Nous avons presque tous vu cette petite migrante qui, dans un montage figurant sur la couverture du Time, fait face, toute menue et en larmes, à un monumental et intimidant Donald Trump. Et bien cette petite fille, elle a gagné.

Enfants migrants et enfants autochtones

CHRONIQUE / Arracher des enfants au bras de leurs parents et risquer qu’ils ne se revoient plus. Infliger aux uns et aux autres des stigmates psychologiques amers et les livrer peut-être aux cascades de comportements de détresse adoptés par beaucoup d’enfants blessés : isolement, toxicomanie, criminalité, violence…

Quelque 2000 enfants mis en cage sous les ordres du président des États-Unis?

Oui, mais aussi 150 000 enfants autochtones, sur une période d’un siècle, isolés des leurs dans des pensionnats dans le but de les assimiler, de les couper de leurs origines, de leur culture, de leur langue. Sévices sexuels par-dessus le marché. Au Canada et au Québec.

Qui sommes-nous alors pour dénoncer Donald Trump qui agit pour le bien et la sécurité des citoyens à sa charge? 

Qui plus est, la loi canadienne permet aussi de séparer les enfants de migrants de leurs parents et des dizaines d’entre eux subissent ce sort chaque année. Tout comme dans les camps assemblés par l’administration américaine.

Le malaise est palpable. Ce n’est pas tant une poutre dans l’œil canadien alors qu’une paille se serait logée dans celui des États-Unis. Il semble exact que la loi confère de tels pouvoirs aux autorités canadiennes. Comme elle le fait depuis des dizaines d’années aux États-Unis. La loi le permet pour des raisons de sécurité. Sécurité du pays ou sécurité des enfants doit-on supposer. Quand même, on peut douter de la sagesse d’une telle autorité et noter que depuis quelques jours se révèlent le flou et l’imprécision de ces lois bien mal adaptées à une réalité migratoire en pleine mutation.

On ne peut pas non plus passer sous silence l’intention avouée du président Trump : forcer la main des élus démocrates et du Congrès. Financer la construction d’un mur à la frontière mexicaine franchie par des milliers de migrants qui inquiètent le Blanc américain qui a voté pour Trump. Ainsi, une mesure floue, certes, mais une mesure d’exception est devenue la règle et 2000 enfants ont été littéralement pris en otage par le président des États-Unis à des fins politiques. Que reste-t-il de l’autorité morale de ce pays prétendument gardien de l’ordre mondial?

Et puisque la loi ayant permis que soient parfois séparés parents et enfants existait déjà sans de tels abus sous les administrations précédentes, pourquoi fallait-il un décret pour remettre les choses dans l’état où elles étaient il y a quelques semaines à peine? Pourquoi faudra-t-il que les représentants adoptent une nouvelle loi? Tout ça est un spectacle, une spécialité de la Maison-Blanche, destiné à couvrir le premier véritable et patent recul de son occupant actuel.

Ça ne règle pas le cas du Canada et de ses enfants autochtones arrachés aux leurs. Le racisme ambiant animé par les communautés religieuses prétendait que ce traitement allait au contraire servir les enfants arrachés à leurs communautés «sauvages». Justement. Justement, le Canada a réalisé, admis et entrepris de corriger son erreur, sa terrible et durable erreur. Rien ne réparera les torts causés, mais on peut au moins présenter des excuses et améliorer les conditions de vie de communautés dont on reconnaît désormais qu’elles constituent des nations à part entière.

Il reste beaucoup à faire. S’il ne restait pas tant à faire, le ministre de la Santé du Québec, le bon docteur Barrette, n’aurait pas laissé échapper un commentaire terrible. Ne se sachant pas enregistré, le ministre a associé grossièrement autochtones et toxicomanie, y compris et explicitement dans le cas de parents voulant accompagner un enfant lors du transport aérien vers un hôpital au sud du Québec. Aurait-il formulé ce commentaire seul devant son miroir qu’il n’en aurait pas été moins révélateur d’un grave préjugé chez un ministre de premier plan du gouvernement d’une nation qui doit respect aux Premiers peuples. Il reste tant à faire…

Les lacunes actuelles et persistantes et un racisme peut-être involontaire, mais encore lourd ne dépouillent cependant pas le gouvernement du Canada de son droit de dénoncer les abus infligés à des enfants par l’administration américaine. Parce que le Canada a admis ses torts. Parce qu’on cherche tant bien que mal à mieux traiter les enfants autochtones et migrants. Mieux encore, l’admission et les efforts déployés ne libèrent pas le Canada et le Québec du devoir moral de dénoncer les abus. Même au risque de nuire à des négociations commerciales. Se dérober à notre devoir pour une telle raison nous ferait complices des sévices.

Donald Trump a reculé. Beaucoup de dommages sont déjà faits. La détresse de ces 2000 enfants laissera des traces. On ne peut pas même assurer que chacun d’entre eux pourra retrouver ses parents. Le dommage est fait aussi en ceci que le précédent est créé. La xénophobie et le mauvais traitement de migrants fuyant la détresse leurs enfants dans les bras a été, pour un temps, légitimé à titre de politique officielle des États-Unis d’Amérique.

Le perdant…

Donald Trump, mais pas tant pour lui-même. On peut douter que son cœur et son cerveau se rencontrent. Il semble dépourvu de compassion. D’une âme. Non. Le perdant est Donald Trump pour ce qu’il incarne. À d’autres moments de l’histoire et en d’autres lieux, des personnages auxquels Trump nous fait penser n’ont pas été arrêtés. N’ont pas dû reculer. De grands drames ont suivi. Donald Trump a dû reculer et avec ce recul, c’est toute une vision bien sombre du monde et des humains qui a subi un trop rare revers.

… et la gagnante

Nous avons presque tous vu cette petite migrante qui, dans un montage figurant sur la couverture du Time, fait face, toute menue et en larmes, à un monumental et intimidant Donald Trump. Et bien cette petite fille, elle a gagné. Et avec elle pas seulement ces millions de gens en quête d’une vie meilleure, mais nous tous aussi pourvus d’une âme.