Jérôme Ferrer parle volontiers de « cuisinothérapie ». Une façon de générer du bonheur.

Faim de vivre, soif de partager

CHRONIQUE / L’avenir était un horizon rempli de promesses. Jérôme Ferrer partageait sa vie avec celle qui était sa meilleure amie depuis l’enfance. Sa Virginie. Le bonheur avait la couleur des projets qu’ils nourrissaient ensemble. Plus que tout, ils rêvaient de fonder une famille.

Une première grossesse s’est terminée en fausse couche. Quelques mois plus tard, même joie suivie du même malheur, le douloureux scénario se répétait.

C’est là, entre quatre murs d’hôpital, le cœur déchiré par la perte d’un autre bébé, qu’ils ont reçu la nouvelle. Un séisme. Une chape de plomb sur demain. L’inimaginable diagnostic : Virginie était atteinte d’un cancer du poumon de stade 4.

Elle qui ne fumait pas. Elle qui prenait grand soin de sa santé. Elle qui n’avait que 36 ans.
La vie, soudain, imposait un virage. Le couple l’a emprunté sans savoir ce qu’il y aurait au bout du chemin. 

Mais il a avancé main dans la main, toujours.

C’est cette traversée douloureuse que le chef du réputé restaurant montréalais Europea raconte dans Faim de vivre, livre-témoignage à des lieux des nombreux recueils de recettes qu’il a déjà publiés. Moments tendres et épisodes éprouvants sont abordés avec sincérité et grande délicatesse.  

« C’était vraiment la première fois de ma vie où je me prêtais au jeu de l’écriture. Ça m’a pris un an pour construire ce bouquin. Et ça m’a demandé beaucoup de courage. »

Parce que le livre commandait de revisiter une zone sensible, marquée par la perte de celle qui était son amoureuse et que la maladie a fini par emporter.

« J’ai quand même voulu écrire ce récit parce que, peut-être, il pourra aider d’autres familles qui vivent quelque chose de semblable, des gens qui accompagnent des proches dans la maladie. Lorsque ma conjointe a reçu le diagnostic, j’ai été pris de court, j’étais terrassé, foudroyé par le chagrin. Je me suis senti désemparé et dépourvu, je ne savais pas quoi faire pour l’aider si ce n’était de lui dire : compte sur moi, je suis là pour toi. Après ça, concrètement, la seule chose que je savais faire, c’était la cuisine. Et je ne savais même pas par quoi commencer au niveau de l’alimentation. Il y a bien des magnifiques ouvrages qui parlent d’aliments anti-cancer, mais lorsque la maladie est installée, lorsque le cancer est là et incrusté, qu’est-ce qu’on fait? »

Ces questions, il les a posées aux oncologues, aux médecins traitants. Ils n’avaient pas de réponse. Ils ne savaient pas.

« J’ai envisagé la cuisine comme une médecine parallèle, une forme de médecine douce qui ne peut pas faire de mal, qui fait du bien au corps, au cœur, à l’esprit. Les seules armes qui étaient à ma dispo, c’était les aliments et mon savoir-faire. Au début, je ne savais pas comment m’y prendre. J’ai fait des essais-erreurs, tout au long du parcours. J’ai pu relever un certain nombre de choses. »

Par exemple que les plats très relevés ne passaient pas. Ceux très parfumés non plus.

« Si on cuisine du chou, ou bien une bisque, ça embaume partout dans la maison et cette odeur de soufre ou de fruits de mer exacerbe la nausée qui vient avec la chimio. Les gens qui suivent ces traitements ont souvent une altération du goût. Leur palais devient plus sensible à tout ce qui est âcre, tout goûte le fer. »

L’appétit en prend pour son rhume. Le coup de fourchette aussi. Est arrivé un moment où Jérôme Ferrer ne savait plus quoi apprêter.

« Ce jour-là, je suis tombé sur un vieux livre dans lequel il y avait quelques recettes que cuisinait la grand-mère de Virginie. J’y ai pigé un plat tout simple de tomates farcies cuites au four. »
Révélation, puissante leçon. D’un seul coup, l’appétit est revenu. Le repas était bon, bien sûr, mais il y avait plus que ça. Il y avait que chaque bouchée était un réconfort.

« J’ai vu quel était le pouvoir de la nourriture associée à d’heureux moments. Cette recette permettait à Virginie de se replonger dans une situation d’enfance, une époque où tout allait bien, où il n’y avait pas la maladie qui rôde. Ça a été un moment percutant, j’ai vraiment compris la portée que pouvait avoir cette cuisine réconfortante. »

Jérôme Ferrer parle volontiers de « cuisinothérapie ». Une façon de générer du bonheur. Pour ceux qui reçoivent les offrandes si tendrement cuisinées, bien sûr. Mais pour ceux qui mettent la main à la pâte aussi.

Il raconte cette fois où, par exemple, il a proposé aux enfants de cuisiner un dessert à apporter à l’hôpital. Le garçon de Virginie (né d’une première union) et les deux nièces du couple ont applaudi l’idée. La cuisine est devenue une joyeuse fabrique à biscuits, le temps d’un après-midi.  

« Faire un dessin qu’on veut heureux et plein de soleil pour remonter le moral de l’autre quand le cœur est triste et inquiet, c’est parfois difficile. Cuisiner quelque chose qui fera plaisir, c’est simple, ça a du sens. Les enfants ont mis tout leur cœur à préparer un dessert spécial. Et lorsqu’on est arrivés à l’hôpital avec ces douceurs, leur mine n’était pas la même. Ils avaient le regard pétillant. Ils étaient contents de ce qu’ils avaient réalisé, ils avaient hâte de voir le bonheur de Virginie, de partager avec elle une bouchée, un moment. »

Partager. Le mot revient souvent dans le récit comme dans l’entretien. C’est un essentiel, une base. On comprend et il confirme : pour Jérôme Ferrer, la table est avant tout un lieu de rendez-vous. Le repas est le parfait prétexte pour se retrouver ensemble.

« Même quand le plat cuisiné est complètement raté, le moment peut être agréable. On se moquera de ce mets brûlé, peut-être. On se souviendra de la douceur de l’instant, surtout. Des fous rires et de la bonne humeur qu’il y avait. C’est ce qui va rester gravé dans nos esprits. J’ai compris ça, et ça a changé ma façon de pratiquer ce métier. Avant, ma cuisine, je la faisais avec mes tripes, mon cœur, avec mes connaissances. Aujourd’hui, je pars aussi du principe qu’un repas, c’est plus qu’un plat servi. Ça te rappelle quelque chose. Des émotions ressenties, des moments partagés, une expérience vécue. »

C’est tout ça qui s’imprime dans le cœur comme un souvenir précieux. Les heures heureuses.  

« On oublie vite les moments difficiles passés avec les gens. Quand ils nous quittent, on se rappelle surtout des beaux moments. »

Malgré la douleur immense de perdre celle qu’il aimait, il n’a jamais regretté d’avoir croisé sa route. Le bout de chemin qu’ils ont fait ensemble a été teinté par les épreuves qu’a amenées la maladie, mais les instants de bonheur et l’amour qui les liait étaient tellement plus grands que le reste.  

« J’ai trouvé ça difficile, après son départ. Il y a eu des moments où j’aurais voulu disparaître, moi aussi, pour aller la rejoindre. Mais cette faim de vivre qui habitait Virginie jusqu’à la toute fin, je l’ai faite mienne. J’ai souhaité offrir comme témoignage que, oui, la vie peut parfois être cruelle, mais malgré tout, elle reste belle. Et grande. L’important, c’est d’aimer et d’être aimé. La cuisine, dans tout ça, c’est quelque chose de doux, un acte d’amour, une façon si belle de donner de l’affection à quelqu’un. »

Écrire aussi peut être un acte d’amour. Un geste vers l’autre. Faim de vivre, c’est un peu ça. D’abord parce que les pages ont été écrites dans un élan généreux, avec le désir d’aider ceux qui avancent dans la tempête. Ensuite parce que tous les profits des ventes du livre seront versés à la Fondation Charles-Bruneau et à la Maison de soins palliatifs Victor-Gadbois.