Être un parent séparé vient avec son lot de défis et sa dose de culpabilité. Mais il y a moyen de trouver un équilibre et d’être heureux(se) dans ses vies.

Double vie

CHRONIQUE / Je l’avoue. Je mène une double vie. Depuis environ trois ans. Je ne suis pas une psychopathe ou une agente double. Pas non plus une super héroïne, quoique des fois, je suppose que je me qualifierais si je m’achetais une cape, comme bien des parents que je connais. Non, je suis juste une femme séparée avec deux enfants.

J’ai ma vie de mère, qui ressemble à celle des autres parents. Je suis peut-être un peu plus dans le jus parce que je suis seule pour tout gérer.

Mais comme tout le monde, je cours pour aller à la garderie, à l’école ou au camp de jour. Je me fends en quatre pour préparer des repas santé (la plupart du temps!), mais qu’ils vont aimer. Je me bats pour que mes filles mettent de la crème solaire.

Ma sacoche triple de volume cette semaine-là : les lingettes, les bouteilles d’eau, les collations.

Tout est pensé en fonction de mes enfants. Surtout les activités. Je connais les ours polaires de l’aquarium par leur petit nom. Je cours les fêtes familiales à travers la ville. On essaie de voir les cousins, les amis, les grands-parents.

Je fais le plein de câlins. Je me fâche aussi, des fois. Et je me sens coupable. On n’a pas le goût de se chicaner quand on se voit juste 50 % de la vie.

Et puis l’autre moitié du temps, c’est comme si je reculais dans le temps. À l’époque où je n’avais pas encore d’enfants. Tout à coup, je n’ai plus que moi à m’occuper. Comme si je mettais mes responsabilités de mère dans le sac qu’elles apportent chez leur père, à côté du chapeau de rechange et de leur carte d’assurance maladie. La vida loca.

Je peux sortir (tard) parce que je peux dormir (tard) le lendemain. Je peux prendre un bain de quatre heures ou écouter une série sans plier du linge en même temps. Je peux manger ce que je veux sans me demander comment je vais inclure du brocoli dans ma recette. Je peux travailler (tard aussi!), sans me sentir coupable de ne pas être là pour souper avec mes filles.

Je me rappelle quand je suis déménagée après ma séparation. Ma voisine d’en dessous m’avait dit : «Tu vas voir, on apprécie de plus en plus notre semaine sans enfants avec le temps.» J’avais trouvé ça terrible. Je l’avais jugée. Je m’étais demandé quel genre de monstre était son enfant pour qu’elle dise ça.

Maintenant, je comprends. Quand on a des enfants, on sait qu’on va devoir mettre sur pause plusieurs choses pendant quelques années. Comme avoir du temps. Ou comme faire la «grâce» matinée ou des fois juste aller à la toilette toute seule!

Quand tu te sépares, soudainement, tu retrouves accès à certains plaisirs oubliés. Il y a une culpabilité qui vient avec, je ne peux pas le nier. On se sent un mauvais parent d’avoir du fun, même sans nos enfants. Et surtout de se rendre compte, parfois, que c’est parce qu’ils ne sont pas là qu’on en a eu autant.

On parlait de ça l’autre jour dans un party. Moi j’étais pénarde, alors que les parents à temps plein couraient un peu partout. Je vois parfois que certains l’envient, ma double vie, quand Junior crie et que Juniorette chigne.

Un des gars avait un air de chevreuil ahuri quand je parlais. Il n’avait pas d’enfants, mais ne comprenait pas qu’on puisse être bien même quand on n’a pas les nôtres avec nous. Il me jugeait, comme je l’avais fait aussi avant lui avec ma voisine.

Oui, j’aurais aimé mieux avoir réussi mon couple et voir mes enfants tous les jours. Mais ce n’est pas arrivé pour toutes sortes de raisons.

Qu’est-ce que je devrais faire au fond? Rester à me morfondre chez moi? Je ne verrais pas plus mes filles. Elles seraient quand même chez leur père.

Alors j’ai choisi d’être heureuse dans la vie. Dans mes vies. Une où je m’éclate et je pense à moi. Et l’autre où j’essaie d’être la meilleure mère possible, question de rattraper tous les moments qui me glissent entre les doigts, une semaine sur deux.

Parce que le problème avec deux vies, c’est qu’on ne peut malheureusement pas en mettre une sur pause pendant qu’on vit l’autre.