Dompter les allergies

Les allergies alimentaires se sont multipliées ces dernières années, au point de s’inviter dans toutes les écoles et aux fêtes d’enfants. Mais il y a de l’espoir et beaucoup de recherches en cours. En 20 ans de pratique dans le domaine, le Dr Rémi Gagnon a vu la science évoluer. Il parle rémission, désensibilisation, prévention et relativise les risques d’en mourir.

À une époque, les allergies alimentaires étaient dans une impasse. «Il n’y avait rien à faire», se rappelle le Dr Gagnon, président de l’Association des allergologues et immunologues du Québec. «On sait aujourd’hui qu’une personne allergique sur cinq peut espérer avoir une rémission naturellement.»

Il met toutefois «un gros bémol» : tout dépend de la façon dont l’allergie a commencé. Un enfant qui a fait un choc anaphylactique sévère après avoir mangé des arachides a peu de chance de voir son problème disparaître tout seul.

Immunothérapie orale

La bonne nouvelle, dit-il, la désensibilisation alimentaire a fait beaucoup de chemin. En août 2017, l’Hôpital Sainte-Justine à Montréal ouvrait sa première clinique d’immunothérapie orale, un projet pilote de trois ans voué à faire des petits partout dans la province. 

L’immunothérapie consiste à consommer chaque jour des micro portions de l’allergène (comme 1/50e d’arachide), dont les doses grimpent graduellement. Le traitement vise d’abord à améliorer la qualité de vie des personnes atteintes de plusieurs allergies et peut permettre d’éviter une réaction si elles consomment accidentellement les aliments à problème. Le taux de succès se situe entre 70 et 80%, rapportait la Presse canadienne en octobre.

Timbres cutanés

Des timbres cutanés sont également en développement pour la désensibilisation. Ils servent à exposer les patients allergiques à des allergènes, via la peau. Actuellement, l’efficacité des timbres semble être meilleure chez les enfants que chez les adultes. À Québec, 65 jeunes patients participent à la recherche sur le sujet, souligne le Dr Gagnon, aussi directeur général de la Clinique spécialisée en allergie de la Capitale et chef de service au CHUL. 

«Pour l’instant, dans aucun de ces protocoles, on ne parle de guérison certaine. On atteint plutôt un niveau de sécurité qui permet de manger un aliment sans être inquiet.»

Des arachides avant un an

Auparavant, on retardait l’introduction du lait à un an, celle des œufs à deux ans, celle des arachides et du poisson à trois ans. Les recommandations ont changé.

Parmi les découvertes importantes des dernières années, il cite l’étude du Dr Gideon Lack, en Angleterre, qui a changé tous les guides de pratique.

«Auparavant, on retardait l’introduction du lait à un an, celle des œufs à deux ans, celle des arachides et du poisson à trois ans. On s’est rendu compte qu’en faisant ça, on avait plus d'enfants allergiques», expose le Dr Gagnon.

Le chercheur anglais a introduit dès l’âge d’un an des arachides à un très grand groupe de patients à haut risque de développer des allergies, parce qu’il y en avait déjà dans la famille. Résultat ? Cette intervention a diminué le risque de devenir allergique de 86% !

«Plus tôt on introduit l’aliment allergène dans l’alimentation normale, moins on a de risque de développer une allergie et plus on a de tolérance.»

Le Dr Gagnon reconnaît que l’exercice peut être complexe quand un enfant plus âgé est allergique, mais qu’on cherche à prémunir le plus jeune. «Beaucoup de familles trouvent des stratégies. La recommandation aujourd’hui est de commencer à introduire des aliments allergènes autour de 4 à 6 mois.»


« La recommandation aujourd’hui est de commencer à introduire des aliments allergènes autour de 4 à 6 mois. »
Dr Rémi Gagnon, président de l’Association des allergologues et immunologues du Québec

Et à l’école?

Les interdictions alimentaires à l’école ne se limitent plus aux noix. Certaines classes proscrivent mangue, kiwi, si un élève est allergique. 

L’augmentation des types d’allergies s’explique par notre alimentation qui s’est diversifiée. «Dans les années 70, on ne mangeait pas beaucoup de sésame ici. Maintenant, ça fait partie de nos habitudes. Même chose pour les crustacés», illustre le Dr Gagnon.

Il se montre prudent lorsqu’il se prononce sur la prévention dans les écoles, qu’il estime tout de même «exagérée». «Je ne veux pas minimiser. Quand on est allergique, il y a un risque de faire des anaphylaxies et de mourir.»

Il relativise toutefois ce risque et rapporte certaines études aux chiffres surprenants. L’incidence d’anaphylaxie fatale dans la population en générale est d’un cas sur 10 millions à 90 millions. «On a plus de chance de mourir d’un meurtre aux États-Unis que de mourir d’une allergie alimentaire.»

Un cas sur 500 000 à 1 million

Ce risque passe à un cas sur 500 000 à 1 million chez les personnes ayant une allergie alimentaire connue. «Un cas de trop», convient le Dr Gagnon.

D’où l’importance de faire de la prévention pour apprendre à traiter correctement. Il y a de la formation dans les écoles. Mais tout le monde doit être bien entraîné. 

«Même chez les parents, la pensée populaire est qu’il faut avoir de la misère à respirer avant de réagir. Il faut s’enlever ça de la tête ! Plus tôt on traite une réaction allergique, plus on a de chance qu’elle soit faible et n’aille pas plus loin.»

Les personnes à risque doivent traîner un auto-injecteur d’épinéphrine et il est vital de l’utiliser à temps. Quand il y a apparition d’un symptôme d’allergie très sévère ou de deux symptômes de catégories différentes (peau, voies respiratoires, système digestif, système cardio-vasculaire), il faut faire l’injection. «Par exemple, si un enfant a des plaques rouges et qu’il vomit, c’est assez pour agir.»

Les personnes à risque doivent traîner un auto-injecteur d’épinéphrine et il est vital de l’utiliser à temps.

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Les allergies en chiffres

20 à 25 % de la population québécoise souffre d’allergies en tout genre

4 % de la population québécoise adulte souffre d’allergies alimentaires

8 % de la population québécoise juvénile souffre d’allergies alimentaires

7 ans est l'âge avant lequel la majorité des enfants perdent leurs allergies alimentaires

70 allergologues actifs au Québec

63 % de la population ignore quoi faire en cas d’anaphylaxie

En un mot 

Anaphylaxie › Réaction allergique rapide et généralisée touchant plusieurs systèmes ou organes, souvent imprévisible, qui peut conduire au décès en quelques minutes en absence du traitement adéquat. Elle se produit généralement dans les minutes qui suivent l’exposition à l’élément déclencheur, sinon, dans les deux premières heures.

Sources: Dr Rémi Gagnon et Allergies Québec

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Comprimés et autres allergies

Des comprimés à mettre sous la langue sont offerts sous ordonnance depuis quatre ans pour les personnes allergiques aux graminées.

Les allergies saisonnières ne sont pas en reste et font aussi l’objet d’importants projets de recherche, mentionne le président de l’Association des allergologues et immunologues du Québec, Rémi Gagnon. Depuis quelques années, la désensibilisation est possible grâce à des comprimés sous la langue.

Ils sont offerts, sous ordonnance, depuis quatre ans pour les personnes allergiques aux graminées, depuis trois ans pour celles allergiques à l’herbe à poux et depuis novembre 2017 pour les Nord-Américains sensibles aux acariens.

Ces comprimés sont une solution de rechange aux traitements de désensibilisation par injections, un long processus qui demandait plusieurs visites en clinique.

Pour des allergies plus légères, les antihistaminiques en vente libre en pharmacie se sont aussi améliorés en étant plus efficaces et plus sécuritaires à plus forte dose.

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Saviez-vous que...

› 8 aliments sont responsables de plus de 90 % des réactions allergiques? Il s’agit du lait de vache, des œufs, du soya, du blé, des arachides, des noix, du poisson et des fruits de mer.

› il est déconseillé d’essayer de rester assis ou debout en cas d’anaphylaxie? Pour réduire les risques d’une réaction fatale, il est recommandé de rester couché. En cas de nausées, il vaut mieux s’allonger sur le côté.

› aucune étude sérieuse n’a encore permis de conclure aux bienfaits des probiotiques dans le traitement des allergies? Sans dire qu’ils sont mauvais, impossible d’affirmer non plus qu’ils aident.

Sources: Dr Rémi Gagnon et Allergies Québec

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Le Québec dans la course

Les chercheurs québécois participent à l'effort de guerre contre les allergies. Parmi eux, le Dr Philippe Bégin et son équipe travaillent en immunothérapie orale à l’Hôpital Sainte-Justine, les Drs Bruce Mazer et Moshe Ben-Shoshan ont un projet du même type à l’Université McGill. Le Dr Moshe Ben-Shoshan est aussi en train de devenir une sommité pour ses recherches sur les allergies à la pénicilline.

La Dre Christine McCusker, professeure à McGill et chef de service à l'Hôpital de Montréal pour enfants, a remporté en 2016 un prix pancanadien pour ses «recherches exemplaires dans les domaines de l’allergie, de l’asthme et de l’immunologie». 

Il y a quelques années, dans la foulée du vaccin controversé à base d’œuf contre la grippe H1N1, des universités québécoises ont uni leurs forces. Une série d’articles a mené à changer les recommandations nord-américaines sur la vaccination. «On a réussi à démontrer que ce n’était pas un risque pour les personnes allergiques aux œufs. On a été un peu les pionniers», mentionne notamment le Dr Rémi Gagnon.