Chronique

Shame! Shame! Shame!

CHRONIQUE / Peut-être cet appel au lynchage y est-il antérieur, mais c’est dans la série Game of Thrones que j’ai pour ma part découvert une pratique peu élégante qui consiste à scander «Shame! Shame! Shame!» à quelqu’un dont on veut humilier le propos, le geste, la personne ou un peu tout ça. On s’étonne de l’avoir entendu d’une élue du NPD à l’endroit du Bloc québécois et son député Luc Thériault. L’enjeu? Soustraire le Québec de l’application de la Loi sur le multiculturalisme.

Le multiculturalisme est, au sens large, une doctrine guidant l’intégration des minorités issues de l’immigration dans les sociétés occidentales. Elle préconise à la fois une acceptation sans réserve de leurs différences culturelles, religieuses, linguistiques, voire juridiques, et la prétention de mettre de l’avant les valeurs fondamentales de la société d’accueil. Dans les faits, comme plusieurs grandes nations européennes l’ont constaté avant d’y renoncer, le multiculturalisme sous ses différentes formes favorise la formation de ghettos, l’exclusion culturelle et économique des minorités immigrantes et éventuellement la violence qui accompagne inévitablement la fracture sociale.

La version canadienne du multiculturalisme a ceci de singulier qu’elle a été imposée par Pierre Trudeau avec aussi, diront certains, pour intention de réduire la minorité nationale québécoise à un statut comparable à celui des minorités immigrantes. Le Québec, de façon plutôt consensuelle, résiste à la dilution de son identité propre dans le grand ensemble anglo-canadien et propose plutôt la doctrine encore mal définie d’interculturalisme. Elle se distingue du multiculturalisme en ceci qu’elle promeut de façon active et parfois coercitive la reconnaissance de certaines valeurs, au premier chef le français comme langue commune ou nationale, l’égalité des sexes, la primauté du droit et la laïcité de l’État. 

À ceci, le Canada répond souvent par des accusations de racisme, parfois reprises par des personnalités publiques, des institutions et des partis politiques au Québec même.

Outre de tels abus qui, à leur façon, soufflent sur ces désormais célèbres braises de l’intolérance, le multiculturalisme correspond à un consensus canadien tout autant que l’interculturalisme à un consensus québécois. Dans les deux cas, il y a des gens au sein même de ces nations pour ne pas s’inscrire dans le consensus et les définitions de l’une et l’autre des doctrines sont nombreuses.

Le nouveau gouvernement du Québec se range résolument dans l’interculturalisme avec son projet d’interdiction du port de signes religieux par les employés de l’État en position d’autorité. En y incluant les professeurs, il suggère une contrainte plus importance que ce que proposaient Messieurs Bouchard et Taylor. On s’explique toutefois mal la primauté du catholicisme que suggère la CAQ en conservant le crucifix au-dessus du siège du président de l’assemblée législative et dans les tribunaux.

Le Nouveau parti démocratique du Canada s’inscrit parfaitement dans la logique multiculturaliste canadienne. Bien sûr, il en va ainsi du Parti libéral du Canada qui en revendique l’instauration et, malgré des réserves toutes conservatrices, le PCC ne saurait aller à l’encontre de cette doctrine. On a bien vu le malaise d’Andrew Scheer questionné sur le projet d’interdiction du port de signes religieux de la Coalition avenir Québec.

Le NPD voit ses appuis au Québec fondre de manière alarmante. Leur nouveau chef n’y reçoit aucun appui significatif. Les actuels élus sont presque tous menacés d’être défaits lors du scrutin d’octobre 2019. On a tendance à attribuer ce recul au port par le chef néo-démocrate d’un ostentatoire turban. Bien qu’un élu ne soit pas un employé de l’État, mais plutôt un représentant de ses électeurs, rien n’y fait : le Québec ne s’y reconnaît pas.

L’interculturalisme et la préférence pour la laïcité de l’État propres à la nation québécoise n’ont rien de raciste ou de honteux, quoi qu’en dise ou scande la députée néo-démocrate Rachel Blaney. Toutefois, cet environnement politique met en péril ce que le NPD a rescapé au Québec de la dernière élection fédérale et on comprend l’amertume que ce parti canadien, centralisateur et multiculturaliste ressent.

L’amertume est d’autant plus criante qu’on perçoit bien, malgré le déni des autorités du NPD, qu’un fossé se creuse entre plusieurs de ses élus québécois et le reste du parti. Ainsi, trois d’entre eux ont voté en faveur du projet de loi du bloquiste Luc Thériault, dont Christine Moore de l’Abitibi et Robert Aubin de Trois-Rivières. Pierre Nantel, de la circonscription de Longueuil-Saint-Hubert, s’est montré incisif sur la question : pour lui, le nationalisme québécois n’est ni sombre, ni raciste. «Le Québec est une nation, une société distincte, et tout projet de loi ou motion qui tient à préciser cela, je vais le soutenir», a-t-il affirmé. On ne reprochera certainement pas à Nantel d’être un nationalisme xénophobe ou d’arrière-garde. Il est peut-être tout au contraire un nationaliste progressiste.

Ce n’est pas une simple nuance qui oppose l’appel à la honte scandé par Rachel Blaney et les trois dissidents du Québec qui ont voté avec le Bloc québécois. L’une traite les autres de rien de moins que racistes, et ce, au sein d’un même caucus. Ce n’est certainement pas ainsi que le NPD de Jagmeet Singh se gagnera l’affection des Québécois ni ne gardera dans ses rangs tous les élus du Québec de son actuel caucus comme candidats lors du prochain scrutin.

La doctrine canadienne et la doctrine québécoises, aussi flous en soient les contours, sont aussi légitimes l’une que l’autre. Mais voilà, un très large consensus au sein des partis, des élus et de la société du Québec le voit comme une nation et soutient l’interculturalisme de même qu’une certaine vision de la laïcité de l’État. Au Canada, personne n’ose sérieusement prendre ses distances du multiculturalisme. Deux nations, deux visions. Il n’y a pas de solution dans la volonté de l’une d’imposer sa loi à l’autre alors que par nature, deux nations mises en relation ne peuvent être qu’égales.

La honte, tant pour le Bloc québécois que les dissidents du NPD sur cet enjeu, ce serait de renoncer et de ne pas porter un désir québécois de promouvoir à sa façon l’intégration accueillante et harmonieuse des minorités issues de l’immigration. Shame indeed!

Yves-François Blanchet

Élections partiales

CHRONIQUE / Lors de la campagne électorale de 2015, le chef du Parti libéral du Canada a formellement contracté, solennellement pourrait-on dire, deux engagements de nature à enthousiasmer les démocrates du Canada et du Québec. En effet, il allait restaurer le financement public des partis politiques canadiens que Stephen Harper avait aboli. Cette promesse favorisait une démocratie plus équitable et réduisait l’influence des intérêts particuliers sur les partis ainsi que les gouvernements. Justin Trudeau, devenu premier ministre, n’a pas donné suite.

Aussi et surtout, le chef libéral avait affirmé que l’élection de 2015 serait la dernière lors de laquelle les Canadiens voteraient en vertu du mode de scrutin actuel. Le PLC allait instaurer une part de proportionnalité dans le processus de sélection des députés à la Chambre des communes du Canada. Il faut admettre que c’était une escale enthousiasmante sur les voies ensoleillées.

M. Trudeau admettra ensuite candidement qu’il ne réaliserait pas cet engagement-là non plus. Si le mode de scrutin actuel avait mené à la formation d’un gouvernement libéral majoritaire, il s’agissait là d’une preuve que le système fonctionne bien. À défaut d’être modeste, le constat est clair.

Beaucoup plus récemment, le gouvernement libéral créait cette semaine une commission allant régir la tenue des débats nationaux en vue de l’élection générale de 2019. En partant, on peut se demander comment l’appareil média réagira le moment venu à cette intrusion dans ce qui, au fond, et le Québec l’a bien mis en lumière, est aussi un exercice de concurrence commerciale entre des réseaux de télévision plus ou moins «convergés» et farouchement adverses.

Les règles préliminaires présentées établiront quels partis délégueront leur chef aux débats. Il faut que les partis ainsi triés pour éviter l’anarchie rencontrent deux de trois critères, soit être représenté par un élu à la Chambre des communes, avoir l’intention (!) de présenter des candidats dans au moins 90 % des 338 circonscriptions électorales ou avoir reçu plus de 4 % du vote exprimé en 2015… ou encore avoir une chance raisonnable de faire élire des députés en 2019.

Clair? Pas si sûr. Est-ce que Maxime Bernier est un élu du Parti populaire malgré qu’il ait été choisi sous la bannière conservatrice? Le Parti populaire n’a-t-il pas l’«intention» de présenter des candidats dans 90 %, sinon 100 % des circonscriptions en 2019? N’a-t-il pas une chance raisonnable de faire élire ne serait-ce qu’un député malgré l’offensive conservatrice dans le fief de Maxime Bernier? Tout ça est discutable et c’est bien là l’intention.  

Pendant quelques jours, une vague rumeur circulait à Ottawa à l’effet que le Bloc québécois pourrait ne pas être invité aux débats. Le BQ se qualifie aisément sous deux des trois registres mentionnés. En revanche, si personne de sérieux ne pense que Maxime Bernier devrait participer aux débats, les libéraux ont tout intérêt à maximiser et faire durer la discussion parce que chaque seconde d’antenne accordée à Maxime Bernier met les conservateurs dans l’embarras.

Enfin, tout récemment encore, toutes les oppositions à Ottawa demandaient à Justin Trudeau d’une seule voix, initiée par le NPD mais qui voulait qu’on ne le sache pas, de déclencher aussi les élections partielles dans Outremont et dans Burnaby-Sud.

Burnaby-Sud est cette circonscription britanno-colombienne où Jagmeet Singh tente de se faire élire pour le NPD et ainsi entrer à la Chambre des communes. Mais voilà : Jagmeet Singh risquerait fort de ne pas gagner cette circonscription. Si tel était le cas, pariez que le NPD lui montrera sur le champ la porte pour s’engager dans un processus accéléré de sélection d’un nouveau chef. Or Justin Trudeau l’aime bien, Jagmeet Singh. Sous sa gouverne, le NPD va très mal et sera balayé au Québec, ce dont le PLC a besoin pour assurer sa majorité en 2019. Tordu? Si je suis capable d’y penser, ils le sont aussi…

On pourrait se demander pourquoi le Bloc québécois a aussi signé cette lettre. Seule l’élection partielle d’Outremont se déroulera au Québec et le BQ n’a aucune chance d’y faire élire un député. De plus, la débâcle du NPD et le leadership cahoteux de Jagmeet Singh semblent le servir à merveille. En revanche, les gens du Bloc savent très bien que parmi les élus québécois du NPD, plusieurs sont des souverainistes qui reviennent éméchés d’un long séjour au Club Med d’Ottawa. Comment donc plaire à ces députés qui «réfléchissent à leur avenir» pour des raisons «personnelles et familiales», bien sûr?

Nous sommes encore quelques-uns à rêver d’une démocratie plus représentative de la volonté des électeurs. Une démocratie affranchie de l’influence des intérêts particuliers qui minent, par exemple, le système américain au point d’en faire une mascarade de propagande gênante. Une démocratie dont le siège est composé d’une répartition des élus davantage conforme à ce qu’auront exprimé les citoyens par leur vote. Dont les règles ne seront pas manipulées au gré des tactiques du moment du parti au pouvoir, comme l’implantation d’élections à date fixe a su le faire. Et une démocratie alimentée par une presse libre, indépendante et au service des citoyens. Nous sommes encore quelques candides.

Le financement des partis politiques tel qu’il se pratique actuellement au Canada maintient les partis autres que le PLC et le PCC dans une situation financière précaire. Le mode de scrutin actuel est celui offrant les meilleures chances au gouvernement de Justin Trudeau de se maintenir en place. La formule des débats précédant la prochaine élection aura une incidence sur le résultat, de même que «le débat sur le débat». Le moment du déclenchement des élections partielles est un accessoire stratégique précieux pour le premier ministre Trudeau.

Et c’est bien là le problème. Le processus par lequel les Canadiens et les Québécois choisissent leurs élus doit être indépendant de toute ingérence partisane quant à ses règles et son cadre. Le Parti libéral de Justin Trudeau utilise et pervertit chacune de ces règles à des fins partisanes afin de favoriser sa propre réélection.

Comme ces élections attendues, la démocratie canadienne est bien partielle. Voire partiale.

Chroniques

Petit manuel du premier ministre

Le gouvernement ­Legault est tout neuf. Le contrôle serré qu’exerce le cabinet du premier ministre a plutôt bien contenu les possibles maladresses d’un caucus et d’un Conseil des ministres dont la presse parlementaire sans pitié comptait faire ses choux gras. Quelques inconforts, oui, mais loin de l’amateurisme qui aurait pu défrayer la chronique au plus grand bonheur des perdants amers. Bon départ. Ils ont droit à l’erreur et au-delà des médias, la population sera clémente un moment encore. Que la lune de miel continue…!

Le mandat de la Coalition avenir Québec est clair : 74 sièges. Clair aussi en ceci qu’à défaut d’en connaître dans le menu détail chaque engagement, les électeurs du Québec savent à quel courant idéologique s’est accrochée la CAQ pour apparaître, s’imposer, et quelques compromis vers le centre plus tard, obtenir le pouvoir. Toutefois, une opportune simplification de la réalité flirte avec un populisme pas très élégant et au lendemain de l’élection, que voulez-vous, la réalité rattrape le parti de François Legault.

On assiste au cours des derniers jours à quelques volte-face intéressantes tant sur le fond que la forme. Ainsi, Simon Jolin-Barrette affirme deux fois plutôt qu’une, sans équivoque, que la CAQ ajoutera le tchador dans toute la fonction publique aux interdictions imposées par sa loi sur la laïcité. À défaut d’avoir été un élément de plateforme électorale, ils en avaient parlé un moment donné auparavant, disent-ils… Le calcul m’échappait.

Pourquoi donc briser le consensus en train de se dessiner autour d’une interdiction aux gens occupant des postes d’autorité et aux enseignants? Racoler une certaine base frileuse devant la différence? Intensifier l’affrontement avec l’Ottawa multiculturalisme et anti-national de Justin Trudeau? Mais voilà qu’en anglais, François Legault corrige le tir : l’interdiction du tchador n’est pas une priorité de son gouvernement. Voilà pour Simon.

Lors de la première itération de la douteuse saga d’Anticosti, j’étais ministre de l’Environnement du gouvernement de Pauline Marois. Ce gouvernement souhaitait encadrer la quantification du potentiel en hydrocarbures de l’île d’Anticosti. Je parvenais tant bien que mal à soutenir un devoir de précaution environnementale et la nécessité d’un BAPE avant d’aller de l’avant avec l’improbable exploitation. Le PLQ mettra un terme à l’aventure. Je me suis dit en accord avec la décision du gouvernement Couillard à ce sujet tout en maintenant des nuances sur les motifs, la sincérité et la manière. Le nouveau ministre titulaire des Ressources naturelles et de l’Énergie, Jonatan Julien, invite au contraire les micropétrolières du Québec à se manifester dans le but de relancer l’affaire. Il se dit prêt à compromettre la démarche des insulaires pour faire reconnaître un statut particulier à l’île par l’UNESCO. De nouveau, François Legault désavoue son ministre. La CAQ ne nourrit soudain plus un tel projet et accompagnera Anticosti dans sa démarche auprès de l’agence de l’ONU. Voilà pour Jonatan.

Au cours de l’été, la CAQ se faisait forte de déchirer l’entente entre les médecins spécialistes et le gouvernement du Québec, allant ainsi récupérer rien de moins qu’un milliard de dollars! Ce milliard, on ne le retrouvera pas dans le cadre financier présenté lors de la campagne électorale. Ce jeudi, en entrevue, le président du Conseil du Trésor, Christian Dubé, nuançait avec sagesse cette affabulation du milliard. Il ne faut pas que regarder ce qu’on paie, mais aussi ce qu’on obtient… Volte-face judicieuse.

Enfin, cette semaine encore, le gouvernement de Justin Trudeau annonce l’imposition d’une taxe sur le carbone aux provinces récalcitrantes à lutter contre le réchauffement planétaire. 

Malheureusement, l’initiative de monsieur Trudeau est contaminée par la proximité de l’élection fédérale et il succombe à l’irrésistible tentation : retourner aux électeurs des provinces touchées davantage que le montant des taxes qu’il aura ainsi perçues. Un chèque par foyer avant une élection. Air connu.

Le Québec pilote déjà avec la Californie un système de plafonnement et échange des émissions de carbone reconnu bien au-delà de nos frontières. Justin Trudeau trouve cela juste et bon. 

Sauf que de compensation par chèque aux électeurs du Québec il n’y aura point. Puni pour le succès d’une initiative de Jean Charest que j’ai été appelé à compléter et que la CAQ a finalement choisi de maintenir. Les Ontariens, eux, recevront ces remboursements qui annulent bêtement l’incitatif d’une tarification du carbone et n’ajoutent aucun moyen d’intervention à l’État. La presse demande alors à la nouvelle ministre de l’Environnement du Québec si elle exigera compensation. Il serait injuste de dire que madame Chassé affirme que son gouvernement ne demandera pas de telle compensation. Elle n’a pas encore suivi son cours Carbone 101 et ne comprends juste pas la question.

Dans ce cas-ci, François Legault doit absolument — surtout en vertu de sa posture nationaliste décomplexée — aller à l’encontre de la non-réponse incertaine de sa ministre. Le Québec doit exiger compensation. On ne punit pas le meneur et innovateur en lutte aux changements climatiques en lui refusant une aide accordée aux cancres et en investissant quelques 3 milliards $ des Québécois dans un oléoduc embarrassant.

Ne pas se presser pour ajouter le tchador aux interdictions, renoncer au fantasme du pétrole d’Anticosti, faire preuve de lucidité dans la relation avec les médecins spécialistes et éventuellement exiger une compensation pour les chèques dont le Canada arrosera l’Ontario, le Manitoba et la Saskatchewan : toutes de bonnes politiques. Elles demandent toutes, cependant, le désaveu d’un ministre ou une volte-face incompatible avec le populisme de la campagne électorale.

La lune de miel perdurant — elle est encore toute jeune —, peu tiendront rigueur au premier ministre de ces incohérences. Elles servent le bien commun. En revanche, M. Legault prend un risque sérieux. Tôt ou tard, dans un avenir qui a la fâcheuse habitude de durer longtemps, on lui reprochera de ne pas respecter ses engagements et, surtout, au sein de son cabinet, ses propres ministres douteront d’avoir les coudées franches pour réaliser les mandats que lui-même leur a confiés. Qui veut être désavoué par le premier ministre? Les ministres de François 

Legault n’ont d’autorité que ce que lui leur confère. L’incertitude ne servira ni ce gouvernement ni le Québec.

Dire ce qu’il faut pour apparaître comme parti, progresser, devenir incontournable et éventuellement se saisir du pouvoir, c’est en page 42 du Petit manuel du premier ministre. François Legault a toutes les cartes pour faire de belles et bonnes choses, et d’autres que chacun sera libre d’apprécier plus ou moins. Il doit cependant cultiver la confiance et éviter d’écrire au contraire le 

Manuel du petit premier ministre.

Chroniques

Cours, François, cours!

CHRONIQUE / Vingt-six ministres. Treize femmes. Avant de saluer les bons coups d’un premier ministre qui a en main un des mandats les plus forts et ouverts de l’histoire récente, mentionnons toutefois que les trois principaux ministères à vocation économique sont détenus par des hommes. Éric Girard aux Finances, Christian Dubé au Conseil du trésor et Pierre Fitzgibbon à l’Économie, ainsi que celui de l’Éducation confié à Jean-François Roberge, de l’Immigration à Simon Jolin-Barrette, de l’agriculture à André Lamontagne, des Ressources naturelles à Jonathan Julien et des Transports à François Bonnardel, de même que les postes d’officiers à M. Jolin-Barrette à titre de leader et de whip à Éric Lefebvre.

Avec les notables exceptions de Sonia LeBel, entre autres, à la Justice, aux Relations canadiennes et à la Condition féminine, de Geneviève Guilbault à la Sécurité publique en plus de la symbolique fonction de vice-première ministre et pas du tout symbolique de responsable de la Capitale-Nationale, de Danielle McCann à la Santé, et dans une moindre mesure de Marie Chantal Chassé à l’Environnement et Andrée Laforest qui frottera son expérience de gestionnaire d’une garderie à la horde des maires du Québec, les gros ministères sont masculins. 

L’effort vers la parité est louable, mais la véritable égalité n’est pas tout à fait garantie par deux chiffres, fussent-ils égaux. Il ne s’agit pas tant d’un reproche que d’un constat des efforts à déployer pour pleinement profiter de la moitié de l’intelligence, de la sensibilité et de l’engagement public des Québécoises et Québécois.

La chance au coureur, a-t-on entendu, encore entendu et de nouveau entendu. Le coureur devra être bien entraîné parce que ce n’est pas d’un sprint dont il s’agit, mais bien d’un marathon de quatre ans. Un marathon qui demandera un effort singulier d’abord au début : les athlètes qui nouent les lacets de leurs espadrilles n’ont pas eu une longue préparation dans la plupart des cas. Nul doute que les François Bonnardel et Éric Caire, et plus récemment Geneviève Guilbault et Sonia LeBel, ont accumulé une précieuse expérience dans les couloirs du Parlement. 

En revanche, plusieurs des autres sont bardés de CV et de diplômes avec très peu d’expérience politique. Les voilà ministres et députés, avec le risque de négliger la seconde fonction pour le prestige de la première. Mentionnons le passé ministériel de Marguerite Blais et François Legault lui-même dont le vécu sera précieux pour guider les premiers pas de ces nouveaux responsables de notre bien collectif. Tristesse qu’ait été laissé sur le banc un élu dévoué, attachant et loyal comme Donald Martel.

C’est dans cette perspective qu’on peut s’inquiéter de la charge de travail confiée à deux d’entre eux en particulier : Simon Jolin-Barrette et Geneviève Guilbault. La fonction de vice-première ministre est présentement symbolique bien que le premier ministre se soit engagé à lui conférer une portée plus réelle en réponse aux directions bicéphales du Parti québécois et de Québec solidaire. La Sécurité publique sera allégée à la suite du départ mystérieux de Robert Lafrenière et à l’annonce que sa succession sera désignée par l’Assemblée nationale aux deux tiers du vote, éliminant du même coup des proximités familiales gênantes. La Capitale-Nationale toutefois, berceau de la CAQ, ne sera pas de tout repos. Geneviève Guilbault semble avoir ce qu’il faut et résider tout près sera un atout majeur.

Simon Jolin-Barette, porte-parole en tout à la veille du déclenchement de l’élection et ministre provisoire de tout à son lendemain, en aura plein ses bras de surdoué. La fonction de leader, méconnue du public, est cruciale et, normalement, fait appel à une solide connaissance du Parlement et ses rouages. L’immigration promet d’être un enjeu lourd et controversé, et ce, d’autant plus que le premier ministre a choisi de l’associer à la laïcité. Une des rares erreurs du premier ministre. Associer laïcité et immigration, c’est un peu dire aux immigrants que tout ça, c’est l’affaire de notre religion chrétienne de majoritaire contre les leurs de minoritaires.

Ce message déplorable est d’autant plus maladroit qu’il prête flanc aux pires accusations portées à l’encontre des Québécois sensibles aux enjeux identitaires. La laïcité, c’est un rejet de la diversité qu’apporte l’immigration, cette immigration qu’on veut réduire, semble-t-on dire à la CAQ. Sonia LeBel apparaît parfaitement apte à faire face aux mandats que lui confie François Legault (Justice, Relations et Francophonie canadienne, Condition féminine, Réforme des institutions et Protection du consommateur), mais en rejetant l’idée que soient retirés les crucifix des salles de cour comme du Salon bleu, elle contribue à cette ambiguïté. Comme responsable des Relations canadiennes, elle sera impliquée dans de vigoureux échanges qui ne manqueront pas d’opposer Ottawa et Québec tant en immigration qu’en laïcisation de l’État.

De surcroît, elle porte la réforme des institutions parlementaires, donc la fameuse et attendue introduction d’ici un an d’une part de proportionnelle dans le choix des parlementaires de l’Assemblée nationale du Québec.

La lune de miel, lentement, s’étiolera malgré un début de mandat prometteur. Pour éviter que les semelles ne deviennent lourdes, il n’y a qu’un choix : cours, François, cours!

Chronique

La petite poche arrière

CHRONIQUE / On a parfois l’impression que le premier ministre et chef du Parti libéral du Canada tient le Québec pour acquis. Imaginez si la rumeur d’un Steven Guilbeault joignant ses rangs s’était avérée fondée! Bien que des gens maintiennent la version de La Presse au moment d’écrire ces lignes, le principal intéressé tend plutôt à nier. Sans toutefois décocher un «non» ferme.

Les sondages récents — pour ce que ça vaut, dira-t-on — suggèrent non seulement que le Parti libéral du Canada (PLC) est encore dominant au Québec, mais aussi que les conservateurs ne soutiennent pas leur éphémère percée du printemps dernier, que le NPD n’y a plus d’ascendant et que le Bloc québécois, réunifié depuis peu et à l’aube d’une refondation (terminologie qu’adoptent aussi tant le PQ que le PLQ), ne performe encore pas de façon convaincante.

En Ontario, par contre, Doug Ford n’a fait ni une ni deux avant d’offrir la collision frontale à Justin Trudeau. Ce sera une tout autre affaire. Pas mal de gens prétendent que le PLC ne pourra plus se passer du Québec. Certains en doutent, mais tout le monde admet que l’Ontario sera névralgique. Le contingent ontarien aux Communes est de 121 sièges. Celui du Québec, de 78. Plus de 150 % en faveur de l’Ontario. Plus du tiers du total.

Ainsi, malgré un sentiment entre peu enthousiaste et franchement hostile au pétrole chez les Québécois dans la foulée du drame collectif d’Énergie Est (allez savoir pourquoi Andrew Scheer veut tant le ranimer…), Justin Trudeau y va de milliards dans l’achat de Trans Mountain en Colombie-Britannique, quitte à montrer ses biceps de boxeur d’un soir.

L’Ontario souffrira presque comme le Québec du recul du Canada sur la gestion de l’offre indispensable aux industries agricoles du lait, des œufs et de la volaille. Le Québec, lui, ne gagne ni ne préserve rien de spécifique dans la version rebidouillée de l’ALENA. L’Ontario protège l’essentiel de ses avantages exclusifs pour l’industrie automobile. Il est facile d’y voir une transaction consentie au détriment du Québec.

Dans le cas des droits élevés que les É.-U. continueront d’imposer sur l’acier ontarien et l’aluminium québécois, ou même du petit commerce transfrontalier ou des transactions en ligne, on n’a pas sauvé tous les meubles. Tout le monde semble y perdre, et parmi eux, tant l’Ontario que le Québec. Où y a-t-il des gains dans ce nouveau traité où le Québec perd au final un peu plus que sa voisine?

On nous apprenait cette semaine que le gouvernement du Canada envisage de couler de nouveaux milliards de dollars dans l’énergie nucléaire, maintenant privatisée. Encore un puissant lobby ontarien qui s’ennuie de la belle époque des déficits épongés pour une industrie dont les dangers sont terribles et dont, encore une fois, le Québec ne veut pas et n’y gagne rien. Les milliards qu’on a failli perdre dans la reconstruction de Gentilly II et la menace latente de contamination de l’eau potable du Québec par les installations de Chalk River ne semblent pas peser bien lourd à Ottawa et Toronto.

Le Canada se magasine un affrontement avec le nouveau gouvernement du Québec. Plusieurs, en fait. Le premier porte sur le recours à la disposition dérogatoire pour assurer la mise en œuvre d’une éventuelle loi assurant la laïcité du petit bout de l’État où des gens exercent une autorité coercitive ou encore enseignent à nos jeunes. Justin Trudeau calcule que chaque vote perdu au Québec lui en vaudra deux dans la région de Toronto. Ressortir Jean Chrétien qui accuse le relatif consensus québécois de manquer de bon sens et d’être un débat inutile, ce n’est pas une indication que les libéraux craignent le verdict du Québec.

En prime, le Parti libéral du Canada peut compter sur un nouvel allié : la ritournelle de Maxime Bernier, joviale et libertarienne, à deux mains dans la base conservatrice. Maxime Bernier a peut-être la candeur de rêver à plusieurs sièges, mais chez les libéraux et les conservateurs, on ne fantasme ou ne s’effraie qu’en termes de pourcentages de votes soutirés par le Parti populaire du Canada. La poussée conservatrice au Québec est menacée par la vengeance de Maxime Bernier. Il n’a pas digéré qu’on vende des cartes de membre aux agriculteurs qu’il menaçait et lui subtilise ainsi une victoire qu’il croyait acquise à la tête des conservateurs. Justin jubile.

Bref, les billes de Justin Trudeau et du Parti libéral du Canada sont en Ontario en vue du scrutin de 2019. Pas qu’il n’aspire plus à conserver ses sièges au Québec, mais bien parce qu’il les croit acquis.

Ça semble imprudent, mais il a le temps de se raviser et de mieux les protéger encore. Si M. Trudeau traitait les provinces, le Québec et leurs premiers ministres comme des égaux complémentaires et partenaires plutôt que comme des vassaux à mettre à son pas, il en arriverait possiblement à des relations cordiales qui, au Québec en tout cas, favoriseraient une position pour l’instant solide que parce que ses adversaires y sont faibles. Et les conservateurs se fendent une cour assidue à la CAQ…

Jusqu’à nouvel ordre, donc, Justin Trudeau et sa garde rapprochée se bercent de l’illusion que le Québec tient au complet dans la petite poche arrière du costume du jour. Steven Guilbeault y trouvera matière à réflexion bien au-delà d’incohérences que son adhésion au PLC pourrait exacerber.

Chroniques

Signes religieux et nationalisme modéré

CHRONIQUE / Marine Le Pen n’est pas une amie que François Legault désire fréquenter. On le comprend. Elle a vilement tenté de récupérer à son profit l’élection au Québec d’un parti politique qui n’a rien à voir avec sa bande d’insécures identitaires ne proposant que le rejet et la division xénophobe. Qu’on soit d’accord ou pas avec les propositions de la Coalition avenir Québec en matière d’immigration, d’identité ou de laïcité, rien ne justifie pareille association. La campagne électorale et les prochains mois promettent d’avoir été une nouvelle tribune pour des allégations de racisme à l’encontre de qui que ce soit voulant intervenir sur les enjeux mentionnés.

Je m’attends comme tout le monde, y compris ses propres électeurs et parfois même ses propres élus, à ne pas être d’accord avec la mise en œuvre de plusieurs engagements électoraux de la Coalition avenir Québec. Toutefois, il s’agit de politiques formulées publiquement et dont la réalisation est légitime. La victoire et le mandat de la CAQ sont sans équivoque.

Bien sûr, on tergiverse sur les explications d’un tel résultat. Les théories se bousculent, entre déni et prévisionnisme à rebours. Le vote du PLQ et du PQ a fondu. Celui de QS s’est concentré avec une redoutable efficacité. Celui de la CAQ s’est harmonieusement réparti dans l’ensemble du territoire à l’exception de l’île de Montréal, où le parti fait une percée quand même historique, et les périphéries à l’est du Québec. L’analyse du comportement des électeurs selon leur âge sera singulièrement intéressante. On peut parler au Parti québécois d’un décrochage générationnel. Peut-on aussi parler d’une génération qui n’a pas tenu compte de la vraisemblance des engagements, mais bien de la vision, de l’intention qu’ils portent? La jeunesse semble en grande partie avoir voté aux antipodes du soi-disant vote stratégique.

François Legault a livré mardi un discours sans faute, reprenant sans ambiguïtés ses engagements emblématiques, identifiant certains écueils, se voulant rassembleur, sans arrogance ni amertume. Les médias ont bien tenté de mettre tout de suite à leur main un gouvernement ayant recruté chez les proches de Stephen Harper. Mauvais augure pour l’accessibilité. S’il est hasardeux d’affronter les médias au premier jour d’une campagne électorale comme l’a fait Pauline Marois, il peut au contraire être judicieux de tracer la ligne aux premiers jours d’un mandat de quatre ans. Le premier ministre n’est pas une usine à manchette même s’il a un devoir de reddition de compte devant la population. Il a aussi tout à fait raison de déléguer des porte-parole de talent choisis au sein de son caucus.

Dans tous les cas, il a pour un temps droit au bénéfice du doute et, à part la société civile, personne ne lui offrira une vive opposition avant un très long moment. L’espace sera occupé par la prochaine élection fédérale et l’auto proclamation de Québec solidaire «véritable opposition officielle» ne compensera pas la fragilité du PLQ et du PQ dont les au moins dix-huit prochains mois seront introspectifs.

C’est dans ce contexte que la CAQ s’est vue confrontée à la question de la laïcité de l’État dès les premières heures de son règne. Sans chercher à se défiler, Geneviève Guilbault et Simon Jolin-­Barrette ont affirmé que la CAQ irait de l’avant, n’exclurait pas la clause dérogatoire et tenterait de relocaliser les employés de l’État en autorité qui refuseraient de retirer leurs signes religieux, à défaut de quoi ils seraient mis à pied. Judicieux? Discutable… Courageux? Oui.

Raciste? La religion n’est pas une considération raciale — quoi que cette notion galvaudée et archaïque veuille dire —, mais bien culturelle. De plus, on identifie la majorité de descendance française du Québec au catholicisme et elle sera assujettie aux mêmes restrictions. Avouons que dans cet esprit, le même courage suggère avec insistance que soit retiré le crucifix installé au-­dessus du siège du président de l’Assemblée nationale par Maurice Duplessis.

Le recours à la clause dérogatoire est inadmissible? Elle est pourtant incluse sans équivoque dans la Loi des lois, la Constitution canadienne, promulguée par le père du premier ministre actuel du Canada et à laquelle la colonie québécoise refuse encore d’adhérer, 36 ans après son imposition. Simon Jolin-Barrette l’a exprimé avec plus de modération, mais de façon aussi claire.

La proposition de la CAQ a de fortes chances de rallier un solide consensus au-delà des accusations exagérées de racisme chez les suspects habituels. Son principal adversaire est le quotidien. Beaucoup d’entre nous ont un collègue, une belle-sœur ou un voisin qui porte un signe religieux au travail. La plupart d’entre elles et eux ne seront pas visés par la loi. Ils se sentiront tout de même agressés, ostracisés, et solliciteront ce sentiment de culpabilité si facilement distillé chez les Québécois. Chez moi aussi d’ailleurs. Je ne serais pas du tout surpris que la CAQ contourne l’opprobre en offrant la clause grand-père, une reconnaissance de droit acquis pour ceux qui portaient déjà des signes religieux jusqu’à une date butoir. Peut-être même qu’une telle disposition amoindrirait la menace d’une contestation judiciaire et la nécessité de recourir à la clause dérogatoire. N’y comptez pas trop…

Enfin, la CAQ carbure au nationalisme. La clause dérogatoire en est un instrument important. En effet, la question ne se poserait même pas si le Québec était souverain, mais les indépendantistes du Bloc québécois et du PQ doivent s’abstenir de faire de cet enjeu une lutte pour le pays. Une telle attitude détournerait le débat et forcerait François Legault à une moindre détermination pour ne pas se faire affubler, lui, du grelot souverainiste qu’il craint tant.

Pour l’instant, passablement affaiblis, les adversaires de la CAQ doivent se rallier à ce qui demeure un nationalisme modéré, quoi qu’ait envie d’en dire l’odieuse Marine Le Pen.

Chronique

Ça commence à peine...

CHRONIQUE / Lundi, le Québec laissera derrière lui une campagne électorale qui risque de marquer l’histoire en élisant un parti n’ayant jamais exercé le pouvoir. Une première depuis celui de René Lévesque en 1976. Ce sera aussi le premier scrutin qui aura été réalisé dans le respect de la loi instaurant les élections à date fixe. Une des conséquences de cette souhaitable innovation aura été le démarrage réel de cette campagne longtemps avant son déclenchement officiel et une contamination sévère du fonctionnement des institutions.

La politique québécoise est peut-être en transition du bipartisme vers le multipartisme. Plusieurs ont abordé cette question, dans certains cas dans le but d’annoncer la disparition de l’axe constitutionnel dans le débat politique. La polarisation Canada-Québec aurait contribué au maintien du bipartisme, prétend-on. Or, le Québec et le Canada ont connu depuis 50 ans plusieurs épisodes de gouvernements minoritaires, attributs du multipartisme. En annonçant la fin de l’«axe de la souveraineté», on omet opportunément que s’ils ne se divisaient pas, les souverainistes progressistes déclasseraient nettement la CAQ pour «battre les libéraux». Allez jeter un coup d’œil sur le BAROMÈTRE (PQ + QS = 37 % chez les décidés et enclins), en particulier chez les Francophones (PQ + QS = 43 % chez les décidés et enclins).

Il se peut ainsi qu’après les moutures de 2007 et de 2012, le Québec se donne de nouveau un gouvernement minoritaire. Un gouvernement minoritaire, ça ne dure pas quatre ans. Pauline Marois a fait le choix de provoquer une élection en 2014. On a prétendu qu’elle a payé le prix de n’avoir pas respecté sa propre loi. Qui pense vraiment que le mandat aurait duré quatre ans? Personne. Les oppositions auraient fait tomber les péquistes avant le terme. Pauline Marois n’a qu’essayé d’en choisir elle-même le moment. Le poing en l’air de PKP a disposé de l’aventure en livrant un argument de campagne rêvé à Philippe Couillard : l’agenda référendaire caché des conspirateurs péquistes.

Un gouvernement minoritaire, c’est la campagne électorale permanente, une crise aigüe et ininterrompue de partisanerie. Ça ne rend toutefois pas l’État inopérant. Depuis 50 ans, le Canada en a connu quatre, et depuis 12 ans, le Québec en a vu deux.

Comptez sur le PLQ pour se reconstruire. L’instrument politique d’une influence plutôt économique rebondira rapidement et revendiquera le pouvoir dont il croit qu’il lui appartient en propre. Les Moreau, Anglade, peut-être Taillefer ou Proulx et certainement quelques surprises piaffent déjà d’impatience. Au contraire, la CAQ, inexpérimentée, confrontée à une machine de l’État mise à la main du PLQ par 15 années de pouvoir, collage de gens d’allégeances multiples ou inexistantes et qui se voient tous ministres, aura bien du mal à ne pas être gravement bousculée durant un mandat minoritaire. Jamais les deux mains sur le volant, comme dirait l’autre.

Enfin, les affaires intimes du Parti québécois et Québec solidaire se perpétueront sur la voie publique. Téléréalité singulièrement ludique, un peu perverse. Imaginez un QS avec quelques sièges seulement de moins et quelques points seulement de moins que le Parti québécois. Qui croit que les factions les plus extrêmes et les moins souverainistes de QS demanderont autre chose qu’une humiliation complète du PQ? Il s’y refusera. Déjà, ici et là, on entend la voix de la raison répéter que le prolétariat du monde entier, c’est bien beau, mais que ça assure le pouvoir aux fédéralistes de droite ad vitam æternam. Y aura-t-il une normalisation des relations entre ces frères ennemis.

Surtout qu’il y aura aussi un scrutin à Ottawa dans un an. Ou avant.

Imaginons Justin Trudeau jeté hors de l’ALENA comme un malpropre. Ça ressemble déjà à ça. Affrontera-t-il l’électorat en pleine humiliation et avec une économie gravement ébranlée ou sera-t-il tenté de solliciter un «mandat fort» pour négocier même si, évidemment, Trump se moquera totalement de son mandat, fort ou pas? Il n’en faut pas davantage pour que de nouveau, les couloirs de la colline Parlementaire à Ottawa ne frémissent d’une théorie d’élections précipitées. Très précipitées… Les conservateurs sont prêts et Maxime Bernier n’a pas commencé à infliger de réels dommages. Le NPD est en lambeaux. Tentant, au moins comme rumeur d’officines.

J’oubliais le Bloc québécois qui frayait encore avec les 20 % il n’y a pas si longtemps. En mauvais état, mais rassemblé, sans beaucoup d’argent, sans candidats, sans chef(fe). Ce qui nous ramène… à QS. 

On parle beaucoup trop de Québec solidaire dans cette campagne compte tenu de son poids réel, dira-t-on. Parlons plutôt de son utilité réelle. Chaque point gagné par QS sur le Parti québécois fait tomber un comté dans la besace de la CAQ. Ne vous étonnez donc pas qu’au cours de la prochaine année, une des principales questions de la politique au Québec soit de déterminer si les troupes de Québec solidaire renoueront avec les fédéralistes du NPD ou soutiendront les souverainistes du Bloc québécois. Ils pèsent lourd, chez QS, et ils le savent… 

Gouvernement minoritaire, courses à la direction des partis défaits, mariages et divorces, scrutin fédéral anticipé ou pas… Les 12 prochains moins ne seront pas moins intenses que les 12 derniers.

Chronique

Le débat de trop?

CHRONIQUE / Les pièges étaient tendus. Certains les ont contournés, d’autres pas. On ne saura qu’au gré des prochains jours si ce troisième débat d’une campagne à l’emporte-pièce et essoufflante aura changé la donne. Pour les commentateurs de tous jus, le verdict est tombé, mais nous n’avons qu’un vote chacun. Comme s’il en avait manqué, il reste l’exercice d’information récréative de Tout le monde en parle. Compte tenu des profils d’auditoires des uns et des autres, cette dernière intervention simultanée des quatre chefs sera aussi très importante.

Autres lendemains de débat, autre tourbillon d’influenceurs, chroniqueurs et analystes — dont votre modeste serviteur — de plus en plus suspectés en cette fin de course serrée et intense de négliger leur réserve et plonger dans la mêlée sans vraiment l’admettre.

Certaines évidences émergent toutefois : François Legault a fait mieux. Beaucoup mieux. Moins grimaçant, moins belliqueux, meilleure livraison de messages bien préparés, acte de contrition sur l’immigration, pertinent sur la laïcité, perspective économique plus efficace. La fin d’une chute qui semblait interminable est maintenant possible. Le séjour au purgatoire est terminé.

Il est aidé en ceci par l’erreur, à son tour, de Philippe Couillard. Quelque 75 $ de victuailles pour une famille pour une semaine. Comment peut-on penser une telle chose? En ignorant complètement la réalité et le quotidien des gens dont le premier ministre sollicite la confiance. Erreur, maladresse, oui, mais aussi révélation de plus d’une personnalité cérébrale et peu empathique. Encore vendredi, il a tenté par tous les moyens de s’en sortir et sa réponse habile — il n’a que fait état d’une réalité à laquelle il est sensible, dit-il — ne suffit pas. Le grelot est accroché.

Bien sûr, la palme de la maladresse lors de cet échange à TVA va à Jean-François Lisée. Non, il n’a pas eu ce débat d’apocalypse que le spin a voulu lui attribuer dans les heures suivantes, mais oui, il a été d’une grande imprudence. Pourquoi se rendre de nouveau vulnérable à cette persistante accusation d’arrogance? Pourquoi s’en prendre à Manon Massé et QS, téflons, le vent en poupe, fluorescents d’autorité morale dont ils n’ont pas à prouver la viabilité et de surcroît, sur une formalité interne qui n’intéresse personne…?

Pour arranger les choses, Pierre Bruneau s’instaure véritable vedette du débat, rabroue Lisée et le prend en grippe pour la première heure de l’exercice. Cet homme affable, courageux et attachant deviendra le glaive par lequel le débat de Lisée s’enlisera. Le chef péquiste n’a que lui-même à blâmer. Il aura du mal à retrouver un certain aplomb en seconde heure. Il lui reste Tout le monde en parle et il a brûlé dans un moment malheureux son capital d’attaques contre ses adversaires. Il n’a pas été si mauvais, il a transmis de l’information pertinente, il maîtrisait toujours autant ses dossiers. C’est toutefois son sang à lui que la machine a senti jeudi. Les commentateurs ne lui pardonneront plus rien.

Cela dit, selon ce que mesurait le BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018 vendredi matin, les libéraux seraient toujours en avant de 1,6 % (28,9 %) sur la CAQ à 27,3 %. Québec solidaire est à 16,4 %, mais surtout, le Parti québécois atteint un 23,4 % sans précédent. Inespéré. Fragile? Entre le meneur et le quatrième joueur, l’écart n’est plus que de 12,5 % et entre l’équipe du Parti québécois et le premier ministre Couillard, de 5,5 %. Un retard de moins de 3 % sur la CAQ, de 3,3 % chez les francophones et 3,4 % dans le «reste du Québec». Il ne fait aucun doute que ce qui se dit en ces lendemains de débat est névralgique. Chacun d’entre nous sent bien le poids du crayon et du micro qu’il a en main.

Enfin, une question devra être posée. On reproche aux chefs l’acrimonie qui plombe les débats, les privant d’une large part de leur pouvoir d’information. Les chefs n’en sont pas les principaux responsables. L’appareil média se nourrit de ces affrontements, et les plus vifs et désordonnés ils sont, les plus écoutés ils semblent aussi être. Ça sert bien le commerce, mais mal la démocratie. C’est peut-être la formule même des débats qui doit être revue : davantage d’interventions en parallèle, moins d’affrontements programmés, moins de complaisance face aux obstructions systématiques, moins de spectacle au détriment du mandat d’aider les électeurs à faire un choix.

Dans l’intervalle, il est légitime de nous demander aussi si ce débat était de trop. Parce qu’encore ici, le commerce a imposé un spectacle de plus au détriment d’un grand rendez-vous national lors duquel les réseaux mettent leurs différends de côté pour le bien commun. Comme on le demande si souvent aux partis politiques.

Votre opinion

Les rendez-vous manqués

CHRONIQUE / En mars 2014, enhardie par des sondages qui annonçaient un gouvernement majoritaire péquiste et avec en poche une Charte des valeurs que le Parti québécois croyait gagnante, Pauline Marois déclenchait des élections générales, coupant court à un gouvernement qui aura duré moins de 18 mois.

Dans Johnson, on me disait gagnant. Imbattable même. J’ai été battu. Dans les deux dernières semaines. Des signes à décoder ne mentaient pas : la poignée de main molle, la conversation courte, le regard fuyant, la promesse de soutien évanouie…

En août 2018, Philippe Couillard était contraint par la loi de déclencher à son tour un scrutin général pour le 1er octobre. Cette fois-ci, ce sont les troupes de la CAQ que plusieurs sondages placent en position majoritaire dans une prochaine législature. Encore une fois, le thème de l’identité devait en être une carte maîtresse. Il reste deux semaines à la campagne et François Legault connaît des moments très difficiles.

Le débat de jeudi dernier, seul, ne peut pas avoir fait une telle différence, mais la méconnaissance par François Legault du dossier de l’immigration qu’il a lui-même choisi de mettre au centre de la campagne, ainsi que les enjeux constitutionnels, juridictionnels et légaux qu’il maîtrise peu ou mal, plombent une campagne déjà ébréchée par des erreurs de parcours des Caire, Le Bouyonnec, Laroche et Allaire. La confiance est mise à mal.

Il est hasardeux d’attribuer à une seule cause simple une réflexion collective qui ne peut pas l’être. Néanmoins le résultat est mesurable au quotidien, avec des nuances bien sûr, par les sondages d’opinion.

Ainsi, à 29%, la CAQ n’a plus qu’en-deçà d’un point d’avance sur le Parti libéral après l’avoir dominé de 8% au BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018. Égalité statistique. Le Parti québécois s’achemine vers les 22% et Québec solidaire dispose d’un ferme 17% que certains jugent élevés, mais qui pourrait être plus fidèle à la réalité qu’on ne le croit.

Les chiffres les plus marquants sont toutefois dans la mesure des intentions de vote des Francophones. La CAQ est tout juste au-dessus de la barre des 32% et le Parti québécois franchit celle des 24%. Un écart réduit à moins de 8% entre les deux formations qui laissent le PLQ sous les 22%. Chez l’ensemble des électeurs décidés et enclins, l’avance de la CAQ sur le PQ a atteint les 17% au tout début du mois pour flirter avec les 8% aujourd’hui.

Avec de telles données, un gouvernement majoritaire ne serait pas à la portée de la CAQ. Il est tôt. Il est toujours tôt. Et ne nous y trompons pas, le Parti québécois navigue encore en eaux trop peu profondes pour faire mieux que sauver sa peau. Et une vingtaine de sièges.

Autre donnée qui étonne. Chez ces mêmes Francophones, Québec solidaire est à 19%. Il y a quelques mois à peine, QS et le PQ ont vu avorter lamentablement un projet de « feuille de route » conjointe qui devait favoriser l’élection d’un plus grand nombre de députés et députées « souverainistes et progressistes ». Or ensemble, aujourd’hui et avec toutes les nuances et objections que j’entends déjà, toujours chez les électeurs francophones, ces frères ennemis franchissent le cap des 43%, loin devant la CAQ ou le PLQ. Cette alliance tactique qui n’a pas vu le jour - et aurait échappé des votes au passage bien sûr - aurait pu se prétendre principale force politique au Québec. Mais on ne réécrit pas l’histoire…

Enfin, il est intéressant de se projeter vers un avenir plus lointain : le Bloc québécois tout juste réunifié peut, sous réserve de mille conditions périlleuses, y voir une mesure de son propre « marché » puisqu’il est seul à porter la souveraineté sur la scène fédérale. Beaucoup reste à faire, dont consommer cette unité, définir un programme et une vision et concilier indépendance et intérêts du Québec, mais un pas qui suggère la maturité est franchi.

Que de rendez-vous !

Celui du Bloc québécois se dessine dans une brume opaque pour dans plus d’un an. Celui du Parti québécois et de Québec solidaire est résolument manqué pour cette fois-ci. Celui de la CAQ avec l’histoire n’est pas du tout perdu au moment d’écrire ces lignes, mais l’heure est à tous les dangers. Il faudra que l’entourage péquiste de François Legault connaisse assez les électeurs de leurs anciens amis pour colmater une brèche qui vient de lancer une toute nouvelle campagne électorale…. de deux semaines !

Chronique

Après une grande respiration

CHRONIQUE / Le point à Doug Ford. L’Ontario a établi les standards sur lesquels on juge les affaires de l’État et l’économie du Québec. Ce faisant, le débat de jeudi a révélé les limites d’une formule qui privilégie la forme au fond. Bien sûr. Sur cette question et d’autres, il s’est dit des choses au cours de ces un peu plus de deux heures qui ne passent aucun test des faits ou du bon sens, mais que même les adversaires ont un peu regardé passer. Le résultat s’est toutefois révélé un débat distrayant, coloré, rythmé et où chacun a pu brosser à gros traits la vision de son parti en plus de se définir soi-même. Jusqu’à maintenant, les autres définissaient chacun et les promesses anecdotiques faisaient figure de vision. Réussi.

Il faut plus que 12 heures pour bien mesurer l’impact des prestations de chacun sur l’opinion publique. Le BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018 est l’outil idéal pour le faire. Les 800 appels quotidiens qui sont effectués en vue de l’échantillon publié vendredi ne peuvent pas tenir compte du débat qui s’est terminé après 22h jeudi. En revanche, ceux de samedi et de dimanche le font et estampilleront peut-être ce débat comme le moment le plus immédiatement influent de la campagne à ce jour.

J’ai pu croiser beaucoup de commentateurs tout de suite après le débat. Je partage l’essentiel de leur analyse. Manon Massé protège un rêve, et je le dis sans arrière-pensée. Aucun des électeurs de Québec solidaire ne pense que Manon Massé est la prochaine première ministre du Québec. Le programme de QS tente cette fois-ci de s’ancrer davantage dans le réel et le possible, mais il y a loin entre ce manifeste et un programme de gouvernement. Son rôle était d’enluminer le rêve et ainsi conforter ceux qui le veulent ainsi. Ça semble réussi. Elle a parlé moins longtemps parce qu’elle s’est refusée à couper la parole ou empiéter par-dessus celui ou ceux qui parlaient déjà pêle-mêle. Elle a gagné à cet exercice qui rappelait Françoise David en 2014. Il s’agissait certainement d’une stratégie bien établie avant le début du débat. Enfin, elle semble avoir été la seule à vouloir que la section réservée à la souveraineté traite de souveraineté.

À force de vouloir projeter une image de bon père de famille et devant défendre le bilan presque sans partage des 15 dernières années, Philippe Couillard s’est avéré absent pour de longs moments de ce débat. Il devait résister à la tentation de la ligne cinglante, assassine, cérébrale ou méprisante. Ce n’est pas un succès, mais je doute que le PLQ ait perdu des appuis au cours de ces deux heures. En revanche, pris entre les feux croisés des trois autres chefs, François Legault a eu du mal à se contenir et à s’imposer comme premier ministre désigné. Tantôt renfrogné, tantôt indigné, servi sinon protégé par le rythme qui passait rapidement sur certaines incohérences et avec aussi quelques excellents moments, évitant jusqu’au décrochage de parler de Christian Dubé et ainsi de nationalisme économique, et bousculé par Monsieur Couillard sur le «test d’expulsion», François Legault ne pouvait pas s’en sortir indemne. Beaucoup de ses électeurs étaient jusqu’à récemment des partisans du PLQ ou du PQ. Si Philippe Couillard n’a certainement pas réussi à récupérer beaucoup de ces votes, Jean-François Lisée y est peut-être arrivé. Un peu.

La plupart les observateurs ont concédé la victoire à Jean-François Lisée. Outre cette manie de demander aux autres de le laisser parler sans leur en offrir autant — un reliquat de sa course à la direction du Parti québécois contre Alexandre Cloutier — et malgré un certain ralentissement en seconde heure, Jean-François Lisée a remis une carte presque parfaite aux juges : clarté, mots d’esprit, synthèse, attitude ont très bien servi le chef péquiste qui a livré la performance attendue. Et un peu plus. On peut douter toutefois qu’au pointage, il en aille aussi bien. Combien de gens ont vraiment changé d’idée suite au débat d’hier en faveur du Parti québécois? Quelques-uns. Peut-être plusieurs. Le vote est encore notoirement volatil. Il n’a toutefois pas saisi l’occasion de ramener à lui des votes souverainistes en fugue chez QS ou à la CAQ en lançant la rengaine — pertinente, mais dilatoire — de la gestion de l’offre alors que l’ALENA aurait dû avoir un bloc à part.

La table est mise pour une fin de campagne où les écarts se resserreront encore davantage et au cours de laquelle les gens auront de très bonnes raisons d’y accorder davantage d’attention. Des visions du Québec se dessinent enfin, le spectacle est palpitant pour ceux que ça interpelle, la CAQ est peut-être en train d’échapper la majorité et le dernier droit ressemblera davantage à un peloton qu’à une file. Un sprint qui commandera du souffle et de la constance.