Au pays des cageux : le grand radeau grince, craque, se tord.

CES MARINS AUX ÎLES FLOTTANTES

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Le grand Charles Dickens à la découverte de notre fleuve, écrit en 1842 « je fus époustouflé de voir un gigantesque radeau flottant au gré du courant, avec 30 ou 40 maisonnettes à bord, et autant de mâts, de sorte que cela s’apparentait à une avenue pavée en bois sur le Saint-Laurent ».

 LA VIE SUR UN FIL ... D’EAU 

Le pilote crie pour annoncer un écueil. Quatre-vingts cageux plongent leurs longues rames dans l’onde. La cage formée par les radeaux s’élance dans les rapides à une vitesse effroyable. Les billes de bois gémissent, inaudibles dans le grondement assourdissant. Le ciel est calme. Pas la moindre aiguille de pin ne s’agite dans la forêt qui enveloppe cette scène spectaculaire dominée par cet enfer d’eaux. Les rameurs à genoux s’accrochent aux traverses. « Épeurant à contempler », lit-on dans l’Illustrated London News de février 1863. 

Les strophes des poètes de l’heure Octave Crémazie, Louis Fréchette, Nérée Beauchemin, Charles Gill et Alfred Desrochers racontent l’épopée de nos cageux vénérés « comme des de mi-dieux », surenchère William Chapman. 

Le fleuve Saint-Laurent reçoit les Raftsmen du lac Ontario ainsi que des rivières Richelieu, Saint-Maurice, Chaudière et, des Outaouais, la voie capitale qui procure les radeaux. Pendant un siècle (1806-1914), la navigation des cages a orné l’image de marque de la Belle Province. 

LA FABRICATION DES RADEAUX 

Jusqu’en 1885, le bois équarri est toujours groupé en radeaux selon l’archétype Columbo imaginé par Philemon Wright. Les pièces sont disposées parallèlement avec des poutres transversales. En Outaouais, on cheville l’armature. Au lac Ontario, chez D.D. Calvin, on a recours à des harts ou à des chaînes. 

Progressivement, l’industrie forestière du Canada s’étendra jusqu’aux flancs de nos océans, là où les radeaux ressemblent à des cigares géants. Le modèle néo-brunswickois griffé Hugh Robertson se remorque facile ment en eaux côtières agitées. Il sera imité dans l’Ouest canadien jusqu’au pays de l’Oncle Sam. 

LE PLUS GRAND ARTÉFACT FACE À LA CAPITALE DU CANADA

L’invention du glissoir à cages dès 1829 par Ruggles Wright génère une expansion du commerce en accélérant sa course : 80 % du pin récolté provient de l’Outaouais. Alfred De Celles, journaliste, décrit en 1905 que les cages sont démantelées en amont des Chaudières pour que les radeaux soient envoyés un à un dans le Hull Slide qui contourne la cataracte et le Trou du Diable. De nos jours, le vestige séculaire de ce premier glissoir en Amérique du Nord se déhanche sur deux propriétés commerciales (NEQ 3370955935, NEQ 1170977533) de la E. B. Eddy ; sa mise en valeur reste compromise.

Les exploits des cageux sont associés étroitement à l’industrie forestière et à la construction navale alors en très forte demande. Notre série d’articles se poursuivra le 8 mai prochain pour marquer la présence des femmes dans ce corps de métier atypique. 

Isabelle Regout et Alexandre Pampalon
Experts de l’ère des cageux
À lire : la descente du fleuve en train de bois : véritables Ulysses canadiens.