Faire le deuil de sa maison

Le déménagement est une transition importante qui peut marquer longtemps un individu. Qui n’a pas rêvé à la maison de son enfance des années après l’avoir quittée? Qu’on la redoute ou qu’on l’accueille pour les possibilités qu’elle autorise, cette séparation du lieu habité se vit bien souvent comme un deuil, syndrome de notre attachement à ce lieu qu’on a fait sien : la maison.

Dans son essai sur l’art et le deuil de l’espace habité paru en février dernier, Anouk Sugár nous partage le résultat d’une longue réflexion et d’un travail de recherche étoffé qui s’est étalé sur cinq ans. Riche et solide grâce à une minutieuse revue de la littérature, la réflexion de cette sociologue montréalaise se nourrit également d’expériences personnelles.

Entre l’enfance et l’adolescence, l’auteure a vécu avec «beaucoup de difficultés» l’expérience de quitter une maison. Intriguée par sa propre réaction, elle a consulté des professionnels pour tenter de comprendre ce qu’elle ressentait; elle était loin de se douter qu’elle ferait plus tard un mémoire sur le sujet. «Avec le temps, j’ai commencé à mieux comprendre toutes les implications que quitter un lieu peut avoir à certains moments de sa vie», explique l’auteure qui propose de comprendre ce que représente la maison pour comprendre le deuil qui lui est associé. 

La maison est un abri.

Dans son essai sur l’art et le deuil de l’espace habité, Anouk Sugár nous partage le résultat d’une longue réflexion et d’un travail de recherche étoffé qui s’est étalé sur cinq ans.

«Juste au niveau physique, quand on n’a pas de maison, on est mal pris», observe Anouk Sugár. Sans maison, le corps fragile de l’humain est menacé et l’esprit se ressource avec plus de difficulté. Déjà, l’instinct de survie motive l’attachement à ce lieu perçu comme indispensable à la vie humaine. 

La maison est le double de notre corps.

«La maison est véritablement notre deuxième peau. Elle nous accueille, elle nous abrite. En fait, on l’habille même à notre image. Elle devient vraiment une partie de notre identité», remarque la sociologue. Or, comme le corps qui doit vieillir et mourir, la maison a aussi un caractère éphémère. L’appréhension du deuil de la maison, notre double, se présente alors comme un rappel de notre propre mort inévitable.

La maison est un récipient des mémoires.


« La maison est véritablement notre deuxième peau. Elle nous accueille, elle nous abrite. En fait, on l’habille même à notre image. Elle devient vraiment une partie de notre identité. »
Anouk Sugár, sociologue

«Petit à petit, la maison se nourrit et se construit avec les habitudes des habitants, explique Anouk Sugár. Parce qu’on y laisse des traces, parce qu’on y a vécu des évènements, parce qu’on y fait mille et une choses qui comblent et construisent notre vie jour après jour : la maison devient la trace de notre humanité.»

Tel un souvenir de voyage qui évoque et témoigne d’une aventure, l’image de la maison sert à attacher les multiples souvenirs qui ont bâti l’identité d’une personne. Ces souvenirs sont contenus dans la disposition du mobilier, les objets amassés, la décoration, les égratignures sur le plancher, les gestes qu’on répète; mais aussi par les souvenirs immatériels d’évènements importants qui ont eu lieu, comme les premiers pas d’un enfant. Lors d’un déménagement, «il faut qu’on emballe toutes ces couches de mémoires accumulées dans des cartons et qu’on opère une transition vers un nouveau lieu», décrit l’auteure.

Surmonter le deuil par l’image

«Pour moi, l’art et la sociologie ne diffèrent pas tellement», dévoile la sociologue qui est également une artiste visuelle accomplie. «On donne forme à quelque chose qui est profondément humain, qui est commun à qui nous sommes», décrit-elle.

Il n’est donc pas étonnant qu’Anouk Sugár fasse appel à des œuvres d’art dans son livre Perdre la maison pour illustrer ses propos autant que pour les soutenir. «L’art va permettre de décrire ce qui est difficilement descriptible», observe-t-elle. Elle consacre d’ailleurs une partie de son livre au thème du deuil vécu par l’image.

L’essai d’Anouk Sugár, <em>Perdre la maison</em>, est paru en février 2020 dans la collection Art des éditions Varia.

«L’image permet de faciliter la transition du mort vers un endroit qu’on ne connaît pas et la maison vers un nouvel habitat qu’on réinvestira», remarque Anouk Sugár. «Le fait de créer une image permet de mieux l’assimiler et de mieux s’en détacher», constate la sociologue qui évoque toutes les mythologies et les religions qui ont tenté de représenter la mort pour mieux l’appréhender.

«Depuis la nuit des temps, on utilise l’art et les rituels pour marquer les transitions et faire sens de ce que l’on vit», confirme Marie-Ève Laflamme, art-thérapeute professionnelle membre de l’Association des art-thérapeutes du Québec (AATQ). «Toutes les créations artistiques ont une volonté de faire du sens, il y a quelque chose qui veut s’exprimer», ajoute celle qui utilise l’art comme outil thérapeutique depuis 10 ans auprès de personnes qui vivent un cancer.

La thérapie par l’art

Alors que les vertus thérapeutiques de l’art semblent instinctivement reconnues depuis longtemps, la pratique professionnelle de l’art-thérapie est encore méconnue au Québec. «Créer avec l’image ou dessiner chez soi peut être thérapeutique pour une personne, mais on fait de l’art-thérapie quand on entre dans une thérapie accompagnée par une thérapeute», explique d’emblée cette professionnelle qui détient une maîtrise en art-thérapie de l’Université de Concordia et qui pratique maintenant à Québec.

Le déménagement est une transition importante qui peut marquer longtemps un individu.

L’art-thérapeute accompagne la personne dans la quête du sens des images qui vont émerger de sa créativité et qui l’habitent. L’art-thérapeute ouvre le dialogue sur le processus créatif de la personne pour découvrir le sens de ses créations afin qu’elle puisse progresser dans la connaissance de soi et l’atteinte du mieux-être. «Je dis toujours à mes participants : vous êtes l’expert de votre production artistique», souligne Marie-Ève Laflamme. «L’œuvre permet à la personne de se mettre en contact avec ce qui est vécu à l’intérieur. Oui, il se peut que je décode des trucs — dans les symboles, dans la gestuelle, dans les couleurs utilisées, dans la manière que la personne s’engage avec son œuvre —, mais je ne suis toujours là que pour ouvrir des portes, des pistes de réflexion», explique-t-elle.

L’archétype de la maison

Avec tous les souvenirs qui s’y attachent et même une part de notre identité, pas étonnant que le symbole de la maison se rencontre fréquemment en thérapie comme en psychanalyse. D’ailleurs, le déménagement est reconnu pour être un des 10 facteurs de stress les plus importants pour un individu, tout comme la perte d’un être cher, dévoile Marie-Ève Laflamme.

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Vous pouvez contacter Marie-Ève Laflamme pour connaître ses disponibilités et en apprendre plus sur l’art-thérapie sur son site marieevelaflamme.com.

L'ART POUR SOI

La pratique de l’art par soi-même est un bon moyen de se détendre et de s’ancrer dans le moment présent. Cette pratique aide à réduire le stress tout en travaillant l’expression de soi. Évidemment, c’est aussi un excellent moyen de passer du bon temps et de se faire plaisir.

Pour découvrir les bienfaits de l’art utilisé comme outil thérapeutique, il faut absolument une art-thérapeute, souligne Marie-Ève Laflamme qui a encore quelques disponibilités pour l’été. Sur le site de l’Association des art-thérapeutes du Québec, on peut facilement trouver les art-thérapeutes pratiquant dans notre ville. Toutefois, on remarque rapidement que ces professionnels ne courent pas les rues! À l’instar de Mme Laflamme, certains art-thérapeutes offrent des séances de groupe, parfois sur des thématiques précises, et proposent aussi des consultations privées.