait vraiment ce qui s’en venait.

« Il y avait tellement d’obus que les oiseaux gisaient dans la rue », dit un homme.

« Tout prend son sens quand on est aussi proche de la mort », dit un autre.

Les images de la ville en feu sont difficiles à regarder. Celles des habitants qui essuient les balles des tireurs d’élite encore plus. La guerre n’a rien de beau. Scream for me Sarajevo ne le cache pas.

Le concert d’Iron Maiden paraît alors bien anecdotique alors que des familles sont forcées d’allumer des feux sur leur balcon pour cuire leur repas. C’est pourtant une histoire d’exception qui mérite d’être racontée.

BOURLINGUEUR

Le détour obligé en territoire palestinien

LE BOURLINGUEUR / La flambée de violence à Gaza ne s’apaisait pas. Quelques jours avant mon départ pour Tel-Aviv, les chaînes de nouvelles en continu me renvoyaient des images de Jéricho et de Bethléem, en Cisjordanie, barricadées. Les rues, même en plein jour, semblaient désertes. La situation politique apparaissait tendue.

Bien entendu, les touristes ne sont pas admis à Gaza. Au moment des combats, même une partie du sud d’Israël était déconseillée aux touristes. Un tir de mortier s’est d’ailleurs frayé un chemin dans la région du désert de Negev, où je considérais de m’aventurer. En août, une roquette s’est échouée près de la ville de Be’er Sheva.

Il m’apparaissait tout à fait essentiel, à tout le moins, de visiter la Cisjordanie pour comprendre la réalité des territoires palestiniens occupés. Il faut toutefois considérer le moyen de traverser le mur qui sépare Israël de la Cisjordanie. Par exemple, certaines compagnies de location refusent que leurs voitures traversent en Cisjordanie. Les tours guidés et l’autobus deviennent des options plus faciles.

À partir de Tel-Aviv et Jérusalem, plusieurs compagnies proposent effectivement de visiter Ramallah, Bethléem et Jéricho dans une même journée. D’autres suggèrent plutôt de s’attarder à Hébron. Mea culpa, mon horaire ne me permettait qu’une courte journée à Bethléem, ce qui est largement insuffisant.

Insuffisant parce qu’on veut bien s’imprégner de l’atmosphère, déambuler nonchalamment dans les rues, faire un crochet par le marché public et manger au carré... Manger. Si on veut comprendre toute la dynamique des relations tendues dans ce coin du monde, peut-être est-il préférable d’y passer la nuit, de se trouver un guide non seulement pour les attractions principales, mais aussi pour s’aventurer dans un camp de réfugiés. Pourquoi pas?

J’ai pris le transport public près de la porte de Damas, aux limites de la vieille ville de Jérusalem. L’autobus nous conduit directement à Bethléem, sur le bord d’une route. Bien qu’on ait pu apercevoir un poste de contrôle, personne n’a demandé de voir notre passeport.

Dès lors, des chauffeurs de taxi proposent de nous conduire d’un site à l’autre pour un prix tout à fait raisonnable. S’ils sont fermes et qu’ils n’abandonnent pas au premier refus, ils ne se montrent jamais agressifs comme certains marchands dans les villes touristiques ailleurs dans le monde. C’est d’ailleurs une caractéristique qui m’a sauté aux yeux : l’amabilité de gens de Bethléem.

Au carré Manger, j’ai acheté des cartes postales en oubliant que je ne pourrais pas les poster, avec leur timbre palestinien, une fois rentré à Jérusalem. Pour presque rien, j’y ai mangé un plat typique, le musakhan, composé de poulet, d’oignons, d’amandes et de pain arabe. Et dans une boutique de souvenirs à quelques pas de là, le propriétaire m’a offert de grimper un escalier, dans l’arrière-boutique, pour apprécier la vue qu’il a de son toit.

Bourlingueur

La ville ultrareligieuse de Safed

CHRONIQUE / Malgré la chaleur accablante pesant sur Israël, en début d’été, il fallait prévoir de quoi se couvrir pour les soirées fraîches à Safed, dans les hauteurs de la Galilée, à proximité du Golan. Même dans le jour, personne ne se battait pour les quelques parcelles d’ombre qu’on pouvait trouver.

Safed, à 900 m d’altitude, compte environ 32 000 habitants. C’est aussi le lieu de naissance du leader palestinien Mahmoud Abbas. Le principal défi, en arrivant, est de déterminer comment écrire le nom de la ville. Outre Safed, on l’appelle aussi Tsfat ou Tzfat.

De l’ouest du pays, la route vers cette ville mystique est particulièrement jolie. On gravit des montagnes sur des routes aux courbes infinies. Et la navigation dans la ville elle-même requiert un brin d’étude puisque les principales rues, à sens unique, peuvent nous forcer à de longs détours pour revenir en arrière.

J’ai dormi au Safed Inn, un bed and breakfast situé aux limites de la ville, dans un coin à l’opposé du vieux quartier. L’établissement, avec son énorme jardin et son offre de copieux petits-déjeuners, se trouvait à deux pas d’une base militaire. Deux pas exactement. Du jardin, en se mettant sur le bout des pieds, on voyait les jeunes hommes et femmes s’entraîner de l’autre côté d’un mur surmonté de barbelés.

On les voit d’ailleurs partout en ville, les jeunes enrôlés, avec leurs uniformes, déambulant nonchalamment. Au premier coup d’œil, ça surprend un peu. Mais dans un pays où le service militaire est obligatoire, c’est chose commune.

Le premier soir, je me suis échoué dans un restaurant irakien complètement vide. Le repas typique, un bouillon avec des boules de semoule et un peu de viande, mijotait dans une grande casserole. Le chef, un costaud moustachu, m’en a servi plusieurs louches en me regardant d’un air amusé.

Une promenade dans la nuit neuve m’a fait aimer Safed immédiatement. La ville sainte, très religieuse, est la capitale de la kabbale, un courant mystique du judaïsme. À n’en point douter, à la lumière faiblarde éclairant les rues piétonnes de la vieille ville, on sent tout de suite une atmosphère étrange mais apaisante. Safed a une âme.

Il y a aussi ce sentiment d’immensité quand on se tient tout en haut du grand escalier, Ma’alot Olei Hagardom, qui traverse la vieille ville pour descendre vers l’ancien cimetière juif. La vallée, à l’horizon, n’est que l’immensité d’une épaisse obscurité parsemée de quelques flambeaux lumineux.

Les allées, où les boutiques bourdonnent en plein jour, sont désertes une fois la nuit tombée. Les volets des fenêtres sont fermés. Des ribambelles de fanions aux couleurs d’Israël flottent nonchalamment. À l’occasion, on entend le bruit des pas sur la pierre quand des hommes quittent la synagogue pour rentrer à la maison.

Assis dans le grand escalier, j’ai regardé ces passants, majoritairement des juifs hassidiques, se déplacer avec une détermination évidente. Pas de pertes de temps en chemin. J’ai rapidement compris pourquoi, comme touriste, il est préférable d’éviter Safed un jour de sabbat. Déjà en soirée, c’est le calme plat. Les journées de repos sont donc forcément encore plus silencieuses.

On se perd avec joie dans les ruelles étroites de la vieille ville, où les portes et les volets bleu ciel tranchent sur des murs blancs. Comme dans un labyrinthe, on se surprend à passer deux fois devant la même synagogue, devant la même galerie d’art.

Bourlingueur

Vie d’aéroport

CHRONIQUE / Chaque fois que je sors d’un aéroport, j’ouvre grands les yeux et j’inspire un bon coup. Je m’imprègne instantanément du climat, de l’odeur, des couleurs de ce nouveau pays. Ce moment, qui ne dure qu’une fraction de seconde, demeure un de mes préférés en voyage.

Je me souviens de la chaleur accablante, même à trois heures du matin, à Colombo, au Sri Lanka. Je revois aussi les palmiers de Cancun, ou de cette ville, au loin, quand le train a quitté l’aéroport d’Osaka pour me conduire vers la grande ville japonaise.

Ce qu’on oublie souvent, par contre, c’est que la première impression d’un pays nous vient de son aéroport. Il y a ceux dans lesquels on arrive à destination, et ceux dans lesquels on est obligé de transiter pour quelques heures. La gentillesse du personnel, la propreté des toilettes, la facilité à s’orienter viennent toutes jouer sur notre jugement. 

Je suis tombé sur un classement des meilleurs aéroports compilé par Airhelp.com à l’aide de données trouvées sur Twitter. On y tient apparemment compte de la ponctualité des vols, de la qualité des services et du sentiment général des voyageurs. 

Selon ce site, l’aéroport Hamad international de Doha, arriverait en tête de liste. L’immense aéroport possède un petit côté ludique, avec son immense ourson en peluche au milieu du bâtiment. Une fois la sécurité passée, quand on se trouve en transit, on descend un escalier roulant au bout duquel nous attend un dinosaure robotisé.

Et pour les enfants, des terrains de jeux aux allures de sculptures géantes donnent envie de s’amuser. Deux larges salles, avec des bancs inclinés cordés comme des sardines, permettent aussi de tenter de s’assoupir, si on s’y trouve pour une partie de la nuit. 

Un autre site, sleepinairports.net, recense quant à lui les meilleurs aéroports pour dormir. Au bas de la liste, le Sud-Soudan, le Nigeria, l’Arabie saoudite... et plusieurs petits aéroports grecs. Au contraire, il paraît qu’on dort bien à l’aéroport de Singapour.

Parmi les autres aéroports obtenant de très bons résultats généraux, notons celui d’Haneda, à Tokyo au Japon. Celui-là, en plus de ses nombreuses boutiques aux produits culturels fascinants, nous permet d’acheter une pensée, dans une machine distributrice, et de l’accrocher sur un grand mur où pendent les bonnes fortunes des autres voyageurs. Une grande terrasse, où se rassemblent quantité de curieux, donne une vue imprenable sur le tarmac et les avions qui décollent. Pour passer le temps, c’est assurément plus divertissant qu’une série de iPad publics à la porte d’embarquement. Génial. 

Parmi mes autres coups de cœur, notons l’aéroport Wayne County, de Détroit. Son monorail traversant le terminal est particulièrement pratique. Mais j’aime surtout le tunnel reliant le terminal A aux terminaux B et C. Munis de deux tapis roulants, il est coloré de faisceaux lumineux oscillant au son de musique Motown. Parfait comme accueil.

Le Bourlingueur

Vertige aux Météores

CHRONIQUE / Il ne restait plus de sièges dans le train. Que des billets « debout » pour les cinq heures du trajet en matinée. J’ai hésité. La caissière s’est aussitôt impatientée. « Vous voulez faire quoi? », qu’elle demande. Minute, papillon! Je réfléchis.

C’était à la gare d’Athènes. Pour monter vers le nord, vers Kalambaka, pour être précis, il y avait le train de 8 h 20 ou celui de 16 h 15, si on voulait le trajet le plus court.

J’ai pris le billet « debout », qui permet en réalité d’occuper n’importe quel siège vacant jusqu’à ce que quelqu’un nous en chasse parce qu’il détient une place réservée. J’ai donc valsé de banc en banc pendant cinq heures. C’est long, cinq heures!

Dans la dernière portion du trajet, après la dernière grande ville, Trikala, on commence à apercevoir les pitons de grès. Ceux-là mêmes qui attirent les touristes dans le petit village de Kalambaka, qui compte environ 12 000 âmes. Les Météores, inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, surplombent la vallée du Pénée. Ces monastères, construits au 15e siècle, nous dominent avec autorité.

Les quelques dizaines de touristes encore dans le train sont descendus à la petite gare déserte et se sont disséminés dans le village, qui ne compte qu’une grande rue, mais plusieurs petites voies le long desquelles sont perchées de bien coquettes maisons.

Ils sont nombreux, les groupes organisés, à se pointer en bus, le matin, à envahir les monastères en altitude pendant les premières heures d’ouverture, formant de longues files d’attente, et à repartir aussitôt. Pas de considérations pour Kalambaka. Pas de considérations pour le village voisin de Kastraki non plus. Juste le temps de prendre quelques photos et d’acheter une effigie de la Vierge Marie.

Pour ceux qui choisissent de séjourner au pied des pitons rocheux, deux ou trois bus montent chaque jour vers le sommet et redescendent autant de fois. Ou il est possible de marcher, par la route principale qui louvoie entre les monastères, ou par une piste rocheuse qui cache son embouchure près du monastère Agias Triados.

Sinon, en début de soirée, le rendez-vous populaire se situe sur un des rochers nus, quelque part au milieu de tous ces monastères anciens, pour voir le ciel se teinter de rose-orange et laisser le vent qui se lève pousser le soleil vers son lit. Majestueux. Unique!

Bourlingueur

La richesse du café haïtien

CHRONIQUE / Confession! Le café, j’aime pas trop. Je me réveille sans. Je traverse ma journée sans. Mais j’en bois quand même à l’occasion. Et il m’arrive de le trouver bon.

J’ai souri dans ma tête quand Gesper Myrtil, pépiniériste à Fond Jean-Noël, une commune de Marigot, en Haïti, a affirmé solennellement que là, ça ne se dit pas qu’on n’aime pas le café. Pas au cœur de la plantation dont il prend soin avec un amour débordant. Je n’avais rien dit de toute façon. Et heureusement, parce qu’entre vous et moi, même pour ceux qui ne s’émoustillent pas au contact des effluves caféinées, il est franchement délicieux le café de Fond Jean-Noël. Délicieux, rien de moins.

Elle a non seulement bon goût, cette boisson chaude, mais elle est aussi fascinante quand on s’attarde le long de la Route du café, route solidaire inaugurée en 2014 en collaboration avec Vue sur mer et le RENAPROTS (Réseau national de promoteurs du tourisme solidaire). On y rencontre des encyclopédies vivantes comme Gesper, on peut goûter une noix de coco fraîche, voir un jeune villageois randonner avec son cochon ou des enfants s’amusant d’une simple roue qu’ils font tourner avec un bâton.

Le Bourlingueur

Monterrey aller-retour

CHRONIQUE / Comment savoir qu’on est accro ? Quand l’objet de notre dépendance occupe tous nos temps libres ? Quand on y revient toujours, même quand on ne peut y consacrer qu’un temps très limité ?

Comment savoir qu’on est accro ? Quand l’objet de notre dépendance occupe tous nos temps libres ? Quand on y revient toujours, même quand on ne peut y consacrer qu’un temps très limité ?

En matière de voyage, c’est probablement quand toutes nos vacances se passent à l’étranger. Ou quand même les longs week-ends nous fournissent une excuse pour monter dans le prochain avion...

Coupable ! Je suis accro.

D’abord, avec l’excuse de visiter un ami, je me suis payé de longues fins de semaine à Toronto. En voiture, bien sûr, pour la liberté de mouvement. Il m’apparaissait plus logique, et moins cher aussi, de passer sept heures sur la route que sept heures dans un avion pour un week-end à Paris, par exemple. Et je visitais mon Canada.

J’ai pris goût à partir dès qu’on m’accordait un lundi de congé. Toronto m’a revu sept ou huit fois. Ensuite, avec la même excuse en poche, je me suis envolé vers la ville des vents pour « célébrer » l’Action de grâces canadienne. Trois grosses journées de beau temps pour voir la Cloud Gate, cette fève géante dans le Millenium Park, ou la Crown Fountain, juste à côté, avec ses visages humains projetés sur d’énormes colonnes.

Dieu que j’ai aimé Chicago, son architecture, son métro aérien, ses bars de blues et sa « deep dish pizza ».

Trois jours, c’est court. Mais justement, trois jours, ça nous évite de nous éparpiller. Pas le temps de s’étendre dans tout l’Illinois ou de déborder au Wisconsin ou en Indiana. Pas le temps de tout voir, non plus, mais assez pour contempler, tout simplement.

Pour le dernier long congé, j’ai poussé encore un peu plus. On est accro ou on ne l’est pas. M’assurant qu’un divan saurait m’accueillir à destination, j’ai arrêté mon choix sur Monterrey, au Mexique. Je sais, ils sont nombreux à avoir froncé le sourcil, à m’avoir dévisagé comme si j’étais un demeuré de m’absenter pour une si courte période. Ma dépendance venait d’être soulignée au feutre rouge.

Étrangement, mes vacances, je les trouve en m’installant dans mon siège dans l’avion. Peut-être est-ce la déconnexion complète de l’internet ou l’obligation de ralentir, de m’attarder devant un film ou un bon livre. Mais je décroche enfin.

Sous les 37 degrés au nord du Mexique, j’ai fait connaissance avec Monterrey, surnommée la Pittsburgh mexicaine en raison de ses fonderies. Pourtant, ce qui saute aux yeux, ce sont les dizaines de centres commerciaux qui longent les autoroutes. Monterrey, eldorado de la consommation.

Le Bourlingueur

Le poids du tourisme de masse

CHRONIQUE / Il n’était pas encore midi. La file d’attente pour obtenir un droit d’accès au site archéologique de Knossos, en Crète, s’étirait jusqu’à la rue. Certains, comme moi, avaient déjà acheté leur billet au musée archéologique d’Héraklion et pouvaient s’éviter de longues minutes à patienter.

J’ai mis trois grosses minutes avant de maudire tous ces groupes organisés, ces autobus de touristes qui affluent comme des raz-de-marée sans se soucier des autres visiteurs autour d’eux. Dans une succession sans fin, les guides tenant un parapluie pour être repérés de loin se faufilent à travers la foule et se plantent devant les panneaux d’interprétation pour raconter l’histoire du site. Quand l’un part, ses pèlerins à sa suite, un autre prend aussitôt le même coin pour entasser la horde qui fait mine de l’écouter.

Bonne chance à tous ceux qui, comme moi, espéraient lire les panneaux d’interprétation ensevelis sous des dizaines d’étrangers qui n’y portent même pas la moindre attention. Ils sont aussi couverts par la voix du guide, qui raconte haut et fort des anecdotes dans une langue qu’on ne comprend pas toujours.

Bref, le mythe du roi Minos et du labyrinthe dans lequel il a enfermé le Minotaure devient bien secondaire sous le chaud soleil de la Grèce devant le poids écrasant des foules.

Je me suis posé un instant, là où les groupes ne s’aventuraient pas, pour regarder le ballet synchronisé de ces visiteurs. Ils allongeaient sans cesse la file d’attente pour accéder à la salle du trône, que je n’ai pas osé visiter. Ils s’éparpillaient à la hâte pour collectionner les photos dans les quelques minutes de temps libre que leur guide leur laissait pour explorer à leur guise. Et tous suivaient la même route, non pas pour observer, s’interroger ou contempler, mais pour avancer vers le site suivant.

J’aime pourtant les tours guidés gratuits qu’on trouve dans plusieurs villes européennes, asiatiques ou sud-américaines. Ces groupes, souvent limités en nombre, ont l’avantage de n’engorger que les coins de rue dans une quête pour comprendre les grandes lignes historiques d’une ville. Souvent, on nous invite à ne pas obstruer le passage, on nous conduit à l’écart pour éviter les dérangements. Comme quoi ce ne sont pas les groupes qui créent le problème, mais la mauvaise gestion des foules.

La surabondance de touristes, c’est aussi ce qui m’a déplu à Prague, une ville tellement jolie, mais envahie d’étrangers. Idem pour Dubrovnik, en Croatie, où la vieille ville s’est vidée en soirée, après le départ des bateaux de croisière. Ou à Kotor, au Monténégro, qui vit exactement la même situation.

Cet été, à mon retour à Athènes, j’avais l’impression de déambuler dans un grand centre commercial en arpentant les rues de Monastiraki et de Plaka. Les menus hyper-illustrés des restaurants trop chers déclinaient les plats disponibles en cinq ou six langues. Des burgers, de la pizza, n’ayez crainte, vous vous sentirez comme à la maison.

Le Bourlingueur

Retour au Pella Inn

CHRONIQUE / À une semaine de décoller pour Athènes, j’hésitais encore. Retourner ou pas au Pella Inn, cette auberge qui renfermait tellement de souvenirs de mon précédent passage dans la capitale grecque. Au moment de réserver, il s’agissait, comme il y a six ans, de la seule réelle option envisageable après avoir comparé avec les autres établissements disponibles. Le sort en était jeté.

L’avion s’est posé en début de matinée. C’est fou comme le chaud soleil d’été rappelait l’été d’il y a six ans. Les images de la passerelle menant à la station des trains de banlieue me sont revenues. J’ai eu des flashbacks en remontant sur le tapis roulant qui nous transporte sur une centaine de mètres en avant et je suis monté instinctivement dans le train qui roulerait pendant près d’une heure vers le centre-ville.

Je connaissais le chemin. Tout en haut des marches de la station Monastiraki, je sortirais sur la place du même nom. La vieille église sur laquelle flotte un drapeau grec, au fond à droite, n’a pas bougé d’un poil. Sur la gauche, l’animation du marché aux puces, avec ses babioles destinées aux touristes, n’a pas faibli.

J’ai marché à travers la place, où les mendiants sévissaient déjà et où les touristes avaient bien entamé leur quête d’aventure. En atteignant la rue Ermou, instinctivement, j’ai pris à gauche et j’ai marché sans m’arrêter.

La rétine inondée de soleil, j’ai levé la tête et j’ai aperçu les grosses lettres de l’enseigne qui se découpaient sur le ciel bleu. Pella Inn! Comme on se retrouve. Les jambes m’ont ramolli à peine une seconde.

En 2012, l’auberge de qualité moyenne avait sa porte d’entrée sur une rue transversale, entre deux étals de vendeurs de livres d’occasion. On empruntait un court couloir au bout duquel un escalier menait à la réception, au deuxième étage. Les plus courageux pouvaient s’emmurer un instant dans le monte-charge, exigu et vieillot, qui ne pouvait accueillir que deux personnes de taille moyenne à la fois.

J’ai cherché un instant la porte à l’endroit où j’espérais la trouver... Plus rien. Un tout nouveau vestibule, au rez-de-chaussée, donnait directement sur la grand-rue. Entièrement vitré, couvert de plancher flottant et agrémenté de deux grands fauteuils, il avait plus fière allure que le tout petit guichet que j’avais connu, percé à travers d’un mur à l’étage. Le monte-charge, lui, n’avait pas rajeuni.

Les chambres aussi avaient changé. Plus grandes, elles comptaient maintenant leur propre salle de bain. Les douches communes, qui projetaient leurs jets plus vers le plafond que le plancher, avant, avaient disparu. Mon Pella Inn rivalisait maintenant avec les auberges modernes.

J’ai franchi les quelques marches qui me séparaient du toit, de son bar, de sa vue imprenable sur la ville. Là encore, le mobilier avait changé. D’autres s’étaient approprié l’endroit. D’autres destins s’y étaient croisés. J’ai salué le Parthénon qui, lui, n’avait pas bougé. Lui se souvenait peut-être, comme moi, des gamins qui avaient scellé une amitié inébranlable sur le toit de cette vieille auberge de la rue Ermou, quelque part en 2012.

Le Bourlingueur

La Fierté de Tel-Aviv

Début juin. Le magnifique boulevard Rothschild, à Tel-Aviv, était bordé de milliers de drapeaux aux couleurs de l’arc-en-ciel. La métropole aux allures européennes affichait ses couleurs en pleines festivités de la Fierté. En regardant à gauche, avant de traverser la rue, on aperçoit deux hommes qui s’embrassent éperdument. Et tout le monde s’en fout.

Saisissant! Pas que deux hommes nouent leurs lèvres pendant de longues secondes, mais plutôt de sentir une ouverture immense en plein Moyen-Orient. On ne s’y attend pas nécessairement quand on se trouve à quelques kilomètres de villes plus conservatrices, comme Jérusalem et Tsfat, ou d’un pays, comme la Syrie, où l’État islamique a lancé une véritable chasse aux homosexuels.

« Ce n’est pas toujours comme ça. Tel-Aviv est plus conservatrice quand ce n’est pas la Fierté gaie », m’assure un touriste qui n’en est pas à sa première visite en terre israélienne.

Quand on voyage, il arrive qu’on tombe par hasard sur de grands événements, ou des plus petits, qui teintent le visage de la ville ou du pays que nous avions choisi. C’est arrivé en Australie, à Melbourne, où je suis arrivé comme un chien dans un jeu de quilles en pleine semaine du Grand Prix de Formule 1. Idem en Roumanie, où un énorme festival électro compliquait largement le choix d’hébergement. Ou au Japon, où la semaine en or, composée de quatre fériés, influe grandement sur le taux d’occupation des hôtels.

À Tel-Aviv, c’est la célébration de la diversité LGBT qui s’imposait. Des spectacles musicaux, des soirées enflammées se tenaient aux quatre coins de la ville. Mais sans les centaines de drapeaux partout, partout, partout le long des boulevards, le touriste moyen ne se serait probablement rendu compte de rien.

Mine de rien, les visiteurs arrivent de partout pour participer aux célébrations qui lancent la saison des défilés de la Fierté un peu partout sur la planète. Il s’agirait du plus grand événement du genre non seulement au Moyen-Orient, mais sur tout le continent asiatique. Tout ça en terre sainte, alors que les festivités suivant le défilé étaient prévues en plein sabbat et en plein ramadan.

Créé à l’origine pour revendiquer l’égalité des droits, l’événement est devenu une grande célébration internationale misant d’abord et avant tout sur l’inclusion. Une fête qui place avantageusement Tel-Aviv parmi les destinations prisées par la communauté LGBT.

C’est ce qui déplaît encore à certains Israéliens de la communauté. L’un d’entre eux déplorait l’absence de revendications politiques dans cet événement alors que le mariage gai est toujours interdit en Israël. De surcroît, pour être pleinement lui-même, il a dû quitter sa ville natale pour s’installer à Tel-Aviv. Jamais ses parents, ultrareligieux, n’accepteraient ce qu’il est. 

Il rappelait alors des attaques au couteau survenues pendant le défilé de la Fierté, à Jérusalem, en 2005 et 2015. Du même souffle, il rejetait toute forme de fête alors que des roquettes pleuvaient encore sur Gaza. 

Sans pouvoir comparer, parce que je n’ai jamais assisté à un défilé de la Fierté ailleurs sur la planète, j’ai décidé de prendre un bain de foule et de voir comment on célèbre la communauté LGBT au Moyen-Orient. Déjà, la veille, lors d’une promenade en vélo, j’avais été soufflé par le bruit beaucoup trop tonitruant de la plage gaie non officielle de Tel-Aviv. On la manquait difficilement alors que les plages voisines se faisaient en général très calmes. 

Pour comprendre l’événement à la mode locale, j’ai joint un groupe d’étrangers guidés par un Israélien grâce à l’application Couchsurfing. Celle-ci permet de trouver un toit chez l’habitant, en voyage, ou de participer à des activités sociales pour rencontrer d’autres voyageurs. Parfait!

En matinée, la surveillance policière se faisait visible partout près des points de rassemblement. De nombreuses rues avaient été bloquées loin en amont pour éviter les débordements. Dans les parcs, déjà grouillants alors que la ville se tirait à peine du lit, les bénévoles distribuaient casquettes, bracelets et autres babioles. 

« Vous rêvez d’être parents? Votre rêve de paternité commence en Israël », stipulait une publicité faisant la promotion d’une agence permettant de trouver une mère porteuse. Paradoxal un brin dans un pays qui ne reconnaît pas les unions de couples de même sexe. 

Vers midi, un cortège s’est mis en marche sur une grande artère. Pas de chars allégoriques, pas de mascottes, mais une mer de piétons avançant au son d’une musique festive. C’était peut-être ça, le défilé de Tel-Aviv : une randonnée joyeuse dans des rues bloquées aux automobilistes... 

Nenni! La vraie vague, elle se trouvait sur la côte, où une autre foule acclamait les chars colorés sous un ciel sans nuages. Même la gagnante d’Eurovision, fraîchement couronnée, a fait une apparition.

C’est probablement la marche elle-même, en direction de la plage, qui m’a le plus impressionné. Nous étions apparemment plus de 250 000 dans les rues pour faire de la 20e édition du défilé de Tel-Aviv l’édition la plus achalandée. Ces marcheurs, gais, lesbiennes, hétérosexuels ou autres, ils se rassemblaient sans heurts, à près de 40 degrés Celsius, juste parce que. Avec le sourire aussi.

Sur les balcons des appartements situés en bordure de rue, des citoyens regardaient la masse s’écouler et s’amusaient à éclabousser au tuyau d’arrosage les festivaliers suintants sous les UV. Belle initiative.

Au hasard d’un événement qui s’est imposé de lui-même, j’ai vu le côté inclusif du Moyen-Orient.


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