Justin Trudeau est le gagnant de la semaine, alors que Doug Ford est le perdant, estime notre chroniqueur

Le costume du PM

Il fut un temps où l’été marquait une pause de l’activité politique. Les élus se retranchaient dans leurs circonscriptions, voguaient d’épluchettes de blé d’Inde en festivals et n’avaient pas si hâte à la rentrée. Les temps ont changé. Stephen Harper, en précipitant une campagne électorale outrageusement longue en 2015, et dont il paiera le prix, raccourcira beaucoup la pause estivale. À défaut d’être de véritables vacances, elles étaient quand même salutaires.

Les élections à date fixe y sont pour quelque chose tant à Ottawa qu’à Québec. Quelle qu’en soit la date légale, dans les deux cas en octobre, les hostilités commencent bien avant le déclenchement. On s’étonne donc moins de la date retenue par Justin Trudeau pour brasser les cartes de son conseil des ministres. Il donne ainsi du temps à ses nouveaux titulaires pour maîtriser les dossiers avant la reprise des hostilités et passe presque sous silence l’aveu d’un bilan incertain que porte toujours cet exercice. Les sondages ajoutaient à l’inquiétude. Attendez-vous maintenant à le voir en tenue estivale, western ou folklorique dans tous les événements où le suivront les caméras. 

Le nouveau cabinet Trudeau compte 34 ministres. C’est beaucoup. Il doit s’attendre à ce que les conservateurs le soulignent. Il fallait toutefois passer des messages et dans le cas de l’Ontario viré au bleu conservateur et pas très progressiste, ce sera entre autres par l’ajout de trois ministres. Il en faudra davantage pour bâtir une relation fonctionnelle avec l’inquiétant Doug Ford qui, aussitôt élu, a coupé court à la participation de l’Ontario à la Bourse du carbone.

Plusieurs commentateurs ont vu dans ce remaniement une révision et un renforcement de l’approche canadienne face à la menace protectionniste des États-Unis. On peut aussi et surtout y voir un ajustement important en politique intérieure.

À part au Québec, je doute que quiconque fasse grand cas du dégommage de Mélanie Joly du ministère du Patrimoine canadien au profit de Pablo Rodriguez. Inutile d’en remettre. C’est un désaveu humiliant. Rodriguez est un vieux routier qui reprendra le même discours, mais sera moins vulnérable aux attaques. Il est lui aussi du Québec et projette une image tout à fait crédible du multiculturalisme si cher au premier ministre. On peut toutefois s’étonner que Justin Trudeau dissocie la Francophonie du développement international pour la confier à madame Joly et l’associer ainsi… au tourisme.

Il en va autrement pour François-­Philippe Champagne. Il vit dans les avions depuis sa nomination et s’il semble très apprécié dans son comté, ce n’est pas parce qu’on l’y voit trop. Sa mission largement accomplie au commerce international, il sera maintenant responsable du budget de 180 milliards de dollars en 12 ans réservé aux infrastructures. Que d’annonces à faire!  Mais aussi un REM, un pont Champlain, un troisième lien à Québec et des tas de maires pour le garder bien au sol. On se rappellera en Mauricie qu’en 2015, il parlait d’un arrêt du train à grande fréquence imaginé par Via Rail… à Shawinigan! Justin Trudeau ne veut pas de lieutenant au Québec. Parions qu’à défaut d’en porter le titre, Champagne assumera une large part de la responsabilité.

L’entrée au conseil des ministres de Bill Blair, ancien patron de la police de Toronto qui a enquêté sur les frères Rob et Doug Ford, est un coup de semonce au nouveau premier ministre ontarien. Tu nous fais pas peur.  En revanche, je m’étonne qu’on associe dans un même ministère la sécurité frontalière — la gestion des demandeurs d’asile — et la réduction du crime organisé. N’y voyons pas de lien.

Le vrai message, toutefois, est dans la nomination de Dominic LeBlanc, député de Beauséjour au Nouveau-Brunswick et influents biceps de Justin Trudeau, aux Affaires intergouvernementales que le premier ministre s’était auparavant réservées. Avec Doug Ford qui remplace Kathleen Wynne, avec la vraisemblance d’un remplacement de Philippe Couillard par François Legault et celui, probable, de Rachel Notley par Jason Kenney — un ancien ministre de Stephen Harper — Trudeau perd des vis-à-vis avec lesquels il pouvait plus aisément composer. Les deux tiers du Canada virent à droite. Dominic LeBlanc devra maintenir une apparence de cohésion à un an des élections.

Si le remaniement a pour but d’imposer son agenda plutôt que de plaire à celui des conservateurs de partout, Justin Trudeau s’est offert un habile remaniement.

Le gagnant…

Justin Trudeau qui a retrouvé son costume de premier ministre.

…et le perdant

Doug Ford, mais si et seulement si le Parti libéral du Canada reste le Parti libéral du Canada et résiste à la tentation de plaire aux conservateurs avec ou sans le nom qui risquent de gouverner une large part du Canada avant le scrutin fédéral d’octobre 2019.