Louise Lauzière (à droite) a été pour Caroline Paradis une professeure marquante et inspirante.

La prof chouchou

«Ma petite Caroline! Tu as encore ton beau sourire!» Louise Lauzière et Caroline Paradis se serrent dans leurs bras avec émotion. Il y a 39 ans, Louise lui a enseigné.

Louise lui dit qu’elle ne l’aurait pas reconnue dans la rue. «Tu as changé tes cheveux!»

«Moi, je t’aurais reconnue», dit Caroline. «Mais je pensais que tu mesurais 6 pieds!»

C’est vrai que du haut de ses 8 ans, l’élève trouvait que sa professeure préférée paraissait bien grande. La petite Caroline est maintenant Madame Caroline. Elle aussi enseigne. Avec passion et originalité. Ma collègue Mylène Moisan en a d’ailleurs parlé dans son livre Dans une classe à part — Histoires de profs inspirants. Plein de ses anciens élèves y témoignaient de ce qu’elle a fait pour eux, comment elle a marqué leur vie.

Une graine qui a été semée dans sa classe de troisième année. Mais qui n’a pas germé tout de suite. Caroline ne savait pas ce qu’elle voulait faire dans la vie. À cet âge-là, elle voulait être Mère Teresa! Plus tard, elle hésiterait entre les communications, la psychologie et le théâtre. Elle fait un peu des trois maintenant, dans sa classe.

Elle a eu le déclic lorsqu’elle a été embauchée comme aide-enseignante à Ottawa. Un travail qui s’apparentait à celui d’une technicienne en éducation spécialisée. Une classe qui comptait seulement trois élèves, en grandes difficultés.

Pendant et après ses études, sa professeure préférée est alors devenue une grande inspiration pour elle. Parfois, quand un problème se présente, elle se demande : «Elle aurait fait quoi, Louise?»

Mais pourquoi Louise l’a-t-elle tant marquée? «C’était mon idole», se rappelle Caroline. Elle la trouvait tellement belle. Et Louise s’intéressait à elle.

«Je jouais au baseball. Elle venait nous voir jouer et on allait prendre une slush. Moi, mes parents, ils travaillaient tout le temps, alors ils ne venaient jamais me voir. Que ma prof vienne me voir, c’était l’événement.

«Ce qui marque un prof, c’est le lien d’attachement que tu as avec tes élèves», raconte Caroline. D’ailleurs, elle-même se dit très colleuse avec les jeunes. Ils l’attendent, les bras ouverts, et crient : «Câlins!» Ils se font des accolades de groupe.

La «petite Caroline» se souvient aussi de cette fois où elle était arrivée en classe avec les cheveux courts et frisés, et que tout le monde s’était mis à rire. Elle était sortie en pleurant et Louise était venue la consoler.

«C’est vraiment son accueil, comment elle était. On voulait être son chouchou! Je voulais tant qu’elle m’aime.»

«Je t’aimais! Je peux dire que tu as été ma première chouchou», admet Louise. «Tu étais attachante.»

«C’était mon idole», dit Caroline au sujet de sa prof Louise. Elle la trouvait tellement belle. Et Louise s’intéressait à elle.

En 1979, Louise avait sa classe à elle pour la première fois. «C’était l’amour fou avec mes élèves!» Elle n’avait pas d’enfants. Elle s’est mariée cette année-là. Elle avait tout le temps de prendre le temps pour eux.

D’ailleurs, elle avait espéré tellement fort avoir un poste d’enseignante, après avoir fait de la suppléance pendant six mois. «J’avais trouvé ça épouvantable, la suppléance.» L’été suivant, elle raconte qu’elle allait voir à la commission scolaire deux fois par semaine, dans l’espoir de décrocher sa place. Elle avait finalement obtenu une tâche comme spécialiste pour enseigner l’art et le théâtre ainsi que les sciences de la nature, dans deux écoles différentes, en 1978.

Alors avoir enfin sa classe, l’année suivante... elle était aux anges.

Avec les années, Caroline se demandait ce que sa prof chouchou était devenue. Puis, lors d’un stage en enseignement, elle l’a croisée rapidement, mais elles n’avaient pas eu vraiment le temps d’échanger. Louise n’en a qu’un vague souvenir. Pour elle, les vraies retrouvailles, c’était ce matin d’août.

Louise a maintenant pris sa retraite. Elle a été tellement honorée que Caroline parle d’elle dans un livre. De savoir qu’elle l’avait tant touchée. «Je vais me remettre à pleurer! […] C’est inimaginable que quelqu’un pense à moi tant d’années après!» Elle est très fière de son ancienne élève.

Les deux femmes sont entrées en contact par courriel dans la foulée de la sortie du livre de la collègue Mylène. Elles devaient se voir, mais la vie en a voulu autrement. Finalement, quand j’ai demandé à les rencontrer, les astres étaient alignés. Nous avons discuté dans un resto. Elles ont parlé de leur travail. Des plaisirs. Des difficultés aussi, qui pressent le citron même des plus passionnés.

Louise avait fait une liste des méthodes et des points que les deux femmes ont en commun, à partir de ce qu’elle avait lu dans le livre.

Les similitudes s’étalent sur trois pages. Aucune des deux ne regarde les dossiers des élèves avant qu’ils n’arrivent dans leur classe. Pour ne pas avoir de préjugés.

Les deux ont aussi misé sur un système d’argent pour des récompenses. Un marché aux puces pour Louise. Des récompenses spéciales, comme du temps libre ou s’asseoir sur la chaise de la professeure pour Madame Caroline. En discutant, elles en trouvent d’autres. Leur côté affectueux avec les jeunes. Le lien fort et complice avec les parents.

Les différences : il y en a quatre. Des petites choses. Louise ne peignait pas les murs en blanc, elle aimait que ça soit coloré. Elle n’aurait pas aimé que les enfants ne soient pas assis à leur pupitre, alors que Caroline les laisse plus libres en général.

Puis nous sommes allées à l’école Mgr-Dumas, à Neufchâtel. Elle a changé de nom depuis. C’est l’école De l’Escabelle.

La directrice connaissait Louise. Elles ont déjà travaillé ensemble, dans une autre école. Nous avons pu entrer. Voir les classes. Réveiller quelques souvenirs.

Et Louise, vous en avez eu un, prof inspirant? Elle répond non au départ. Elle se souvient plutôt d’une religieuse qu’elle avait particulièrement détestée.

Puis, en y repensant, elle se rappelle ce prof de cégep en cinéma, qui était tout sauf ennuyant. Elle a utilisé comme lui des trucs extravagants pour que les jeunes se souviennent de certaines notions. Qu’on n’écrit pas «tous» avec un t (touts), par exemple.

Et puis il y avait aussi Madame Mariage, en cinquième secondaire. «Elle m’avait beaucoup encouragée.» Ça avait gonflé sa confiance en elle.

Caroline, elle, a su récemment qu’elle avait inspiré à son tour une ancienne élève à devenir prof. Tout un honneur.

Les deux femmes sont restées à discuter un peu alors que je partais. Elles ont promis de se revoir.

Sur le chemin du retour, je pensais à ces profs qui m’ont marquée moi aussi. Qui m’ont permis de croire en moi, d’avancer ou simplement d’aimer autant l’école. Je pense souvent à Denise, en première année. À Claudette, en troisième. Et puis il y a Warren, ce prof d’anglais au secondaire qui ne faisait rien comme les autres. Qui s’intéressait vraiment à nous. On savait qu’on pouvait tout lui dire, qu’on pouvait compter sur lui.

Des profs qui avaient le tour. Qui étaient si passionnés par leur travail qu’ils rendaient l’école passionnante. Qui ont participé à façonner, chacun à leur manière, la femme que je suis aujourd’hui. Merci.