Épier, traquer... «stalker»?

Je stalke, tu stalkes, il stalke… L’expression, adoptée de l’anglais, a fait surface dans le langage commun ces dernières années pour parler, le plus souvent, du comportement plutôt bénin d’épier des connaissances sur les réseaux sociaux à leur insu. On a même vu le terme se glisser dans le paysage littéraire cet automne avec un recueil de nouvelles, «Stalkeuses». Le Soleil s’est penché sur les différents visages de ce comportement, qui peut mener jusqu’au harcèlement criminel.

Le mot stalking possède plusieurs équivalents en français, mais qui traduisent différents aspects du phénomène. On parle de l’action d’épier, d’observer, de surveiller quelqu’un à son insu. Parfois, le comportement se double d’une poursuite réelle, on parle plutôt alors de traque. 

«On est dans un continuum de santé-maladie, là-dedans comme dans autre chose», opine Louis Diguer, professeur en psychologie à l’Université Laval. «Il y a des situations très bénignes, qui sont parfois liées à des difficultés transitoires, des passages difficiles de la vie, ou du développement, mais ça va aussi jusqu’à de la psychopathologie lourde, où les victimes peuvent vivre un réel danger», détaille-t-il. 

Ainsi, un conjoint peut vivre une période de surveillance très serrée après une infidélité, un «comportement transitoire» qui peut être réglé avec de l’aide psychologique. Ou encore, un parent anxieux peut tomber dans l’excès de surveillance avec son enfant adolescent qui commence à prendre de l’autonomie. «En psychologie, c’est comme en médecine, il y a le comportement et il y a les causes en dessous. Quelqu’un peut avoir de la fièvre parce qu’il fait une méningite ou une laryngite», illustre-t-il. 

Pour Louis Diguer, l’avènement des réseaux sociaux n’a rien changé au comportement comme tel, mais il l’a certainement rendu plus facile. «On a parfois besoin de se rassurer, de se relier à quelqu’un par une voie un peu fantasmatique, un peu magique. Avec Internet, ça peut se faire très rapidement, chez soi, en pantoufles», expose-t-il. «D’une certaine façon, c’est plus socialement acceptable. Ça devient un peu dans les mœurs, beaucoup plus qu’avant.»

L’universitaire rappelle aussi qu’il y a une «surreprésentation de gens qui sont seuls chez les stalkeurs, des gens très isolés socialement». Ce sont souvent des gens qui s’inventent une vie à travers celle des autres, explique-t-il. À l’autre bout du spectre, il y a aussi «des prédateurs, des gens qui ont des troubles de personnalité sévères, qui sont très agressifs, et qui peuvent vraiment devenir dangereux», précise-t-il. 

Collectif sous la direction de Fanie Demeule et Joyce Baker, «Stalkeuses», Québec Amérique, 189 pages

Épier au féminin

Des profils comme ceux exposés par Louis Diguer, on en trouve plusieurs dans les 16 nouvelles du recueil Stalkeuses (Québec Amérique), de l’adolescente exaltée par une idole sur un réseau social, à la femme désœuvrée qui fantasme sur la vie des gens qui ont emménagé dans son ancien appartement. 

Si les traqueurs sont souvent des hommes, Fanie Demeule et Joyce Baker, elles, ont pris le contrepied pour explorer le regard au féminin dans le projet collectif qu’elles ont dirigé. 

«C’était important d’utiliser ce terme-là parce qu’il est connoté sur l’excessif et sur le contrôle du monde, de ce qu’on voit. Dans “stalkeuses”, il y avait quelque chose d’agressif. Et je pense que ça paraît aussi dans nos histoires, ce sont souvent des regards un peu fous, névrosés», explique Joyce Baker, qui signe une des nouvelles. 

Parmi les 16 histoires, toutes écrites par des femmes, sauf une, on trouve différentes approches, certaines plus légères, d’autres plus sérieuses, plusieurs flirtant avec le suspense et l’inquiétant. 

«C’est ancré dans une problématique très contemporaine, mais pas restreinte du tout aux réseaux sociaux. Même dans mon imaginaire à moi, qui n’a pas grandi avec les réseaux sociaux, le stalker est quelqu’un qui va regarder quelqu’un d’autre à travers une fenêtre, un trou de porte. C’est entrer dans l’intimité de l’autre par une ouverture», explique Joyce Baker.

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LE CAUCHEMAR INVISIBLE

Julie S. Lalonde parle de la violence faite aux femmes depuis plus de 15 ans : c’est son métier de sensibiliser la population à cet enjeu. Pourtant, derrière sa façade d’activiste forte et vocale, elle était elle-même victime d’une violence insidieuse et invisible : une traque incessante de la part d’un harceleur.

«C’était comme un film d’horreur. Maintenant que ça fait quelques années qu’il est décédé, j’en suis rendue à un point où je peux en parler, mais c’était horrible. Horrible», insiste-t-elle en détachant chaque syllabe du mot. «J’ai eu peur à tous les jours pendant 10 ans», raconte la Franco-ontarienne de 34 ans.

«La chose que les gens ne comprennent pas, et c’est pire dans le contexte du mouvement #metoo, c’est qu’il y a une impression que maintenant les femmes sont libres de parler de n’importe quoi», explique-t-elle. «Mais quand on se fait traquer, si on en parle, la situation devient pire. Parce que ton stalker veut que tu admettes qu’il est capable de venir te chercher, et que tu as peur. Il veut savoir qu’il a un effet sur ta vie.» 

Julie S. Lalonde connaissait bien celui qui est devenu son bourreau. Il s’agit d’un ex-petit ami, qui n’a jamais accepté la rupture et l’a poursuivie pendant 10 ans. La première fois qu’elle a contacté la police, avec en mains un volumineux dossier documentant les agissements du harceleur, la traque ne s’est qu’intensifiée. «Il était 24/7 sur mon dos», dit-elle. La police l’a crue, mais a tardé à agir. Plus de six mois plus tard, quand ils ont finalement donné le feu vert à une poursuite, Julie Lalonde était terrifiée par l’idée que la situation s’envenime encore plus. Elle a tout laissé tomber, a décidé de se débrouiller comme elle pouvait. 

L’activiste Julie S. Lalonde partage son expérience dans «Hors de la noirceur», une vidéo de sensibilisation, créée devant le manque d’information sur le harcèlement criminel en ligne.

Le facteur de la peur

Au Canada, la loi protège contre le harcèlement. Pour qu’il devienne criminel, il faut toutefois que le harcèlement soit répétitif, mais aussi qu’il cause un sentiment de peur chez les victimes. Et c’est là le nœud du problème, selon Julie S. Lalonde. Comment mesurer la peur? Le cas tout récent de Sue Montgomery, mairesse de l’arrondissement Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal, en est un exemple parlant. En cour pour freiner l’ardeur de Robert Michael Edgar, qui la poursuivait depuis des années, elle a vu la juge Flavia K. Longo acquitter l’homme de trois chefs d’accusation. Selon la magistrate, le harcèlement n’était pas de nature criminelle, puisque l’élue n’avait pas peur de son harceleur. Elle en voulait pour preuve une vidéo où l’élue tenait tête à l’accusé. «Souvent, on mesure comment la femme a peur à partir de stéréotypes, et dès qu’elle démontre un peu de force, on se dit “OK, elle n’a pas peur”. C’est pour ça que la loi est compliquée», commente Mme Lalonde. 

Dans le cas Montgomery, Robert Michael Edgar a finalement été condamné par un autre juge, qui a imposé de sévères interdits de contact, autant en personne que sur le Web. Dans une autre décision médiatisée de la dernière année, une femme, Renée Toupin, a été reconnue coupable de harcèlement criminel auprès du chanteur Kevin Parent. Selon la juge Guylaine Tremblay, la Couronne a réussi à démontrer que l’artiste a réellement craint pour sa sécurité. La harceleuse connaîtra sa sentence au début du mois d’octobre, mais Kevin Parent a témoigné avoir vécu 15 ans de harcèlement avant cette conclusion devant les tribunaux.

Le long cauchemar de Julie S. Lalonde, lui, s’est terminé avec le décès de son harceleur, il y a quelques années. Du jour au lendemain, c’était fini, elle était libre. Elle a eu envie de partager son expérience et de réaliser une vidéo de sensibilisation, devant le manque d’information sur le harcèlement criminel en ligne. De là est né Hors de la noirceur, une vidéo d’un peu plus de cinq minutes où elle raconte son histoire, illustrée par l’artiste montréalaise Ambivalently Yours. Un projet financé à même des dons du public, où l’activiste donne aussi des conseils pour se protéger. 

On le trouve au outsideoftheshadows.ca.