Le Bourlingueur

L'amitié qui se fout des frontières

CHRONIQUE / San Francisco m’avait accueilli à la nuit tombante. Son système de train de banlieue m’avait donné un peu de fil à retordre, juste le temps de comprendre comment payer pour mon passage. Ma joie d’arriver à destination était baignée de la noirceur qui enveloppait le secteur du Civic Center.

Les Giants, au baseball, venaient de remporter la Série mondiale pour la première fois. Le défilé, le lendemain, promettait des célébrations grandioses. À l’auberge où j’avais trouvé refuge, on nous proposait de féliciter les Giants le lendemain, sur Market Street, avec les autres touristes atterris là par hasard.

Affalé dans le hall d’entrée en attendant le coup de départ, j’entretenais les conversations banales avec des étrangers. Lui s’est assis là à tout hasard, parce que personne n’avait osé le fauteuil à côté de moi jusque-là. 

- Tu viens d’où?

- L’Autriche (Austria)

- Ha, l’Australie! (Australia) Je rêve d’y aller. De quelle ville?

- Vienne!

- Ha, c’est drôle. Il y a une ville qui s’appelle Vienne en Australie, comme en Autriche?

On modère les jugements, s’il vous plaît. En anglais, la confusion entre Autriche et Australie est fréquente. À Vienne, justement, on vend aux touristes de t-shirts frappés d’un kangourou et de la mention « No kangaroos in Austria », pas de kangourous en Autriche. 

Excellente première impression! 

Malgré les apparences, j’avais bien réussi ma géographie de première année. L’Autrichien, pas complètement découragé, a donc applaudi les champions avec moi sur Market Street, où ceux-ci défilaient en cable cars. Dans la foule extatique composée très largement d’amateurs faisant le travail buissonnier pour ce moment historique, nous apercevions presque uniquement le nom des joueurs inscrits sur le toit des bolides.

Désintéressé du baseball depuis le départ des Expos, je n’apercevais que des patronymes inconnus jusqu’à ce que ne paraisse Guillermo Mota, loin d’être une légende de l’équipe montréalaise. Je l’ai tout de même applaudi fièrement.

Alors que les confettis se dispersaient encore dans le ciel de San Francisco et que j’imaginais tout le travail pour nettoyer une rue couverte de brindilles colorées, quatre d’entre nous se sont échappés vers le quartier chinois pour casser la croûte.

Le restaurant qui n’avait pas l’air d’en être un possédait une petite salle à manger au deuxième étage, auquel on accédait en traversant la cuisine et en grimpant une volée de marches abruptes. 

En haut, on s’asseyait sur des tabourets dépareillés pour manger sur des tables presque au ras du sol. La simplicité à son meilleur. Malgré les quelque six tables, nos plats se sont égarés, ne sont pas arrivés à destination comme prévu. Nous avons ri.

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Avoir peur d’Athènes

À l’heure qu’il est, l’aéroport d’Athènes m’a accueilli pour la deuxième fois. Ma dernière visite, vieille de six ans, date de la période de la crise économique. Le pays, alors en difficultés, était la proie de manifestations. Dans le quartier de Monastiraki, où je logeais, on recommandait la prudence une fois la nuit tombée.

Dans les bulletins de nouvelles, on rapportait que des désespérés, des banquiers entre autres, se jetaient de l’Acropole à défaut d’envisager un futur moins sombre. La plupart des touristes s’aventurant jusqu’au Parthénon, dont moi, ignoraient tout des vies qui s’écourtaient à quelques mètres des ruines anciennes.

Dans les dernières semaines, ce sont les incendies meurtriers qui ont couvert la Grèce de tristesse. Décidément, je n’ai pas le sens du timing. 

Mais ce ne sont ni les crises économiques ni les catastrophes naturelles qui m’inquiètent. Pas plus que de savoir que j’ai échappé de justesse à un (sûrement) spectaculaire vol plané quand les freins de mon tout-terrain ont pris congé dans une côte pentue comme ça à Mykonos. On dit que les routes grecques sont les plus dangereuses d’Europe. J’aurais tendance à penser que ce sont les véhicules qui le sont. Mais tout indique que je ne conduirai pas cette fois-ci.

Ce sont plutôt les souvenirs qui flottent au-dessus de la capitale grecque qui me foutent la trouille. Parce que j’ai beau n’avoir passé que trois jours à Athènes, j’ai eu le temps d’emmagasiner les amitiés et les petits moments magiques impossibles à recréer.

Retourner dans une ville qu’on a appréciée, à laquelle sont rattachées des histoires, c’est dangereux. Dangereux de remplacer des images poussiéreuses qu’on idéalise par de nouvelles moins inspirantes. J’avais à tort la même crainte avec Tokyo, qui a changé tellement vite en six ans. J’y ai surtout souri de retrouver des points de repère que j’avais oubliés. Sauf qu’Athènes est différente.

Sur les ailes d’Egypt Air, en survolant les îles des Cyclades, je me rappelle avoir renoncé à l’anxiété. Sans plan, sans direction, j’arrivais à Athènes le temps d’une escale de quelques jours vers la Lituanie. Beaucoup moins cher que le vol direct, ce trajet me permettait de traquer Zeus sans l’avoir planifié.

Ma réservation de dernière minute ne me laissait que peu de choix pour un hébergement. Dans Monastiraki, l’hôtel Pella Inn offrait encore quelques lits en dortoir. La chambre comptant six lits laissait à peine suffisamment d’espace pour circuler. L’air conditionné coulait sur le sac à dos que je venais de déposer contre le mur. La douche, dans le couloir, éclaboussait les murs et le plafond à défaut de couler en jet vers le plancher... 

Ça ferait le travail pour un gars sans plan, bien résolu à se poser. 

En grimpant deux volées de marches, on atteignait la terrasse, sur le toit, où la vue sur un Parthénon illuminé n’a pas d’autre égale. Dans la nuit grecque, où la chaleur ne tombe jamais vraiment, j’ai longtemps regardé le vieux temple qui ne tombe pas lui non plus.

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La banique au coin du feu

CHRONIQUE / Tout le monde affichait le plus grand sérieux du monde, son bâton à la main, bien penché au-dessus du feu. Personne ne voulait risquer de flamber son petit bout de banique qui cuisait lentement au-dessus du feu de camp.

Jonathan Whiteduck, alias Johnny, né d’un père algonquin et d’une mère américaine, félicitait les campeurs de fortune quand le petit bout de pâte était prêt à craquer sous leurs dents. Passant un pot de sirop d’érable tout ce qu’il y a de plus local, il nous offrait un petit délice éphémère, mais tout simple à reproduire.

C’était sans compter les maïs frais, eux aussi cuits sur une grille directement au-dessus des flammes.

Le feu, il l’avait allumé en moins de deux dans un espace découvert du site Amishk, un village touristique amérindien de deux kilomètres carrés situé dans le parc régional de Montcalm, à proximité de Saint-Calixte. Le jeune homme, mi-vingtaine, débrouillard comme dix, capable de trapper, chanter, cuisiner, nous y ramènerait en soirée pour nous initier à la musique et à la danse traditionnelles.

Bien repus d’une soupe au bouillon de lièvre, d’un cipaille et d’un gâteau à la crème et thé des bois, enveloppés par la noirceur, nous avons repris notre place autour du feu. Les étincelles mêlées à la fumée cherchaient à rejoindre un ciel dont la noirceur n’était troublée que par la lune et les étoiles. À travers les crépitements, on percevait le chant d’un ouaouaron, mugissant comme un bœuf, qui n’entendait pas à dormir. 

Dans un bol, Johnny a mélangé quatre plantes différentes qu’il a fait brûler pour entamer la purification. Chacun leur tour, les invités ont couvert leurs cheveux de la fumée purificatrice, puis ont entraîné les volutes vers leurs yeux, leur bouche, leurs oreilles et leur cœur.

Une fois le processus terminé, plus fort que le ouaouaron, Johnny s’est mis à chanter, gorge déployée, en tapant la peau bien tendue d’un tambour traditionnel. Sa voix se répercutait dans l’écho de la forêt et du lac créé par une famille de castors. On a beau ne rien comprendre à l’algonquin, ça touche une corde sensible.

Pour la nuit, j’ai testé pour la toute première fois le tipi traditionnel. En dehors des canicules, un trou permet d’entretenir un feu au milieu de la tente. Dans mon sac de couchage, sur un matelas posé sur un lit de sapin qui chasse les mouches (et de la mouche, il y en a dans le coin), j’étais loin d’avoir besoin d’une flamme supplémentaire. À part un sol un tantinet dénivelé, en vérité, la nuit en tipi, c’est la grande classe.

Pour les autres, il y avait les tentes prospecteurs avec de grands lits. Mais pas de branches de sapin.

Chez Amishk, bien qu’on ne soit pas plongé dans une réelle réserve amérindienne, tous les guides et animateurs sont issus des Premières Nations. On est aussi forcé de reprendre contact avec la nature. Déjà, du stationnement, on s’enfonce profondément dans la forêt en véhicule tout-terrain. Du pavillon d’accueil, où un canot d’écorce de bouleau est accroché, on accède facilement au lac où, justement, on peut tester ses talents de pagayeur sur le lac.

Ledit lac, qui est en fait une partie de la forêt qui a été inondée, doit sa taille au barrage des castors. Les troncs d’arbre y sont légion, mais le paysage n’en est que plus magnifique. Les plus patients peuvent aussi tenter d’y pêcher.

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À la ferme sur l’île Grosse Boule

Quand on me disait « Sept-Îles », je ne voyais que l’Aluminerie Alouette. Remarquez, ce n’est pas gênant considérant ses 1500 employés. Ouverte en 1989, elle constitue un véritable moteur économique pour cette ville de la Côte-Nord.

L’aluminerie, impressionnante vue de proche, consommerait à elle seule la même quantité d’électricité que toute la ville de Québec. Bref, c’est normal qu’on y pense.

Ce qui est plus gênant, c’est de ne pas penser d’emblée aux îles quand on parle de Sept-Îles. C’est gros comme le nez au milieu du visage, mais je ne voyais pas. Mea culpa.

On trouve pourtant là de quoi décrocher et se retrouver dans un autre monde. Ce serait vraiment sacrilège de passer par Sept-Îles sans s’aventurer dans la baie, et même sans passer par l’île Grosse Boule.

L’île Grosse Boule, logiquement située à côté de l’île Petite Boule, aurait été aperçue par Jacques-Cartier vers les années 1535. Aujourd’hui, on s’y rend en zodiac et la propriétaire de la Ferme Maricole Purmer, Sandra Blais, nous y accueille comme si on revenait à la maison.

Elle bénéficie d’un droit acquis pour demeurer sur l’île en raison de l’exploitation de sa ferme, où elle récolte les algues marines, les moules et les pétoncles.

« L’eau est froide et il y a toujours du soleil. C’est la température idéale pour nos activités », raconte Mme Blais pour expliquer l’élevage de la laminaire, cette algue ayant l’apparence d’une immense pâte à lasagne. On peut d’ailleurs la manger en lasagne, en salade ou en croustilles.

Si les éleveurs d’algues marines se comptent sur les doigts d’une main au Québec, on n’en trouve pas beaucoup plus pour élever la moule, qui met trois ans à être prête à la consommation. Une excursion en mer permet de connaître les techniques de l’élevage marin et même de déguster les produits cultivés par la ferme. Après, on peut dire qu’on a goûté la laminaire sous toutes ses formes.

Il est aussi possible de découvrir l’île et ses merveilles sur un sentier qui la traverse. On s’y retrouve en pleine nature avec la quasi-impression d’être seul au monde. Avec un peu de chance, on atteint le récif Saint-Olaf, de l’autre côté de l’île, qui porte le nom du bateau à vapeur s’y étant échoué en novembre 1900. L’accident avait entraîné 21 personnes dans la mort.  

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Culture innue et gastronomie à Sept-Îles

« Qu’est-ce que tu vas faire à Sept-Îles? » m’ont demandé sans exception tous ceux à qui j’annonçais que je m’envolais vers le « nord » du Québec. Cois, ils ne croyaient pas que j’aurais de quoi me divertir pour plus qu’une trentaine de minutes. En leur tirant ma plus laide grimace et leur chantant mon plus déplaisant « nanananère », je leur confirme qu’ils se sont trompés.

J’aime mon Québec. Mais je l’aime mal. Je le néglige sans me douter qu’il peut encore me surprendre énormément. Comme Sept-Îles, une ville petite comme ça, avec ses 28 000 habitants et ses trois ou quatre cônes orange. On est loin de Montréal.

Premier constat : la petite laine peut être aussi utile que désagréable. On se félicite de l’avoir les fois où on ne l’enlève pas sous le trop chaud soleil. Mais c’est ça qu’il y a de bien, à Sept-Îles : le soleil est souvent au rendez-vous. C’est prouvé, il paraît.

J’en ignorais des choses à propos de Sept-Îles, comme la présence d’environ 3000 citoyens autochtones, dans les réserves d’Uashat et de Maliotenam.

« Les Innus sont ici depuis 2000 ans », raconte Pascale Poney, agente de développement pour Tourisme Sept-Îles. Petit jab entre les deux palettes pour l’ignorant que j’étais. Il s’agissait seulement de l’introduction du tour guidé qu’elle offre sur les quais pour les touristes curieux d’en savoir plus sur la ville.

Entre deux explications, alors que la saison de pêche au crabe finissait tout juste de finir, Pascale se délectait de bourgots, ces petits gastéropodes caoutchouteux que les locaux apprécient beaucoup. Pour les néophytes, le bourgot, ça goûte le doute. Mais ce n’est pas mauvais du tout.

Un peu plus délicieux, directement sur le port de pêche, se trouvent deux restaurants dans des styles opposés. Ils ont toutefois le même propriétaire et la particularité de servir des fruits de mer frais. Au Casse-croûte du capitaine, où la salle à manger est aménagée dans un immense casier à homards, on commande au comptoir pour obtenir sa guédille au crabe, sa poutine Dalton ou son egg roll aux fruits de mer.

À quelques paniers de pêche de là, les Terrasses du capitaine s’adressent à ceux qui auront eu la présence d’esprit de réserver. Homards, morues, saumons, pétoncles ou crevettes de Sept-Îles... on n’en sort pas sans être rond comme un baril.

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Le ramadan un jour de sabbat

CHRONIQUE / Le train n’entrait pas en gare à l’aéroport Ben-Gourion. Les bus ne transportaient pas les touristes vers Tel-Aviv non plus. Samedi matin, un peu avant le dîner, mon avion s’était posé en Israël. Samedi, jour du sabbat.

Le sabbat, dans le judaïsme, constitue la journée du repos. Il s’amorce le vendredi soir et prend fin en début de soirée le samedi. Pendant cette période, les juifs pratiquants s’abstiendront de travailler, d’utiliser un véhicule motorisé, d’allumer ou éteindre un feu ou de cuisiner. Arriver dans le pays le jour du sabbat signifie donc qu’il faut se tourner vers les taxis ou la location de voiture pour s’éloigner de l’aéroport.

Selon la ville qu’on visite, peu ou très peu de restaurants ouvriront le vendredi soir. Idem pour les magasins le lendemain. Mais il y a fort à parier que les touristes réussiront à trouver de quoi se mettre sous la dent. Plusieurs attractions sont aussi fermées dans la journée du samedi.

J’ai commencé à prendre conscience de la nécessité de m’organiser pour composer avec le sabbat environ une semaine avant le départ. J’ai par contre réalisé que j’arriverais en Israël aussi pendant le ramadan alors que j’avais déjà deux ou trois falafels derrière la cravate. Ça expliquait les activités au ralenti, en journée, dans les quartiers musulmans.

La table était donc mise pour un vendredi bien plus que particulier à Jérusalem, où il faut absolument, semble-t-il, expérimenter le sabbat.
Un bon vendredi, peinard, j’ai échafaudé un plan au fur et à mesure que je me tirais du sommeil. Je me fondrais à la foule en préparation du sabbat avant de traverser la vieille ville vers le mont des Oliviers, ponctué de lieux religieux, d’un immense cimetière, et d’une vue imprenable sur la vieille ville.

Le crochet initial m’a fait passer par Mea She’arim, le plus vieux quartier ultra-orthodoxe de Jérusalem. Avec leurs habits noirs et leur chapeau noir, ou dans quelques cas, leur schtreimel, un chapeau de fourrure, les hommes déambulent à la recherche de provisions avant le début du sabbat. Les marchés sont bondés de même que les pâtisseries.

À l’approche de la vieille ville, la rue du Sultan Suleiman, près de la porte de Damascus, avait été bloquée. Des autobus y étaient entassés comme des petits pois dans une boîte de conserve. Tous vides. À première vue, j’ai cru que c’était pour le sabbat, puisque plusieurs routes sont effectivement fermées du vendredi au samedi.

En traversant la porte de Damascus, qui perce les fortifications de la vieille ville, j’ai entendu l’appel à la prière. Des hommes couraient pour semer le retard qui les empêchait encore de se recueillir. Sans ce retard à mes trousses, j’ai arpenté les rues étroites en mode contemplation, surtout qu’elles étaient étonnamment calmes si ce n’était la présence de dizaines de policiers aux coins des rues.

Erreur.

Ces autobus qui formaient un train immobile avaient déversé un flot de dizaines de milliers de pèlerins dans l’enceinte de la vieille ville. Pour midi, ils s’étaient dirigés à la mosquée al-Aqsa du mont du Temple, où se trouve aussi le dôme du Rocher, un des sites les plus photographiés au monde, mais surtout, un des sites les plus importants de l’islam. La prière terminée, tous se sont élancés vers les sorties de l’enceinte dans un mouvement de foule aussi fort qu’une marée.

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Les détonations du Golan

CHRONIQUE / «Vous êtes certaine qu’il n’y a pas de problème à ce que je conduise vers le nord », que j’ai demandé à Riki, la sympathique propriétaire du Safed Inn, un hôtel/bed and breakfast de la petite ville de Safed, aussi appelée Zafed ou Tsfat, dans le nord-est d’Israël.

« Nous écouterons la radio demain matin, mais il n’y a pas eu d’alerte depuis deux semaines », qu’elle me répond.

Rassurant!

C’était en mai. Un peu moins de deux semaines après les dernières alertes au tir de roquette sur le Golan. Plus tôt dans le mois, on annonçait des échanges de tir entre l’Iran, depuis le nord de la Syrie, et la partie du Golan occupée par Israël. On évoquait donc des dangers pour les voyageurs, surtout à l’est de la route 98.

On décrit pourtant le Golan comme le paradis des randonneurs. On y trouve des montagnes magnifiques qu’on recommande d’explorer prudemment. « Si tu vois un signe qui dit danger, c’est parce qu’il y a vraiment un danger. Il y a encore des mines antipersonnel un peu partout », prévient Riki.

Voilà qui me rassurait encore davantage. Mais elle m’avait proposé un beau parcours, avec des arrêts au mont Bental, à la forteresse de Nimrod et dans la réserve de Banias. J’ai donc fait confiance à l’absence d’avertissement radiophonique et je me suis mis en route avec ma minuscule voiture de location.

La route pour descendre la montagne où s’est perché le Safed Inn serpente le flanc de la protubérance et offre des vues magnifiques pour les yeux seulement. Pas moyen d’arrêter où que ce soit pour une photo, ou même pour fixer l’horizon plus que trois secondes. Comme conducteur, on s’ancre les yeux à la route qui rétrécit de mètre en mètre. Elle rend périlleuse toute rencontre avec un véhicule circulant dans la direction inverse.

Même si les distances paraissent énormes sur les cartes, on atteint le mont Bental en moins d’une heure. Plus on approche, moins le trafic est dense. Au détour d’une courbe, des hommes casqués portant d’importants équipements de protection s’affairent à déminer une parcelle de terre. On est loin des plages festives de Tel-Aviv.

D’énormes camions blancs arborant les lettres UN (United Nations) en majuscules roulaient vers l’ouest. Les champs, en apparence paisibles, étaient ponctués çà et là de maisons de pierres abandonnées, parfois avec le toit éventré. Moi, je roulais vers l’est.

Sur le coup, je me suis demandé si je m’aventurais réellement en zone de conflit militaire. Si l’activité est réduite dans le secteur, on peut supposer un hasard pour expliquer l’ambiance tendue que je pouvais palper entre mes poings serrés et le volant de ma Renault Clio.

J’ai suivi les indications et j’ai amorcé en voiture l’ascension du mont Bental, qui s’élève à 1165 mètres d’altitude. Au bas de la côte, on annonce la présence du « Coffee Anan », un clin d’œil à l’ex-secrétaire général des Nations unies.

Dans le stationnement, les autobus de touristes remettent les choses en perspective. On ne laisserait pas les visiteurs débarquer en hordes si on pressentait un danger imminent.

Une courte marche nous amène au sommet de la montagne, où des panneaux indiquent les distances avec les principales villes. Ironiquement, Damascus et Washington DC sont situés l’un au-dessous de l’autre.

De vieux bunkers laissés à l’abandon peuvent toujours y être visités. On y descend dans une noirceur relative, on arpente des couloirs étroits avant d’aboutir dans une pièce où une ouverture horizontale permet d’observer l’horizon. Sur ma droite, au loin, j’aperçois de la fumée qui semble se dégager d’une grappe de maisons. Là, c’est la Syrie. Sur ma gauche, des montagnes et des plaines verdoyantes : Israël.

Puis une détonation. Et une autre. Dans le silence du bunker, loin des touristes qui rivalisent d’égoportraits quelques mètres au-dessus de ma tête, j’encaisse. J’ai entendu au moins quatre détonations. Évidemment qu’il est difficile de les associer à une action en particulier. La proximité avec la Syrie me laissait toutefois songeur.

Qu’il s’agisse ou non de frappes dans le pays voisin, je prenais un peu plus la mesure de la réalité syrienne. Pas comme dans comprendre ce que vit la population de ce pays, mais plutôt comme réaliser que le conflit dure toujours. C’est un contact, aussi minime soit-il, avec la guerre, la vraie, qui ne se déroule pas que sur un écran 56 pouces au bulletin de nouvelles.

Je suis remonté à la surface, un peu ébranlé, et j’ai aperçu des groupes de jeunes en train de planifier bruyamment leur prochain égoportrait collectif. Ils sont presque arrivés à couvrir la dernière détonation que j’ai perçue, qu’ils n’ont même pas entendue.

Avant de partir, j’ai pris quelques minutes pour discuter avec les deux observateurs des Nations unies postés au sommet du mont Bental. Dans leur petit observatoire, sans arme, ils scrutent l’horizon pour faire rapport des événements qui surviennent dans la journée. Particulièrement calmes, ils ont dissipé tous les doutes sur le danger qui guette les touristes aventuriers.

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Le tourisme rural de Vallue

CHRONIQUE / Le nom de Petit-Goâve sonne une cloche. Parce que Dany Laferrière y a passé son enfance, peut-être. La petite ville, magnifique, vibre comme aucun autre endroit que j’ai visité en Haïti.

La ville a ce je-ne-sais-quoi d’hypnotisant, qui prend aux tripes sans qu’on puisse vraiment l’expliquer. Mais à l’abri de la végétation, dans les montagnes auxquelles s’appuie la ville, se trouve probablement un secret encore trop bien gardé. Le village de montagne de Vallue, une commune de Petit-Goâve, abrite une communauté rurale qui s’est prise en main et qui bâtit jour après jour un environnement où il ne faut pas trop insister pour qu’on s’attarde. Mon coup de cœur en Haïti!

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L’incendie de Nazareth

CHRONIQUE / Boom! Et boom encore. Deux détonations. Le bruit des pierres qui tombent et un nuage de poussière. J’ai reculé d’un pas.

Le soleil avait amorcé sa descente vers son lit, à l’horizon de Nazareth, en Israël. En plein ramadan, l’iftar approchait. L’appel à la prière enveloppait toute la vieille ville illuminée de blanc. Du balcon de l’auberge Fauzi Azar Inn, la plus vieille du quartier, j’admirais seul la vue apaisante quand les détonations ont résonné.

Le Bourlingueur

Comme si les gens heureux s’étaient enfuis

CHRONIQUE / La vie a repris son cours à Sarajevo comme dans le reste de la Bosnie-Herzégovine. Alors qu’on cherche encore les victimes du génocide à Srebrenica, dans l’est, les grenades ne tombent plus sur les villes. Les chars d’assaut ne crachent plus la destruction. Les mitraillettes ont été remisées.

Les traces du conflit de l’ex-Yougoslavie étaient pourtant partout une vingtaine d’années plus tard. Le parlement, une tour blanche qui brûle sans fin sur les célèbres images de la guerre, brille comme un neuf. Il a été réparé, comme le Holiday Inn, juste en face. L’hôtel, épargné, logeait autrefois les journalistes couvrant le conflit. Plus près de la vieille ville, des éclaboussures de peinture rouge marquent le sol çà et là. Les plus pressés, ou ceux qui ne baisseront jamais les yeux, ne les verront pas. On les appelle les roses de Sarajevo. Il s’agit des traces laissées dans le béton par les explosions de mortier. Chacune des cavités a été remplie d’une résine rouge. Et chaque rose a son histoire.