SOCIÉTÉ

Êtres vous Woke? 

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Jean-Marc Dufresne
Rédacteur publicitaire
Popularisé par la flambée du mouvement Black Lives Matter aux États-Unis, la tendance Woke fait jaser. Woke signifie « Être éveillé »; mais le mouvement connaît aussi des dérapages qui virent… au cauchemar.

Être Woke, c’est être alerte aux injustices de la société: non seulement le racisme ou le sexisme flagrant dont sont victimes les minorités sur une base quotidienne, mais aussi les manquements dont nous faisons nous-mêmes preuve, parfois inconsciemment, en présumant par exemple qu’une personne de couleur n’est pas native d’ici ou l’utilisation de mots dénigrants pour certaines communautés.

Le courant dépasse donc largement la race, pour englober l’identité de genre et l’ensemble des groupes marginalisés. Cependant, au cours des deux dernières années, l’idéologie initiale a été pervertie au gré des revendications de factions ultra-féministes ou masculinistes, qui ont encouragé au passage la culture de l’annulation (Cancel Culture) en comptant sur l’effet d’entrainement des réseaux sociaux pour mettre automatiquement à l’index quiconque ne partage pas leur dogme.

Revenir à la base
« Le mouvement Woke est parti de thèmes propres à la communauté afro-américaine, où l’expression circule depuis 100 ans », indique le professeur de droit à l’Université d’Ottawa, Gilles LeVasseur. « Il a littéralement pris son envol vers 2014, quand la communauté noire a dénoncé la violence policière dont elle a été victime dans certains états américains. Le message était alors d’être attentif et de dénoncer ces gestes pour s’affranchir de l’asservissement et des injustices face à elle. » Être attentif, éveillé: être woke.

Certaines affaires policières ont effectivement secoué l’opinion publique partout dans le monde: une femme noire abattue dans son sommeil lors d’une perquisition à une mauvaise adresse; ou encore, la mort filmée de George Floyd. Les manifestations de la communauté noire ont parfois viré aux affrontements violents avec les forces de l’ordre et d’autres gestes de brutalité gratuite ont circulé presque quotidiennement sur les réseaux sociaux, tandis qu’ils étaient souvent ignorés par certains réseaux de télévision.

L’homme blanc sexagénaire étant omniprésent dans l’administration publique et à la tête de certaines grandes entreprises mondiales, il est devenu de facto la source perçue de tous les maux. On lui refuse même parfois de collaborer à la recherche de solutions: comment un représentant de la majorité pourrait-il parler au nom de la minorité? Quelle serait sa légitimité?

Directeur clinique au CAP à Ottawa et codirigeant de la Ottawa Black Mental Health Coalition, Papa Ladjiké Diouf, nuance: « Au fond, le message est qu’il n’y a pas de problème à ce que vous soyez avec nous; mais laissez-nous le soin de mener nous-mêmes notre combat. Il faut évacuer le conflit noir/blanc ou LGBTQ/autre et chercher plutôt les solutions. Il faut accueillir nos alliés et ne pas s’enfermer dans une mentalité pour nous, par nous qui est trop restrictive et non productive. »  

Dérapages
Les réseaux sociaux ne disposant de peu ou pas de filtre, la population est exposée aux moindres sautes d’humeur d’influenceurs en mal de clics. Récemment, la réouverture du parc de Disney en Californie a soulevé la controverse, lorsque deux journalistes féministes se sont outrés de voir que l’attraction représentant le classique Blanche-Neige se termine par le baiser 

du prince sur une Blanche-Neige endormie. On dénonce ainsi la culture du viol et la soi-disant normalisation d’un geste posé sans consentement. Peu importe qu’il s’agisse de personnages fictifs d’un dessin animé! 

Michael Bach est le fondateur et président du c.a. du Centre canadien pour la diversité et l’inclusion (CCDI), un organisme de promotion de l’acceptation de l’autre. Sa clientèle est exactement celle dont le mouvement Woke prétend défendre les intérêts; or, M. Bach préfère garder ses distances: « Je comprends l’intention louable derrière l’appel à la prise de conscience collective; c’est dans l’exécution que j’ai des réserves. Le mouvement décide quelle opinion est appropriée. Sa culture de l’annulation ferme toute possibilité de dialogue autour de sujets difficiles. »

Noir et blanc
M. Bach croit que l’émergence du mouvement au Canada est largement attribuable à la consommation que nous faisons des réseaux sociaux. 


« Pour les Woke, il y a ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. C’est la tendance aux États-Unis où tout est blanc ou noir, alors que la culture canadienne est davantage dans les nuances de gris. »
Michael Bach, CCDI.


Papa Ladjiké Diouf dénonce aussi cette culture de l’annulation face aux personnages historiques. « On peut transposer ça sur les statues de héros qui sont tombées ici et là », dit-il. « L’idée n’est pas d’effacer l’histoire; l’idée est qu’il nous faut reconstruire notre mémoire collective. Il faut dire que certains héros ont du sang sur les mains et qu’ils étaient ségrégationnistes. Il faut aussi les remplacer par d’autres héros, plus valeureux en regard de nos valeurs modernes. Certains disent que tout ça, c’est du passé. Mais n’oublions pas que ce n’est pas pour rien si une voiture a des rétroviseurs. Il faut un coup d’œil derrière nous, de temps en temps. » 

Maîtres chez nous?
D’aucuns s’inquiètent aussi de voir les groupes minoritaires canadiens ou européens adopter l’actualité américaine comme si elle se passait chez eux. L’avocat Gilles LeVasseur précise cependant que les valeurs d’une majorité de Canadiens sont distinctes: « Le Canada est définitivement plus multiculturel que son voisin du sud. L’acceptation de l’autre semble meilleure ici, bien qu’il existe des régions du pays aux prises avec des problèmes inquiétants, comme à Toronto ou Vancouver. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il faut éviter d’être amorphe ou de banaliser les abus qu’on voit sur les réseaux sociaux. »

Pour cela, il faut que parents et éduca-teurs s’impliquent, croit M. Diouf. « On doit adapter le message à notre réalité d’ici. La discrimination, la ségrégation existent. On doit rétablir la vérité historique par l’éducation. Sans tomber dans la radicalisation, sans montrer l’autre du doigt, il faut toutefois parvenir à choquer pour provoquer un éveil. »

Avancer prudemment
Me LeVasseur ajoute: « Le mouvement Woke restera bien ancré tant qu’il ne conduit pas à la violence. Il faut du temps pour changer une société, les choses se font par étape. Lorsqu’il y a dérapage, une partie des gens qui vous soutiennent décrochent. Le danger est que le mouvement soit repris par des éléments subversifs pour faire passer des idées radicales; ça diminue d’autant le mérite du combat de ceux qui ont des revendications légitimes », croit-il.

Quel avenir attend donc le mouvement Woke? Sur ce point, le mot de la fin revient à Michael Bach du CCDI.

‹‹ Je crois que la situation va empirer avant d’aller mieux. Les gens ne comprennent pas le vrai sens de l’expression Woke. Je pense que le mouvement demande trop de changements, trop vite. Ça part d’une bonne intention; mais on dit aussi que la route de l’enfer est pavée de bonnes intentions. Je m’attends à un retour du pendule, avant que nous trouvions collectivement un juste milieu pour tous. ››

Le Droit FAMILLE vous recommande
Centre canadien pour l’inclusion et la diversité: ccdi.ca/fr
Le CAP: centrelecap.ca
Gaytineau: gaytineau.com
Conseil de la communauté noire de Gatineau: ccng.info