Chantal et Cindy ont eu leur premier enfant trisomique en 2012.

En toute intimité

Portrait de famille: vivre sa différence

Qu’est-ce qui peut bien pousser une jeune femme à vouloir adopter un enfant trisomique, après avoir pourtant accouché d’un enfant déjà atteint de cette maladie ? Rencontre avec des gens ordinaires… au cœur extraordinaire !

J’entre dans le modeste semi-détaché d’un quartier paisible. Chantal et Cindy, la mi-trentaine, m’accueillent sur fond sonore de babil d’enfants qui jouent. Ces parents sont loin du stéréotype des lesbiennes de la télé.

Portrait de famille

On sent une saine synergie entre deux êtres qui s’aiment et se respectent visiblement beaucoup, tout simplement. C’est peut-être en partie ce qui explique que ni l’une ni l’autre ne dit vivre d’intimidation au quotidien face à son orientation sexuelle.

Dans cinq ans, la famille de Chantal et Cindy se voient élever des alpagas sur une ferme.

« Je pense que j’ai toujours su que j’étais attirée par les femmes », me confie sans pudeur Cindy Chamberlain, dont le souvenir des explorations sexuelles de l’enfance s’est fait avec des filles. Plus réservée, sa conjointe Chantal Ares admet s’être plutôt découverte sur le tard : « C’est à l’école que Cindy a commencé à me faire du charme. Je n’avais jamais considéré cette option-là. On était ensemble, je la laissais. Il m’a fallu au moins deux ou trois ans et l’aide d’un psy pour me faire à l’idée d’être dans une relation homosexuelle, mais aujourd’hui, je le vis très bien. » 

Et la famille, elle a réagi comment ? Très bien dans les deux cas. « Mon père savait déjà », me dit Cindy en riant. « Juste à voir mes yeux quand Chantal venait chez nous, il avait compris ! Ma mère était un peu déçue, elle pensait qu’elle ne serait jamais grand-mère. »

De jeune femme à jeune maman

Tôt dans la relation, Cindy révèle son souhait d’avoir un enfant. Chantal lui en laisse volontiers le plaisir : « Ce n’était pas en moi », dit-elle simplement. En fait, elle n’est pas rendue au même point de sa vie et ça cause une première tension dans le couple. « On a failli se séparer à cause de ça », avoue tristement Cindy. Mais le temps arrange les choses et Chantal finit par accepter le désir de sa conjointe.

Chantal Ares et Cindy Chamberlain

Rapidement, un autre débat survient : Cindy veut connaître les joies de la grossesse, Chantal préfère l’adoption. Comme le couple s’entend pour avoir deux enfants, on coupe la poire en deux : le premier sera le fruit de la grossesse de Cindy, le second sera adopté. Le couple fait des démarches auprès d’un laboratoire de Montréal qui fait appel à un donneur de sperme américain. 

Cindy se souvient que la grossesse a été pénible : « Je pouvais être malade 10 fois par jour ! » À la 21e semaine, un choc terrible les attend : l’échographie révèle que l’enfant à naître sera trisomique. 


« Sans même nous demander notre avis, le médecin a tout de suite dit qu’il me signerait un coupon pour demander l’avortement. J’ai trouvé ça ultra insultant, s’indigne Cindy. C’est pas un déchet! On parle quand même d’une vie ! »
Cindy Chamberlain

Chantal acquiesce et ajoute : « Personne dans le personnel médical ne te pousse à considérer de mener la grossesse à terme. On ne fait pas valoir la possibilité d’être heureuse quand même. Le fœtus est trisomique ? Tant pis, il faut avorter », dit rageusement la jeune femme résolument pro-vie.

Le couple n’a que deux semaines pour prendre sa décision. Cindy est inquiète. Elle ne connaît que peu de chose de la trisomie. Finalement, c’est Chantal qui fait pencher la balance : le couple est solide, se sent prêt à avoir un enfant, quelle qu’en soit la condition.

La question qui tue

Les deux mamans sont confrontées à l’incompréhension de certaines personnes de leur entourage : mener à terme sa grossesse quand on sait que l’enfant sera trisomique est-ce un geste égoïste ? Est-ce un service qu'on rend à l'enfant, qu'on prive d'une jouissance de la vie ?

La question choque Chantal. « Dire ça, c’est comme dire qu'on ne voit la qualité de vie qu'au travers les yeux de gens en santé ! Pourquoi l’enfant n’aurait pas droit à la vie lui aussi ? »

Des larmes coulent sur ses joues. Elle serre les dents, se force à surmonter l’émotion pour poursuivre : «Accomplir des buts et être heureux, c’est possible même avec un handicap.»

L’air est lourd, le ton est sans réplique. À côté d’elle, du haut de ses cinq ans, le petit bonhomme regarde sa maman, qu’il interroge des yeux. Il sent qu’il se passe quelque chose. Elle le rassure d’un câlin, sans bruit. 

« Tu vis un deuil, confie Chantal. Tu te dis que ton enfant ne sera jamais comme les autres. Puis, tu rencontres des gens qui vivent la même chose que toi et tu apprends à voir les choses différemment. »

Fragile bébé

Le 6 novembre 2012. Sur le coup de 16h, Cindy accouche à l’Hôpital de Gatineau. C’est un bébé tout blond, qui s’appellera Cédric. Rapidement, on doit le transférer à l’Hôpital pour enfants de l’Est de l’Ontario en raison de son faible bilan de santé. Cédric régurgite tout ce qu’il avale. En raison de sa trisomie, il naît avec une malformation du tube digestif. On doit d’urgence lui amputer une partie du côlon. L’opération, qui prend plusieurs heures, lui sauve la vie. Il reste hospitalisé pendant trois semaines. Pour Chantal et Cindy, autant dire toute une année. Presque 2 ans plus tard, nouvelle opération, cette fois pour procéder à la rotation de l’intestin.

En raison de la trisomie, Cédric est né avec une malformation du tube digestif.

Graduellement, les deux femmes adoptent une philosophie différente à l’égard de leur enfant, une vision humaine qui tient compte des limitations de Cédric. « On l’élève pour qu’il soit heureux, pas pour ce qu’il va devenir », explique Chantal.

Un enfant sans handicap est généralement investi des rêves de ses parents : il sera médecin, avocat, joueur de hockey. Un enfant trisomique est investi d’un tout autre désir parental : qu’il soit heureux et qu’il puisse s’intégrer à son environnement social. Simplement.

Le regard des autres

Les premières années sont les plus difficiles. L’inquiétude, les deuils, la fatigue se succèdent entrecoupés de larges sourires, de périodes de bonheur intense et d’un débordement d’amour réciproque entre les mères et leur enfant.

Lors d’une promenade, Cindy ne peut s’empêcher de remarquer le regard des autres qui croisent son fils, ou les commentaires parfois crus d’autres jeunes enfants. Chantal semble moins affectée. Elle se dit que ce n’est pas parce qu’on regarde Cédric qu’on le juge. Et puis, la société change. Les parents sont de plus en plus nombreux à vouloir que leurs enfants s’amusent avec Cédric et rencontrent le couple de mamans, pour se familiariser avec la différence. Pour qu’elle ne soit plus, justement, si différente.

Différence? Le mot me frappe. Je regarde Cédric, un beau petit bonhomme blond, mignon. Mis à part la forme typique de ses yeux, rien dans son apparence ne trahit sa condition. Pendant les deux heures qu’a duré l’entrevue, il n’a pas semblé agir différemment d'un enfant de son âge, sinon qu’il s’exprime par mots simples.  

Leur nouvelle vie exige toutefois des sacrifices : technicienne en santé animale, Cindy doit abandonner son travail pour prendre soin de son enfant. Devant le manque de ressources, elle devient elle-même travailleuse en accompagnement à la Maison de la famille et reçoit une formation du Pavillon du parc selon le type de clientèle qu’on lui demande d’épauler. Elle quitte en juillet 2018 pour se consacrer à sa famille.

Chantal et Cindy ont adopté un second enfant trisomique quand Cédric a atteint l'âge de deux ans.

Quand Cédric atteint l’âge de 2 ans, la question d’un second enfant revient sur le tapis. Le couple hésite à s’embarquer dans l’aventure, mais le désir est là, il ne peut le nier. Sauf qu’à travers ses fréquentations, le couple apprend que chez les familles d’enfants trisomiques, l’enfant sans handicap est souvent triste pour son frère ou sa sœur dont les capacités sont limitées. L’enfant trisomique, lui, devient vite conscient que son frère ou sa sœur a des amis, mais pas lui.

À deux, c’est mieux !

Curieusement, c’est une émission sur Internet qui apportera l’espoir d’une solution pour les deux mamans. « C’était au sujet d’une femme, mère d’un enfant trisomique, qui en a adopté un second, trisomique aussi. Les deux enfants partagent les mêmes défis, le même univers. Ils semblent beaucoup plus heureux ensemble. Pour nous, c’était une révélation », raconte Chantal.

Des démarches sont donc entreprises. L’adoption d’un enfant handicapé étant beaucoup moins longue au chapitre de l’attente d’un jumelage que celle d’un enfant dit « normal » (médicalement, on dit qu’il est « neurotypique »), l’affaire procède rapidement. Les services sociaux identifient une mère porteuse d’un enfant trisomique, qui mène la grossesse à terme, mais qui a choisi de ne pas garder son bébé. « Elle a accouché et la journée même, moins de 12 heures plus tard, l’enfant était dans mes bras. Je craignais de ne pas m’attacher autant à un enfant adopté, mais il m’a fallu moins de 5 minutes pour tomber en amour avec notre nouveau bébé », révèle Cindy en serrant le poupon dans ses bras. *

Pas de pitié!

Pendant que le p’tit dernier écrabouille un restant de purée dont la consistance semble le fasciner, Cédric, le regard fatigué, nous quitte pour un dodo du midi sans rechigner.

Des regrets, Cindy et Chantal n’en ont aucun. Quand on leur demande ce qu’on doit dire quand on rencontre la maman d’un enfant trisomique, Cindy sourit :

« On me dit souvent que j’ai beaucoup de courage. C’est pas du courage, c’est de l’amour ! Je n’ai pas besoin de la pitié des gens. Je ne suis pas à plaindre, ce qu’on vit est tellement stimulant et enrichissant ! »

Même son de cloche de la part de Chantal, pour qui l’enfant trisomique a le bouton de l’amour inconditionnel continuellement enfoncé. « On reçoit tellement d’amour de nos enfants. Et quand on franchit une nouvelle étape avec eux, le sentiment de réussite est indescriptible ! »

Où donc la petite famille se voit-elle dans 5 ans? La réponse est immédiate : sur une petite ferme, à élever des alpagas ! Toutes deux formées en soins vétérinaires, les deux jeunes femmes croient beaucoup à la richesse des liens entre les enfants aux besoins spéciaux et les animaux de ferme. Une forme de zoothérapie. Elles souhaitent pouvoir en vivre.

Vous croyez que ce sera un défi trop difficile pour elles? Ce serait bien mal les connaître. Cindy Chamberlain et Chantal Ares sont deux femmes ordinaires, capables de choses extraordinaires !

* Les démarches légales sont en cours pour compléter le dossier et les détails concernant le poupon doivent en conséquence rester confidentiels. C’est pourquoi nous ne pouvons ni donner son nom ni montrer son visage d’ici à ce que la procédure d’adoption soit complétée, à l’automne 2018.