Il était une fois... le féminisme dans les livres jeunesse

Vous préparez le souper et tout à coup, la conversation avec vos enfants vous amène à devoir expliquer les saines relations homme-femme? Tout un contrat!

«Comme parent, spontanément, on n’est pas prêt à tout aborder», explique Brigitte Carrier, spécialiste de littérature pour enfants à l’Université Laval. C’est là que les livres arrivent à la rescousse, encore plus opportuns en cette veille de la Journée internationale des femmes!

Justement, la YWCA regroupe à l’intention des enfants, des parents et des enseignants par son projet Kaléidoscope une sélection de livres jugés exemplaires en matière d’éducation à l’égalité. Ils présentent l’égalité des sexes, et des sujets d’intérêt social pour promouvoir des modèles et des comportements égalitaires chez les 0-12 ans. «Il y a une socialisation sexiste qui se produit encore aujourd’hui, rappelle Line Boily, la coordonnatrice de Kaléidoscope. Dans les médias, les jeux vidéo, l’offre de vêtements et les publicités, il y a énormément de visuels rétrogrades qui objectivisent les femmes. C’est nécessaire de contrebalancer tout cela avec l’éducation».

Juste pour les filles, cette littérature égalitaire? Que nenni! Les garçons aussi subissent des stéréotypes sexuels. «Ce n’est pas vrai que tous les garçons s’identifient aux superhéros et aux gars musclés!, ajoute Mme Boily. Pour développer leur plein potentiel et intégrer que tout est possible pour eux, les enfants ont besoin de voir des modèles plus égalitaires. Il faut qu’ils puissent se sortir du discours «t’es un garçon, voici la direction dans laquelle tu t’en vas; t’es une fille, voici la direction dans laquelle tu t’en vas».

Pour choisir les livres aux valeurs d’égalité et d’ouverture à la diversité, Kaléidoscope s’impose plusieurs critères. Au-delà de la promotion de l’égalité, il y a la manifestation d’émotion sans égard au genre, la présence de personnages féminins actifs, des lieux non stéréotypés, et une représentation d’une diversité de taille, d’âge, d’ethnies, et de modèles familiaux. Dans la vidéo The Ugly Truth of Children’s Books disponible sur YouTube, quelques-uns de ces critères sont appliqués pour retirer des livres d’un rayon d’une librairie. Le très faible nombre de livres restants qui satisfont les critères est… éloquent. À l’origine de cette vidéo, les autrices des Histoires du soir pour filles rebelles s’en servent pour démontrer le besoin de modèles féminins dans les livres.

Besoin d’outils pour parents et enseignants

Selon Brigitte Carrier, peu de titres sur les sujets de l’égalité étaient disponibles il y a 10 ans, mais ça change. Responsable du site Web les Sentiers littéraires qui présente plus de 2000 livres jeunesse de fiction, elle ajoute que les livres ne remplacent pas les discussions, mais les aident. Les auteurs et les autrices, véritables artistes des mots, offrent par leurs textes un support aux parents et aux enseignants : «Les mots sont soigneusement choisis et, parfois même, il y en a très peu. L’illustration complète le message».


« Les adultes que vont rencontrer les enfants sont des modèles pour eux. En outillant ces adultes, on renforce la promotion des comportements égalitaires. »
Line Boily, la coordonnatrice de Kaléidoscope

Les livres choisis par Kaléidoscope se trouvent non seulement sur le site Web, mais aussi identifiés par un autocollant dans un nombre croissant de bibliothèques municipales et de librairies à travers le Québec. Le site Web présente des fiches pédagogiques pour guider les enseignants dans l’animation d’activités pour les cours d’éthique et culture religieuse, d’univers social, ou d’éducation à la sexualité. De plus, l’équipe de Kaléidoscope se déplace dans les milieux préscolaires, primaires ou les classes universitaires pour une formation sur les pratiques éducatives en matière d’égalité.

Fiction, biographie ou documentaire?

Quel type de livre choisir? Selon Brigitte Carrier, les personnages de livres de fiction se présentent souvent sous les traits d’animaux, rendant les messages plus faciles à passer que s’ils étaient présentés de manière plus didactique. «La force de la fiction est de transmettre un message de façon plus subtile et fine, dit-elle. L’enfant va recevoir le message selon son âge, son contexte, son vécu. Il va pouvoir y repenser et y retourner. Ça sollicite son imagination et sa pensée critique».

D’autre part, «plusieurs documentaires proposent à la fin de l’ouvrage des compléments, des jeux-questionnaires qui permettent de vérifier la compréhension», souligne Mme Boily. Même s’ils peuvent être plus pédagogiques ou encyclopédiques, ils ont leur raison d’être.

Du côté des biographies, leur contexte historique est riche, soutient Emmanuelle Bergeron, autrice jeunesse d’une série, chez Soulières Éditeur. Elle a à son actif une série sur des femmes au parcours exceptionnel en art, en sport, en science ou par leur persévérance. «Ces femmes ont été têtues. Elles ont surmonté bien des épreuves avant de faire de la science ou du sport, dit-elle. Par exemple, il y a un siècle, on interdisait aux femmes de faire du sport parce qu’on croyait que c’était dangereux pour elles. Les jeunes que je rencontre dans les classes sont surpris d’apprendre cela!» Aussi, ces histoires vraies impressionnent les jeunes. Elle en tient pour exemple cette scientifique, Hypathie d’Alexandrie, qui s’est fait tuer parce qu’elle était mathématicienne et athée : «Si j’avais inventé une histoire, je n’aurais pas inventé ça! Ça frappe l’imaginaire». Elle prépare pour l’automne un livre sur les exploratrices et aventurières.

Mme Bergeron, aussi journaliste et rédactrice scientifique, a eu l’idée de la série alors qu’elle devait écrire des encadrés sur des scientifiques pour un manuel scolaire. «En voulant présenter autant de gars que de filles, je me suis rendue compte que peu de femmes scientifiques étaient connues, raconte-t-elle. De plus, ce sont toujours les mêmes qui reviennent, comme Marie Curie. Mais quand on en cherche, on en trouve». Ces femmes tenaces au parcours remarquable sont des exemples autant pour les garçons que les filles. Par ses livres comme Quatre filles de génie, le message qu’Emmanuelle Bergeron lance aux jeunes c’est : «Si tu aimes ça, fais-le!»

Info :
kaleidoscope.quebec
sentiers.bibl.ulaval.ca

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LE FÉMINISME DANS UNE FAMILLE DE GARS

Messages sur les médias sociaux, nouvelles à la télévision, pornographie discutée à l’école, paroles de chansons hip-hop : autant d’occasions d’aborder l’égalité des sexes et le respect des femmes. Joë Bouchard, père de quatre garçons de 15 mois à 13 ans, l’affirme : «Si j’ai la chance d’aborder l’égalité entre les hommes et les femmes et de les faire réfléchir, je vais le faire.»

Pourquoi, comme père, être féministe? «C’est normal et naturel. C’est dans l’ordre des choses que cette égalité-là soit atteinte un jour. Comme pères, on a un rôle à jouer» affirme-t-il sans détour. Mais au-delà des paroles, «il faut que ce soit aussi présent par mon exemple, comme pour le partage des tâches et la manière dont je m’adresse à leur mère.»

Élevé par une mère qui était ouvertement féministe dans son discours, et un père qui l’était dans ses comportements, M. Bouchard baigne dans un entourage qui lui ressemble, où «les hommes ont cette sensibilité à l’égalité, et côtoient des femmes pour qui c’est important». Parmi les voix des hommes qu’on entend souvent dans la sphère publique, «les antiféministes ou les masculinistes ont souvent le haut du pavé, mais j’ai l’impression que le père de 2020 au Québec a davantage une posture féministe».


« Il faut que ce soit aussi présent par mon exemple, comme pour le partage des tâches et la manière dont je m’adresse à leur mère. »
Joë Bouchard

Quand les sujets se présentent, il leur donne son point de vue. «Devant des situations où il y a des stéréotypes, des clichés ou des idées de domination, je leur demande : «Est-ce que c’est normal? Est-ce que c’est respectueux? Les femmes que tu connais comme ta mère ou tes cousines, seraient-elles heureuses dans une situation comme cela?» Ça les amène à réfléchir. Je veux leur montrer à être critique. Je sème une graine.»

Pour faire comprendre à ses garçons d’où sont parties les femmes et que l’avancée de leurs droits est très récente, il leur explique quelques faits historiques. «Ma grand-mère n’avait pas le droit de vote, ma mère ne pouvait pas signer de bail. Ça fait seulement quelques décennies que ç’a changé. Quand je raconte cela aux garçons, ils sont surpris», raconte-t-il, montrant que les garçons ont déjà intégré que l’égalité devrait être la référence normale. 

«Sans dire que l’égalité est atteinte, le Québec a déjà fait beaucoup de choses [par rapport au reste du monde]. Avec les enfants, on a beaucoup d’occasions de discuter de l’égalité entre les hommes et les femmes, et on n’a pas fini de le faire», conclut-il. 

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SUGGESTIONS DE LECTURES ÉGALITAIRES PAR KALÉIDOSCOPE

0 à 4 ans
Toi comme moi : Besoins, émotions, champs d’intérêt ... Les bébés sont tous semblables peu importe leur sexe.
May Sansregret
Fondation Marie-Vincent, 2019

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4 à 9 ans
Tu peux : Une fille qui pète ou qui parle fort, c’est possible? Et un garçon qui pleure, qui fait la cuisine ou qui danse? Bien sûr!
Élise Gravel
La courte échelle, 2018

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6 à 12 ans
Une drôle de fête pour Alice et Thomas : Un anniversaire qui amène des situations plutôt cocasses. Chaque chapitre est suivi de questions afin de permettre aux jeunes de développer leur pensée critique en lien avec l’hypersexualisation.
Stéphanie Deslauriers, 2018 

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9 à 12 ans  
Pourquoi les filles ont mal au ventre? : Avec des ­illustrations sans tabou, ce livre présente les inégalités que subissent les femmes dans le monde tout en soulignant une réalité complexe et hétérogène.  
Lucile de Pesloüan
Éditions Isatis 2017