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«C’est pas juste!»

CHRONIQUE / «C’est pas juste, elle en a plus que moi!»

Je regarde les deux morceaux de gâteau. Les deux m’apparaissent pourtant pas mal identiques. Je propose de sortir la balance et le ruban à mesurer pour s’en assurer! Ma blague ne passe pas. Pour elle, le constat est clair : la sœur en a plus, c’est évident! Une preuve irréfutable que je l’aime plus qu’elle...

Quand on a plus d’un enfant, on cherche souvent à être juste. À être aussi attentif à l’un et à l’autre. À offrir le même montant pour le cadeau de fête. Même les «je t’aime» et les compliments s’additionnent parfois dans une sorte de décompte mental parental. On a tellement peur qu’un de nos enfants se sente délaissé, moins aimé!

Mais il ne faut pas confondre égalité et équité, explique la psychoéducatrice et auteure Solène Bourque. «On a souvent tendance à faire pareil-pareil pour chacun des enfants, alors qu’ils n’ont pas le même âge, pas les mêmes besoins. Il faut se centrer sur ce dont son enfant a besoin.»

Pour illustrer son idée, elle donne l’exemple d’une blessure. On ne guérit pas une éraflure, une fracture et un mal de tête de la même façon. Ainsi, même si on donne le même remède à tous — un pansement par exemple —, on ne résoudra pas le problème des trois. Pourtant, le traitement était égalitaire... Mais il ne répondait pas au besoin.

C’est dans la nature humaine : on n’aime pas sentir que quelque chose est injuste, même adulte! Mais les enfants, qui sont dans «l’émotion brute», ont encore plus de difficulté à rationaliser ces différences, fait valoir Mme Bourque.

«Dans leur tête, il faut que ça soit pareil. Si papa et maman n’agissent pas pareil avec moi, ça veut dire qu’ils m’aiment moins, que je suis moins important pour eux.»

Photo 123RF/Nadezhda Prokudina - brother and little sister rivalry concept, sorting presents

Pourtant, chaque enfant est unique. Et les traiter sur un pied d’égalité ne les rendra pas plus heureux, au contraire. Il faut miser sur cette unicité. Par exemple, si vous devez prendre plus de temps avec un enfant parce qu’il a de la difficulté en maths, essayez de compenser en prenant du temps avec votre autre enfant plus tard. Mais pas pour faire des maths s’il n’en a pas besoin. Ça sera peut-être pour faire de la lecture, ou un casse-tête.

L’idée est de ne pas pénaliser votre enfant qui a de la facilité ou qui a un bon comportement. Sinon il pourrait être tenté de se faire remarquer en ratant sa dictée ou en étant tannant en classe ou à la maison!

Je t’aime... différemment
Même l’amour que l’on a pour nos enfants est différent. Il ne se manifeste pas toujours de la même façon. On peut même avoir plus d’affinités avec un enfant qu’avec les autres. Et les enfants ne sont pas dupes, ils le voient bien. «Arrêtez de répondre aux enfants : “Je vous aime égal, je vous aime pareil!”», prévient la psychoéducatrice. Alors, quoi répondre quand votre enfant vous dit que vous aimez plus son frère ou sa sœur que lui? «J’ai autant d’amour pour l’un et pour l’autre dans mon cœur, mais je ne vous aime pas pareil, parce que vous n’êtes pas pareil!» suggère Mme Bourque.

Et pour les compliments? Encore là, on ne doit pas se sentir obligés de faire les mêmes compliments. Un enfant doit apprendre à accepter que les autres peuvent recevoir des compliments, et pas lui. Apprendre à être fier et content pour l’autre. On peut aussi rappeler à l’enfant qu’on lui en a fait un, il y a quelques minutes, sur son beau bricolage ou parce qu’il nous avait aidés à ranger.

Mme Bourque propose même un petit carnet pour consigner les bons coups ou les compliments. L’enfant peut y jeter un œil quand il a l’impression qu’il n’a jamais de compliments, lui! Et pour pousser la réflexion plus loin, on peut même lui demander de quoi il est fier. Ainsi, il apprend à voir sa propre valeur et ses forces, plutôt que d’attendre seulement des félicitations des adultes.

Pour les cadeaux, vaut mieux y aller avec une certaine égalité toutefois, surtout si les enfants sont petits, conseille Mme Bourque. En donner le même nombre par exemple. Comme ils ne connaissent pas la valeur de l’argent, il peut être difficile de comprendre qu’ils n’ont qu’un cadeau parce qu’il coûte plus cher au lieu de quatre comme frérot ou sœurette. Même si on l’explique. On peut alors faire quelques paquets avec des articles peu coûteux, pour qu’ils aient le même nombre à déballer. Ça évitera sûrement une crise en plein réveillon!

Pour le dodo, un enfant plus vieux a le droit de se coucher plus tard. On peut expliquer au plus jeune qui criera à l’injustice qu’à son âge, son aîné se couchait aussi à cette heure. Profitez-en pour passer quelques minutes en solo dans la chambre avec le plus petit pendant que le plus vieux lit ou joue tranquillement, suggère Mme Bourque. Ce petit moment exclusif fera sans doute passer la pilule plus facilement au plus jeune. Vous aurez ensuite aussi un précieux temps en tête-à-tête avec votre grand.

Et pour revenir au gâteau, pourquoi ne pas les laisser s’arranger entre eux? Confiez à un des enfants la tâche de couper les parts, mais en lui disant que c’est lui qui sera le dernier à choisir. Il fera assurément bien attention de faire des morceaux égaux! Quitte à sortir la balance et le ruban à mesurer!