ENTREVUE INTIME

Michel Picard: l’antistar

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Jean-Marc Dufresne
Rédacteur publicitaire
Animateur radio, visage rassurant aux informations à la télé pendant des années, personnalité publique engagée dans sa communauté, Michel Picard aurait toutes les raisons d’agir en vedette. Pourtant, il est difficile de trouver quelqu’un de plus humble et reconnaissant de pratiquer une profession très exigeante, au point d’en avoir laissé quelques cicatrices sur sa vie personnelle.

Six heures du matin. Michel Picard consulte l’actualité du jour, non pas comme un retraité — il en a atteint l’âge —, mais comme un exercice matinal de préparation à l’émission quotidienne qu’il anime en après-midi à la radio francophone 94,5 Unique FM à Ottawa. Une nouvelle ou un courriel le met sur une piste; en deux coups de fil, il planifie une entrevue sur un sujet d’actualité régional. 

«Je veux donner encore trois ans à Unique FM», me confie-t-il; «Ça fera alors 10 ans que j’y travaille. J’y crois beaucoup et je veux amener cette station aussi loin que possible avant de quitter.» Quitter pour faire quoi? Autre chose. Ou peut-être rien. Lui qui se relève d’un cancer de la peau, profiter davantage de la vie pourrait bien devenir une priorité aux côtés de sa tendre Brigitte.

Natif de la région de Montréal, Michel a passé tous ses étés sur la ferme de sa grand-mère. «Ma mère était peut-être trop jeune pour s’occuper de moi quand elle m’a eu», dit-il. «J’ai beaucoup aimé la vie à la ferme, entouré d’animaux!» C’est pourtant à l’appel de «la grande ville» auquel il répondra, devenu adulte.

Un vrai

2022 marquera le 50e anniversaire de carrière de Michel Picard. Un demi-siècle s’est écoulé depuis qu’il a reçu l’appel d’Henri Bergeron de Radio-Canada. «Il avait vu ma candidature et m’a dit que si je voulais faire carrière, il y avait une belle opportunité dans l’Ouest canadien. J’ai commencé à Saskatoon. 

Je me souviendrai toujours, j’y suis arrivé un vendredi et le patron m’a dit “ tu commences lundi! ” Je n’avais jamais animé une émission de ma vie!»

Michel s’est cependant très bien tiré d’affaire. Après Saskatoon, il fait un séjour de quatre ans à Vancouver et s’installe à Ottawa pour animer Les Matineux à la radio et Génies en herbe à la télé, avant d’être repêché pour prendre la barre du Téléjournal de Radio-Canada, de 1997 à 2013. Sous son influence, l’info télé prend alors résolument un virage pour se coller à la communauté régionale. Les sondages donnent le Téléjournal nez à nez avec le bulletin de TVA, du jamais vu en région.

Cette popularité tient probablement au fait qu’à l’époque, Michel est partout. «J’étais sur le terrain tout le temps», raconte-t-il. «S’il y avait un événement communautaire ou culturel, j’y allais et souvent, je l’animais. Je le faisais bénévolement par conviction, et les gens ont toujours aimé se voir à la télé et voir qu’on parle d’eux. Souvent, on m’appelait ensuite pour me donner une primeur ou une nouvelle.»

Sportif dans l’âme, Michel a aussi prêté sa voix à la description d’événements d’envergure: les jeux Olympiques de Montréal, Los Angeles et de Séoul, les jeux du Canada, du Québec et ceux de la Francophonie. Il est aussi celui vers qui le diffuseur se tourne pour la couverture d’événements comme le Jour du Souvenir et les élections municipales, provinciales et fédérales.

Au-delà du journalisme

Il serait réducteur de limiter la liste des accomplissements de Michel à sa seule carrière. Tout à tour enseignant en journalisme à l’Université St-Paul et à La Cité, l’homme a aussi été impliqué pendant 30 ans comme administrateur au sein des Caisses populaires de l’Ontario du Mouvement Desjardins. Il a coprésidé la campagne de financement de La Cité et présidé celle de Centraide Outaouais. Il a siégé au Conseil des gouverneurs de l’Université d’Ottawa, dont il a animé  le 150e anniversaire. 

1. Michel, enfant, en compagnie de sa grand-mère Mimi. 2. La première traite de vache sur la ferme familiale. 3. Au camping l’été avec ses enfants 4. Michel entouré de ses enfants, Sébastien et Mélanie.

On ne compte plus les distinctions qu’il a reçu, qu’elles soient l’Ordre de la francophonie, ou la remise des clés de la Ville d’Ottawa. Il a reçu le prix Reconnaissance du Regroupement des gens d’affaires de la capitale pour ses 15 années d’animation du gala annuel.

Financièrement indépendant, Michel Picard pourrait étaler publiquement ses médailles et jouer du coude avec les mieux nantis. Ce n’est pas son genre. Ceux qui le connaissent savent qu’en toute occasion, l’animateur est fondamentalement humble et discret sur sa vie personnelle. Doté d’une grande empathie et d’une écoute peu commune, il préfère qu’on lui parle plutôt que de parler de lui. C’est l’antistar par excellence.

Le prix à payer 

Cependant, il y a un prix à payer lorsque la vie professionnelle occupe toute la place. Sa première union se termine par une séparation. Il a alors deux enfants, une fille et un garçon: Mélanie et Sébastien, dont il obtient la garde partagée. «Je n’ai pas été un papa très présent», reconnaît-il aujourd’hui, «mais j’ai fait de mon mieux… Oui, je pense qu’à l’époque, j’ai vraiment essayé de faire de mon mieux», ajoute-t-il avec un trémolo dans la voix.

Un jour qu’il assiste à un demi-marathon, il rencontre une jeune femme de 27 ans, Brigitte Séguin. Michel en a 10 de plus, mais au premier regard, c’est l’Amour avec un grand A. «Oh oui, j’ai bien vu son coup de foudre», dit-elle aujourd’hui en riant. «C’était dans ses yeux. Moi, ça m’a pris une ou deux semaines et éventuellement, je suis tombée en amour aussi.»

Pour Brigitte, il n’y a pas de différence entre le Michel qu’on voit en public et celui avec qui elle vit chaque jour. «Michel, c’est un gars authentique. Il est tellement gentil et facile à vivre! Il veut toujours faire plaisir.» Et si, au début de leur relation, Michel est souvent absent pour participer à des événements sociaux, Brigitte ne s’en formalise pas. «C’était clair dès le début», dit-elle. «Ça faisait partie de celui qu’il est. Du reste, je l’ai souvent accompagné à ces soirées.»

L’ombre au tableau

Le couple décide de faire vie commune. Bien que Brigitte soit encore en âge, elle décide de ne pas avoir d’enfants. «C’était un choix personnel. Je n’ai jamais senti que j’en avais besoin pour m’accomplir, me réaliser», dit-elle. Sans se considérer comme la mère des enfants de Michel, elle les élèvera comme les siens. 

Bientôt, le courant passe mal entre Michel et sa fille, qui a atteint l’âge des études supérieures. «Une question d’argent», dit-il sans entrer dans les détails. Un jour, la jeune femme coupe
les communications. «Nous ne nous sommes pas reparlé depuis 2000», dit Michel. «Je respecte son choix. Je pense que si on m’annonçait qu’il me reste peu de temps à vivre, je ferais tout pour reprendre contact avec elle; elle sera toujours ma fille et je l’aime», dit-il, le ton sombre.

L’animateur se dit très fier du parcours de vie de ses enfants, qui ont tous deux bien réussi et occupent des emplois professionnels. Il conserve une excellente relation avec ses deux parents, toujours vivants, mais leur état de santé est une préoccupation.

«Ma mère est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Mon père, qui a 92 ans, a été vacciné contre le Covid, mais il a quand même développé la maladie, qui l’affecte beaucoup. Disons que c’est une période émotionnellement difficile», dit-il.

L’homme parfait?

Gentil, généreux, impliqué, aimant, professionnel, Michel Picard n’a-t-il donc que des qualités? «Il est incapable de planter un clou», répond Brigitte en riant. «Chez nous, c’est moi qui suis manuelle. Michel est bien intentionné, mais il est… maladroit.»

Michel Picard conserve précieusement ce cadeau offert par le caricaturiste Paul Roux lors du Salon du livre de l’Outaouais en 1986.

Bon, voilà pour ça. Mais encore? «Michel essaie parfois de gérer ce qu’il ne peut pas gérer, des choses qui sont hors de son contrôle. C’est parfois difficile pour lui de l’accepter», indique-t-elle. Mais Michel nuance: «Ce n’est pas tant du contrôle. Quand un ouvrier vient chez moi, j’aime bien comprendre ce qu’il fait!» À cela s’ajoute un certain déficit d’attention qu’auront remarqué ceux et celles qui ont eu le privilège de travailler avec lui…

Et en privé, il est comment? «Je suis un solitaire», reconnaît-il. «J’aime marcher, faire de la raquette ou du vélo seul ou avec Brigitte. J’ai besoin de ça. J’ai tellement été entouré toute ma vie qu’aujourd’hui, j’apprécie le silence et la tranquillité. Parfois, un bon livre, un verre de vin ou encore un film qu’on écoute ensemble, c’est tout ce qu’il faut.»

«Et ses Sudokus», ajoute Brigitte. «Il en  fait tous les jours, c’est un grand amateur de Sudokus!»

Lorsque la pandémie sera terminée, le couple se promet de voyager à nouveau, en Grèce, peut-être. «Michel a tellement voyagé dans sa vie, il a développé des trucs. Il arrive à tout mettre dans une seule valise», dit-elle. 

Le temps

Si l’écart d’âge de 10 ans ne préoccupait pas tellement le couple à ses débuts, l’un et l’autre sont davantage conscients du passage du temps aujourd’hui. Au carcinome qu’il a récemment combattu, s’ajoutent deux opérations aux mains. «J’ai souffert de la maladie de Dupuytren, une affection de la main qui entraîne la flexion et l’immobilisation des doigts  contre la paume. En clair, ma main se referme, ce qui n’est pas idéal quand  on s’en sert tous les jours», confie Michel. Brigitte avoue avoir craint le pire lorsque le verdict d’un cancer est tombé. «Michel a été très positif, mais c’est sûr qu’on est obligé de voir la vie différemment, de prendre chaque jour comme un cadeau», dit-elle. Il est aujourd’hui en rémission.

Pour autant, il est difficile de croire que Michel Picard cessera un jour toute activité. Il y a fort à parier qu’il conservera un engagement ou l’autre pour se tenir occupé. Possiblement auprès des jeunes journalistes, lui qui adore le mentorat! Mais ce n’est pas pour demain. Michel a encore trop de choses à faire, trop de choses à dire pour s’arrêter. Et son 50e anniversaire de carrière, c’est derrière un micro qu’il le célèbrera, probablement entouré de ceux — et ils sont nombreux — qui ont été des collègues avant de devenir des amis.

Ce jour-là, Michel se sentira comme un imposteur, préférant tourner le projecteur vers les autres. Il acceptera les honneurs humblement, heureux d’avoir pu vivre si longtemps sa passion.