Éducation

Trouble d’apprentissage : des handicaps invisibles

Chez les francophones de l’Ontario, presque une personne sur deux a de la difficulté à bien lire et comprendre un menu, une prescription ou un dépliant¹. Similairement, au Québec, 53,2 % de la population est incapable de lire en vue d’apprendre, de comprendre, d’agir ou d’intervenir en toute autonomie², en baisse de 5 points depuis 2003. Mais pourquoi en est-il ainsi?

Lorsque la fille de Suzanne Bonneville a commencé à montrer des difficultés à l’école, sa mère a entrepris des démarches pour l’aider. Il aura fallu neuf ans d’efforts et de nombreuses évaluations avant qu’un trouble d’apprentissage spécifique en lecture et en orthographe ainsi qu’une dysgraphie soient finalement diagnostiqués, et qu’un plan d’aide soit formulé. C’est pour éviter que d’autres parents vivent le même calvaire qu’elle a mis sur pied l’Association francophone des troubles d’apprentissage (AFPED+).

« Il y a 20 ou 30 ans, les connaissances n’étaient pas là pour dépister les pro-blèmes de littératie à l’école », estime Mme Bonneville, elle-même exenseignante. « À l’époque, on pouvait encore se trouver un emploi malgré une faible scolarité. Mais les temps ont changé. » Heureusement, les recherches en neuropsychologie permettent maintenant de mieux dépister les troubles d’apprentissage comme la dyslexie, qui affecterait une personne sur dix au Canada, selon l’Institut des troubles d’apprentissage. « Aux États-Unis, jusqu’à 80% des enfants éprouvant un tel trouble présentent une forme ou l’autre de dyslexie3. Est-ce différent chez nous? »

Suzanne Bonneville

Comment distinguer…

La difficulté d’apprentissage 
Il s’agit d’une difficulté temporaire qui peut relever de diverses sources : absence prolongée de l’école ou distraction temporaire liée à un évènement spécifique comme le décès d’un être cher, le divorce des parents, le déménagement d’un ami… Une difficulté d’apprentissage se corrige grâce à la récupération. L’enfant rattrape donc le groupe en moins de deux ans. 

Le trouble d’apprentissage (TA)
Ce type de problème perdure parce qu’il relève d’une dysfonction neurodéveloppementale, habituellement d’origine génétique. Le cerveau est branché différemment et il travaille différemment.  Pour surmonter un trouble d’apprentissage, il faut une rééducation, qui implique d’apprendre à faire les tâches différemment. Par exemple, utiliser une technologie d’aide audio pour lire des textes.

Pas bête
Les élèves ayant un trouble d’apprentis-sage ne sont pas nécessairement moins intelligents! Au contraire, pour avoir un diagnostic de T.A., il faut montrer un quotient intellectuel moyen ou supérieur à la moyenne4. L’enfant a donc la capacité intellectuelle d’apprendre à lire et à écrire, mais il n’y arrive pas parce que l’apprentissage de la lecture et de l’écriture suivent des chemins différents dans le cerveau. 

« Trop souvent, l’école enseigne selon la méthode séquentielle, qui préconise de comprendre la démarche pour arriver au résultat », explique Mme Bonneville. « Toutefois, certains enfants ont une approche globale à l’apprentissage. Ils ont besoin de connaître le pourquoi avant de connaître le comment. Dans de telles situations, l’enfant « global » perdra intérêt pendant une leçon qui s’attarde initialement sur le comment et il démontrera des manifestations d’un trouble du déficit de l’attention (TDA). Mais cet enfant n’a pas un TDA, il est seulement victime d’un manque d’arrimage entre la stratégie d’enseignement et la stratégie d’apprentissage! » 

Pour « récupérer » ces élèves, l’ex-enseignante croit que le parent et l’enfant doivent d’abord bien comprendre les manifestations spécifiques du trouble d’apprentissage, car celles-ci varient d’un enfant à l’autre. De plus, il est important d’aider l’enfant à mieux comprendre son style d’apprentissage et comprendre pourquoi il a réussi telle ou telle question, pour ensuite reproduire cette stratégie aux questions qu’il n’a pas réussies. 

Cette approche confirme à l’enfant qu’il a des forces et qu’il peut surmonter ces obstacles. « Et le tout se fait par une approche conviviale et déculpabili-sante », affirme Mme Bonneville. « De plus, les parents doivent savoir qu’ils ne sont pas responsables du trouble d’apprentissage de leur enfant. Arrêtons de se lancer la balle et travaillons ensemble pour aider cet enfant en détresse! ».

Vous reconnaissez-vous?

  • J’ai de la difficulté à comprendre les formulaires;
  • Je suis dépassé par mon courrier,  je ne comprends pas ce qu’on me demande;
  • Je stresse parce que pour un nouvel emploi ou une promotion,  je devrai faire plus de travail écrit; 
  • Je ne suis pas bon pour aider mes enfants en lecture ou en écriture;
  • Je fais beaucoup de fautes en écrivant;
  • Quand on me demande de remplir un formulaire, je trouve des excuses pour ne pas le faire sur place;
  • Je ne trouve pas les mots pour dire ce que je veux exprimer.

Si vous éprouvez ce genre de difficultés, sachez que le centre Moi, j’apprends aide les adultes d’Ottawa et de l’Est ontarien à vaincre l’analphabétisme et à s’intégrer au marché du travail. La directrice Louise Lalonde croit que certains analphabètes s’ignorent : « Souvent, les gens ne réalisent pas qu’ils ont un problème, parce qu’ils ont développé des mécanismes d’adaptation. Ils prennent parfois conscience de leurs difficultés en raison d’une situation ponctuelle. Quand ils viennent chercher de l’aide, on les dirige vers les bonnes ressources, avec empathie et sans humiliation. »

De mal en pis
Selon Mme Lalonde, l’avènement des médias électroniques et des réseaux sociaux a créé une sorte de désengagement envers la lecture, au profit des supports visuels comme le jeu ou les vidéos. 


« Aujourd’hui, de plus en plus de gens décodent le message, mais ils ne le comprennent pas. On assiste à un nivellement vers le bas. Avec les textos et les courriels, on a l’impression que maîtriser la langue est devenu obsolète. »
Louise Lalonde

Mme Lalonde estime que les parents et la communauté ont un rôle à jouer : les organismes jeunesse comme les scouts, les clubs Optimistes et autres peuvent être solidaires de l’école. Elle raconte une anecdote pour montrer que, même à la maison, on peut favoriser un meilleur usage du français : « Souvent, mes enfants me textaient en anglais, une langue en vogue hors des classes. Quand ça arrivait, je ne leur répondais pas. Ils savaient que pour avoir une réponse de ma part, ils devaient m’écrire en français. »

Patiente-partenaire à l’Hôpital Montfort, Suzanne Bonneville n’hésite pas à aller elle-même au-devant de personnes qui affichent un trouble d’apprentissage : « Ils tiennent leur crayon très serré et regardent leur formulaire, l’air un peu perdu. Ils vont souvent devenir plus agités lorsqu’on leur remet un document. Comme ils mettent beaucoup d’effort à lire, ils deviennent de plus en plus tendus et les glandes surrénales émettent de l’adrénaline. Ils vont donc se mettre à taper du pied, ils font cliquer le bouton de la plume; si quelqu’un a les cheveux longs, la personne se met à tourner nerveusement une de ses mèches de cheveux. »

Suzanne Bonneville et Louise Lalonde s’entendent pour dire qu’on ne doit jamais ridiculiser la personne qui montre des difficultés d’apprentis-sage, même pas « pour taquiner ». Par contre, il importe d’identifier le problème. « Une personne qui souffre de diabète aura un diagnostic, ça devrait être la même chose pour un trouble d’apprentis-sage », explique Mme Bonneville. « L’idée n’est pas de mettre une étiquette, mais plutôt d’identifier correctement le trouble afin de mettre en place les bonnes stratégies d’aide. »


Le Droit Famille recommande :
Association francophone des troubles
d’apprentissage (AFPED+)
613 604-2845; afped.ca
Moi, j’apprends
613 748-3879; moijapprends.ca
Clinique d’apprentissage spécialisée
819 663-4400; apprenonsensemble.com

1 AFPED+
2 Institut de la statistique du Québec
3 National Institutes of Health (NIH) aux États-Unis (1996)
4 Pour avoir un diagnostic de trouble d’apprentissage, on doit d’abord éliminer les troubles visuels, troubles auditifs, troubles de la parole et les troubles intellectuels.