Charles Morin, spécialiste du sommeil de renommée internationale, est clair : le sommeil est nécessaire au maintien d’une bonne santé, au même titre que l’alimentation et l’activité physique.

Dormez avant de mourir

CHRONIQUE / Dans le bus, j’aime observer les gens qui cognent des clous. L’autre jour, j’ai vu un gars dans la trentaine qui essayait que ça ne paraisse pas. Il ouvrait grand les yeux lorsqu’il se réveillait en sursaut : ben non, je ne me suis pas endormi.

C’était un mardi matin, vers 9h30, moment de la journée où on est censé être bien vigilant. Le gars était loin d’être le seul en carence de ZZZ. J’en vois souvent, des comme lui, qui somnolent sur la banquette de l’autobus au beau milieu de l’après-midi ou de la matinée.

Ce genre de scène n’étonne pas Charles Morin. Spécialiste du sommeil de renommée internationale, le professeur de psychologie à l’Université Laval devient ce mois-ci le président de la World Sleep Society, une organisation mondiale dédiée à la santé du dodo.

Sur son ordinateur, M. Morin voit s’empiler les études sur la pénurie de sommeil qui frappe les sociétés modernes. Et il n’a pas peur de le dire : «c’est très, très clair que c’est une épidémie.»

Oui, une épidémie, comme dans un «phénomène pernicieux, nuisible qui atteint un grand nombre d’individus», dit mon Larousse.

Les chiffres sont frappants. Les experts recommandent sept à neuf heures de sommeil. Mais près de trois quarts (74 %) des Canadiens dorment moins de sept heures par nuit, 28 % de cinq à six heures et 8 % moins de cinq heures, selon un récent sondage Angus Reid.

Malgré tout, le sommeil est «tout à fait ignoré par nos gouvernements», le «parent pauvre» de la santé publique, déplore M. Morin, qui est directeur du Centre d’étude des troubles du sommeil de l’UL et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les troubles du sommeil.

Ce n’est pourtant pas si compliqué. Pour être santé, il y a trois piliers : l’alimentation, l’activité physique et le sommeil. «Mais historiquement, on a toujours juste entendu parler des deux premiers et le sommeil a toujours été un peu négligé», dit le professeur.  

On ne compte plus les campagnes de sensibilisation sur l’importance de bien manger et de bouger. Mais bien dormir ? À part des campagnes de la SAAQ sur la fatigue au volant, elles sont très rares.

Mieux dormir, vivre plus longtemps

Or, le sommeil est aussi crucial que les deux autres piliers, fait valoir Morin. La littérature scientifique montre un lien clair entre le nombre d’heures passées à dormir et l’espérance de vie. Les gens qui ne dorment pas assez (moins de sept heures) ou trop (plus de neuf heures) vivent moins longtemps.

Bien sûr, une courte nuit ne tue personne. Mais à force de négliger le repos, les gens accumulent ce que les spécialistes appellent une «dette de sommeil». Et c’est là que ça devient dangereux. 

En disette de dodo, on devient moins vigilants et plus à risque d’accident sur la route, mais aussi au travail — sur un chantier de construction, par exemple.

De la même façon, on risque davantage d’être victime d’une erreur médicale si on se présente à l’hôpital la nuit que le jour, parce que les médecins et les infirmières qui font de longues heures de garde sont moins alertes, fait remarquer M. Morin.


Il n’y a pas beaucoup de gloire à dire qu’on a besoin de 8-9h de sommeil pour être efficace
Charles Morin, directeur du Centre d’étude des troubles du sommeil de l’UL et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les troubles du sommeil

D’autres impacts sont moins flagrants, mais tout aussi néfastes et, parfois, mortels : obésité, maladies cardiaques, cancer, diabète, dépression majeure, la liste est longue.

En dépit de ces conséquences, on est encore nombreux à faire comme si c’était normal d’être chroniquement crevé. Et le cliché associant force de caractère et faible besoin de sommeil persiste, déplore Charles Morin.

Ça fait «un peu macho de dire qu’on va fonctionner avec 5h-6h de sommeil par nuit. Il n’y a pas beaucoup de gloire à dire qu’on a besoin de 8-9h de sommeil pour être efficace», dit-il.

Les milléniaux semblent d’ailleurs les plus disposés à négliger l’oreiller. Ils sont 71 % à affirmer que le sommeil est la première chose qu’ils sacrifient quand ils manquent de temps, selon le sondage Angus Reid.

Ajoutez à cela une frontière de plus en plus floue entre le travail et la maison. Quand on se sent obligé de vérifier ses courriels du bureau dans son lit, difficile de ne pas perturber son sommeil avec la lumière bleue de l’ordinateur ou du téléphone.

Réveil nécessaire

Charles Morin pense qu’il est temps qu’on fasse du sommeil une priorité. Concrètement, il conseille de se réserver sept ou huit heures pour dormir, de se donner des horaires de lever et de coucher réguliers, et d’éteindre les écrans une à deux heures avant d’aller au lit.

Les gouvernements provinciaux et fédéraux devraient aussi se réveiller, croit-il, et mettre sur pied des campagnes de santé publique sur l’importance de maintenir de bonnes habitudes de sommeil.

«Je dormirai quand je serai mort», disent parfois les gens qui pensent qu’aller se coucher, c’est pour les faibles. Il faudrait peut-être leur suggérer de dormir avant de mourir.