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Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
Si la mémoire peut oublier le couvre-feu, imaginez à quel point elle est fragile pour un rendez-vous chez le coiffeur.
Si la mémoire peut oublier le couvre-feu, imaginez à quel point elle est fragile pour un rendez-vous chez le coiffeur.

J’ai oublié le couvre-feu

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CHRONIQUE / Une fois au chalet, j’ai oublié le couvre-feu.

C’était un dimanche soir. Ma blonde, mes filles et moi on avait passé la fin de semaine au chalet sur la Côte-de-Beaupré. D’habitude, le dimanche, on repart vers Québec en après-midi. Mais le lendemain, il y avait une journée pédagogique, pas de stress, on a décidé de partir après souper. 

On a mangé des pâtes, on a fait la vaisselle et on a rangé la cuisine. Puis, vers 19h50, je suis allé remplir le coffre de la voiture pendant que ma blonde finissait les bagages.

Vers 20h10, les vitres de l’auto étaient déneigées, on était prêt à partir. J’allais démarrer la voiture quand une de mes filles est venue m’avertir : «papa, maman a quelque chose de très important à te dire». 

Je suis retourné dans le chalet, j’avais peut-être omis d’embarquer les patins. Ma blonde m’a regardé sans rien dire, sourire en coin. 

— On a oublié le couvre-feu.

— Oh! 

J’étais stupéfait de ma stupidité. On était sur le point de partir, de rouler sur la 138, puis dans les rues de Québec. On aurait pu être intercepté par la police. J’aurais baissé la fenêtre : désolé, m’sieur l’agent, on a oublié le couvre-feu... Pas sûr qu’il m’aurait cru. 

Est-ce possible d’oublier un couvre-feu dont on parle sans arrêt depuis un mois — et qui coûte 1500 $ si on l’enfreint? 

Et pourtant, je l’ai vraiment oublié. Ou, en fait, je suis passé très proche. On a dormi au chalet et on a fait la route très tôt le lendemain matin. 

Quand ce genre d’oubli monumental arrive, on est porté à se dire que c’est un travers de caractère, que la personne n’est pas à son affaire. 

Pourtant, il y a des candidats qui omettent de se présenter à une entrevue d’embauche, des proches qui ratent des funérailles, des parents qui oublient leurs enfants dans l’auto. Parfois, la mémoire flanche au pire moment. 

Et si elle peut oublier le couvre-feu, imaginez à quel point elle est fragile pour un rendez-vous chez le coiffeur ou pour arroser nos plantes.

Alors, que peut-on faire pour être sûr de s’en rappeler? 

J’ai trouvé des idées très éclairantes dans le livre Tiny Habits : The Small Changes That Change Everything (Les habitudes minuscules : ces petits changements qui changent tout, 2020), de Brian Jeffrey (B.J.) Fogg, un expert en sciences du comportement qui est associé de recherche à l’Université de Stanford. 

Fogg a fondé le Stanford Persuasive Technology Lab (rebaptisé plus tard Behavior Design Lab), un laboratoire qui a beaucoup influencé la manière dont les grandes compagnies technologiques nous persuadent de revenir cliquer chez eux. Mike Krieger, le cofondateur d’Instagram, est un de ses anciens étudiants. 

Chaque jour, souligne Fogg, on réagit à des centaines de rappels qui nous signalent que c’est le moment d’agir. On aperçoit le feu rouge et on immobilise notre voiture. On entend le «ding» de notre boîte courriel et on va vérifier qui nous a écrit. On voit la neige par la fenêtre et on va pelleter. 

La plupart de ces rappels sont déjà installés dans notre environnement et fonctionnent sur le pilote automatique. Mais souvent, il faut ajouter nous-mêmes de nouveaux rappels.

Et le rappel le plus inefficace, nous dit Fogg, est celui qui repose uniquement sur la mémoire.

Disons, par exemple, que vous souhaitez prendre des nouvelles de votre grand-mère une fois par semaine durant la pandémie. Dans le train-train quotidien, vous vous dites que vous trouverez une pause pour l’appeler. 

Mais la semaine passe, le dimanche soir arrive : merde, j’ai encore oublié grand-maman. 

Pourquoi? Parce que la mémoire fonctionne par association. Et si vous ne tombez sur aucun signal qui vous fait penser à votre grand-mère, vous êtes fichu.

La semaine suivante, vous êtes plus rusé : vous programmez une alarme sur votre iPhone le mardi soir à 20h. À l’heure prévue, l’alarme sonne, mais vous êtes en train de faire la vaisselle. Puis votre blonde ou votre chum vous pique une jasette, vous sert un petit verre de vin. Et vous oubliez encore votre grand-mère. 

Les alarmes, les notifications et les post-it fonctionnent plutôt bien pour les rendez-vous ponctuels, nous dit Fogg. Mais pour les habitudes que vous souhaitez adopter, c’est moins efficace, parce qu’elles retentissent souvent quand vous êtes déjà occupé. Le samedi matin à 10h, vous pensiez arroser vos plantes, mais vous êtes allés chercher du lait au dépanneur...

Heureusement, il existe un troisième type de rappel. Et c’est le rappel basé sur un enchaînement d’actions : quelque chose que vous faites déjà vous rappelle d’effectuer une habitude que vous souhaitez cultiver. 

Vous vous brossez les dents, vous passez la soie dentaire. Vous prenez le courrier dans la boîte aux lettres, vous ouvrez vos lettres en entrant. Vous finissez de manger, vous placez votre assiette et vos ustensiles dans le ­lave-vaisselle. Vous appelez votre mère le dimanche matin et vous appelez votre grand-mère tout de suite après. 

Bien sûr, malgré tous ces rappels, votre tête trouvera toujours le moyen de vous jouer des tours. Parfois, il faut se méfier de soi-même. 

Mais plus vous expérimenterez avec les rappels, plus vous déjouerez l’oubli. 

Riez si vous voulez, mais pour ma part, j’ai programmé un rappel sur mon iPhone le dimanche : «N’oublie pas le couvre-feu».