La population de Lac-Mégantic devra vivre pour toujours avec les images du drame du 6 juillet 2013.

Lac-Mégantic: l’angoisse persistante

CHRONIQUE / Depuis 2013, chaque année, à l’approche du 6 juillet, la petite angoisse revient. Persistante. Rien de terrible. Eux, à Mégantic comme on dit, ils ont vécu et sont condamnés à porter bien pire. Pour toute la vie. Juste ma petite angoisse à moi dans la foulée du drame de Lac-Mégantic. Chaque année, je sais que je devrai me souvenir, tenter d’expliquer, commenter, dénoncer ou apaiser, reliquat du rôle de ministre de l’Environnement du gouvernement de Pauline Marois. Gérer mes propres incertitudes, le petit serrement aux tripes.

Cinq ans après le drame de Lac-Mégantic, je suis toujours incapable de simplement me construire et croire en une explication, un sommaire rationnel, un récit qui, dur peut-être, colmatera tant bien que mal la brèche d’une réflexion qui ne semble jamais achevée.

Ce sont des images qui se bousculent d’abord.

Les regards vides dans les salles et les couloirs de la polyvalente de la petite ville, vides de détresse, vides d’une vie soutirée, vides de ne pouvoir se tourner vers un voisin qui n’est pas moins affligé.

Les milliers de litres d’eau sale qui, après le pétrole en flammes, se déversent dans le lac et la rivière Chaudière, un peu retenus, espère-t-on, par des estacades d’un jaune de parc d’amusement puis pompée, espère-t-on, pour éviter le pire en aval.

Le panache de fumée sombre et menaçante qui forcera l’évacuation de quartiers complets, ajoutant à la colère des gens. On nous interdira d’y aller sans tout un attirail jusqu’à ce qu’à bout de patience, je transgresse les limites pour aller voir, percevoir, comprendre ce qu’on y trouvera.

Les terrasses abandonnées, bières, verres, parfois sacoche ou veste oubliées dans la fuite d’un incendie d’une envergure inimaginable et des cris de gens avalés par le feu du pétrole.

Les décombres calcinés, les objets du quotidien noircis, fondus, brûlés, au fond des trous qui témoignent qu’ici, il y a quelques jours encore, vivait une famille.

Les reflets aux couleurs d’un arc-en-ciel sombre à la surface des eaux, une si mince couche d’huile alors que du pétrole — combien de pétrole? — est charrié, roulé et déposé au fond du lac et de la rivière. On ne saura jamais combien. Minimiser n’est pas plus responsable qu’alarmer. On sait toutefois que la rivière a repris son rôle auprès des riverains, du barrage de Lac-Mégantic jusqu’au Saint-Laurent. L’espace de quelques jours, on craignait même qu’une nappe de pétrole ne vienne ruiner la saison touristique de Québec. Bien sûr, rien de tel ne s’est produit…

Je me souviens avoir eu maille à partir avec quelques militants écologistes. Des gens que je respecte, mais qui, alors que beaucoup collaboraient discrètement pour le bien commun, ajoutaient, pour ainsi dire, de l’huile sur le feu de la détresse avec, me semblait-il, trop peu d’égards pour la connaissance et la science. Nous avons fait notre paix depuis.

Puis vinrent les jours, semaines, mois et années des bilans. Des retours dans le temps à la recherche d’informations qui nous faisaient cruellement défaut dans le feu de l’action. Ho! Je crois que toute l’équipe du gouvernement Marois et les fonctionnaires et experts du ministère de l’Environnement ont fait un travail absolument exemplaire et courageux. Mais avec ce qu’on avait. Avec ce qu’on savait.

Je me souviens d’une ordonnance — un acte exécutoire rendant les entreprises financièrement responsables des dommages matériels et environnementaux — que j’ai émise le 13 août 2013. J’en avais déjà émis plusieurs. Les médias disaient qu’on ne verrait jamais un sou de cet argent. Je crois que ce qui a été perçu depuis ne l’aurait peut-être pas été sans ces ordonnances. Celle du 13 août est particulière. Elle vise le Canadien Pacifique. Un géant ferroviaire avide de profits qui réfute toujours toute responsabilité dans l’affaire.

À l’époque, j’ai agi pour des raisons environnementales, morales et aussi politiques. Beaucoup par intuition aussi. Aujourd’hui, je prends connaissance d’un livre important écrit par Anne-Marie Saint-Cerny, une de ces militants qui m’ont donné du fil à retordre justement. Un livre appelé tout simplement Mégantic. On sera d’accord ou pas avec la colère, mais il a cette vertu salutaire de lever le voile sur la genèse du drame. À bien des égards, il pourrait avoir été en gestation des années, en gestation dans l’insouciance, l’avidité, l’hypocrisie d’actionnaires et de gestionnaires. L’affaire n’est pas finie. Les tribunaux trancheront.

Et qu’a-t-on fait depuis? On a détourné l’attention avec le procès de gens ayant agi conformément à la culture de négligence dangereuse d’une entreprise digne de toutes les injures et son patron digne de tous les mépris : la détestable MMA. Négligence des vérifications de sécurité, négligence de l’entretien des rails, alourdissement des convois, rallongement des convois, multiplication des convois, réduction du personnel… Une bombe à retardement qu’on a ignorée tant que des vies humaines n’ont pas été emportées.

On a aussi promis, enfin, une voie de contournement pour la communauté de Lac-Mégantic. Un apaisement. Un sommeil plus serein.

Mais à part ça? Davantage de trains transportent davantage de pétrole sur les rails et à travers les centres-ville du Québec, n’en informant les autorités locales qu’après leur passage.

Rien pour se débarrasser d’une petite angoisse persistante… Pour m’offrir ce recul libérateur, concilier colère et désir de compréhension à partager, peut-être que ce dont j’aurai besoin, c’est de retourner marcher sur le bout du quai de Lac-Mégantic d’où l’hélicoptère de la SQ me prenait pour mesurer l’ampleur du drame. Retourner voir le lac. Parler seul comme si je revisitais la trame avec ces si grandes dames qu’ont été Colette Roy Laroche et Pauline Marois. Aller battre un peu la semelle dans ce nouveau centre-ville qui n’a pas une âme, mais bien 47.

Les perdants…

47 familles auxquelles on a arraché ces âmes.

…les gagnants

Des actionnaires qui n’en ont pas.