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Les rendez-vous manqués

CHRONIQUE / En mars 2014, enhardie par des sondages qui annonçaient un gouvernement majoritaire péquiste et avec en poche une Charte des valeurs que le Parti québécois croyait gagnante, Pauline Marois déclenchait des élections générales, coupant court à un gouvernement qui aura duré moins de 18 mois.

Dans Johnson, on me disait gagnant. Imbattable même. J’ai été battu. Dans les deux dernières semaines. Des signes à décoder ne mentaient pas : la poignée de main molle, la conversation courte, le regard fuyant, la promesse de soutien évanouie…

En août 2018, Philippe Couillard était contraint par la loi de déclencher à son tour un scrutin général pour le 1er octobre. Cette fois-ci, ce sont les troupes de la CAQ que plusieurs sondages placent en position majoritaire dans une prochaine législature. Encore une fois, le thème de l’identité devait en être une carte maîtresse. Il reste deux semaines à la campagne et François Legault connaît des moments très difficiles.

Le débat de jeudi dernier, seul, ne peut pas avoir fait une telle différence, mais la méconnaissance par François Legault du dossier de l’immigration qu’il a lui-même choisi de mettre au centre de la campagne, ainsi que les enjeux constitutionnels, juridictionnels et légaux qu’il maîtrise peu ou mal, plombent une campagne déjà ébréchée par des erreurs de parcours des Caire, Le Bouyonnec, Laroche et Allaire. La confiance est mise à mal.

Il est hasardeux d’attribuer à une seule cause simple une réflexion collective qui ne peut pas l’être. Néanmoins le résultat est mesurable au quotidien, avec des nuances bien sûr, par les sondages d’opinion.

Ainsi, à 29%, la CAQ n’a plus qu’en-deçà d’un point d’avance sur le Parti libéral après l’avoir dominé de 8% au BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018. Égalité statistique. Le Parti québécois s’achemine vers les 22% et Québec solidaire dispose d’un ferme 17% que certains jugent élevés, mais qui pourrait être plus fidèle à la réalité qu’on ne le croit.

Les chiffres les plus marquants sont toutefois dans la mesure des intentions de vote des Francophones. La CAQ est tout juste au-dessus de la barre des 32% et le Parti québécois franchit celle des 24%. Un écart réduit à moins de 8% entre les deux formations qui laissent le PLQ sous les 22%. Chez l’ensemble des électeurs décidés et enclins, l’avance de la CAQ sur le PQ a atteint les 17% au tout début du mois pour flirter avec les 8% aujourd’hui.

Avec de telles données, un gouvernement majoritaire ne serait pas à la portée de la CAQ. Il est tôt. Il est toujours tôt. Et ne nous y trompons pas, le Parti québécois navigue encore en eaux trop peu profondes pour faire mieux que sauver sa peau. Et une vingtaine de sièges.

Autre donnée qui étonne. Chez ces mêmes Francophones, Québec solidaire est à 19%. Il y a quelques mois à peine, QS et le PQ ont vu avorter lamentablement un projet de « feuille de route » conjointe qui devait favoriser l’élection d’un plus grand nombre de députés et députées « souverainistes et progressistes ». Or ensemble, aujourd’hui et avec toutes les nuances et objections que j’entends déjà, toujours chez les électeurs francophones, ces frères ennemis franchissent le cap des 43%, loin devant la CAQ ou le PLQ. Cette alliance tactique qui n’a pas vu le jour - et aurait échappé des votes au passage bien sûr - aurait pu se prétendre principale force politique au Québec. Mais on ne réécrit pas l’histoire…

Enfin, il est intéressant de se projeter vers un avenir plus lointain : le Bloc québécois tout juste réunifié peut, sous réserve de mille conditions périlleuses, y voir une mesure de son propre « marché » puisqu’il est seul à porter la souveraineté sur la scène fédérale. Beaucoup reste à faire, dont consommer cette unité, définir un programme et une vision et concilier indépendance et intérêts du Québec, mais un pas qui suggère la maturité est franchi.

Que de rendez-vous !

Celui du Bloc québécois se dessine dans une brume opaque pour dans plus d’un an. Celui du Parti québécois et de Québec solidaire est résolument manqué pour cette fois-ci. Celui de la CAQ avec l’histoire n’est pas du tout perdu au moment d’écrire ces lignes, mais l’heure est à tous les dangers. Il faudra que l’entourage péquiste de François Legault connaisse assez les électeurs de leurs anciens amis pour colmater une brèche qui vient de lancer une toute nouvelle campagne électorale…. de deux semaines !

Chronique

Après une grande respiration

CHRONIQUE / Le point à Doug Ford. L’Ontario a établi les standards sur lesquels on juge les affaires de l’État et l’économie du Québec. Ce faisant, le débat de jeudi a révélé les limites d’une formule qui privilégie la forme au fond. Bien sûr. Sur cette question et d’autres, il s’est dit des choses au cours de ces un peu plus de deux heures qui ne passent aucun test des faits ou du bon sens, mais que même les adversaires ont un peu regardé passer. Le résultat s’est toutefois révélé un débat distrayant, coloré, rythmé et où chacun a pu brosser à gros traits la vision de son parti en plus de se définir soi-même. Jusqu’à maintenant, les autres définissaient chacun et les promesses anecdotiques faisaient figure de vision. Réussi.

Il faut plus que 12 heures pour bien mesurer l’impact des prestations de chacun sur l’opinion publique. Le BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018 est l’outil idéal pour le faire. Les 800 appels quotidiens qui sont effectués en vue de l’échantillon publié vendredi ne peuvent pas tenir compte du débat qui s’est terminé après 22h jeudi. En revanche, ceux de samedi et de dimanche le font et estampilleront peut-être ce débat comme le moment le plus immédiatement influent de la campagne à ce jour.

J’ai pu croiser beaucoup de commentateurs tout de suite après le débat. Je partage l’essentiel de leur analyse. Manon Massé protège un rêve, et je le dis sans arrière-pensée. Aucun des électeurs de Québec solidaire ne pense que Manon Massé est la prochaine première ministre du Québec. Le programme de QS tente cette fois-ci de s’ancrer davantage dans le réel et le possible, mais il y a loin entre ce manifeste et un programme de gouvernement. Son rôle était d’enluminer le rêve et ainsi conforter ceux qui le veulent ainsi. Ça semble réussi. Elle a parlé moins longtemps parce qu’elle s’est refusée à couper la parole ou empiéter par-dessus celui ou ceux qui parlaient déjà pêle-mêle. Elle a gagné à cet exercice qui rappelait Françoise David en 2014. Il s’agissait certainement d’une stratégie bien établie avant le début du débat. Enfin, elle semble avoir été la seule à vouloir que la section réservée à la souveraineté traite de souveraineté.

À force de vouloir projeter une image de bon père de famille et devant défendre le bilan presque sans partage des 15 dernières années, Philippe Couillard s’est avéré absent pour de longs moments de ce débat. Il devait résister à la tentation de la ligne cinglante, assassine, cérébrale ou méprisante. Ce n’est pas un succès, mais je doute que le PLQ ait perdu des appuis au cours de ces deux heures. En revanche, pris entre les feux croisés des trois autres chefs, François Legault a eu du mal à se contenir et à s’imposer comme premier ministre désigné. Tantôt renfrogné, tantôt indigné, servi sinon protégé par le rythme qui passait rapidement sur certaines incohérences et avec aussi quelques excellents moments, évitant jusqu’au décrochage de parler de Christian Dubé et ainsi de nationalisme économique, et bousculé par Monsieur Couillard sur le «test d’expulsion», François Legault ne pouvait pas s’en sortir indemne. Beaucoup de ses électeurs étaient jusqu’à récemment des partisans du PLQ ou du PQ. Si Philippe Couillard n’a certainement pas réussi à récupérer beaucoup de ces votes, Jean-François Lisée y est peut-être arrivé. Un peu.

La plupart les observateurs ont concédé la victoire à Jean-François Lisée. Outre cette manie de demander aux autres de le laisser parler sans leur en offrir autant — un reliquat de sa course à la direction du Parti québécois contre Alexandre Cloutier — et malgré un certain ralentissement en seconde heure, Jean-François Lisée a remis une carte presque parfaite aux juges : clarté, mots d’esprit, synthèse, attitude ont très bien servi le chef péquiste qui a livré la performance attendue. Et un peu plus. On peut douter toutefois qu’au pointage, il en aille aussi bien. Combien de gens ont vraiment changé d’idée suite au débat d’hier en faveur du Parti québécois? Quelques-uns. Peut-être plusieurs. Le vote est encore notoirement volatil. Il n’a toutefois pas saisi l’occasion de ramener à lui des votes souverainistes en fugue chez QS ou à la CAQ en lançant la rengaine — pertinente, mais dilatoire — de la gestion de l’offre alors que l’ALENA aurait dû avoir un bloc à part.

La table est mise pour une fin de campagne où les écarts se resserreront encore davantage et au cours de laquelle les gens auront de très bonnes raisons d’y accorder davantage d’attention. Des visions du Québec se dessinent enfin, le spectacle est palpitant pour ceux que ça interpelle, la CAQ est peut-être en train d’échapper la majorité et le dernier droit ressemblera davantage à un peloton qu’à une file. Un sprint qui commandera du souffle et de la constance.

Chronique

Polarisation et participation

CHRONIQUE / La Coalition avenir Québec se retrouve en position plus confortable dans le BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018 avec quelque 5 % d’avance sur le Parti libéral du Québec. Les effets de la semaine difficile se sont peut-être estompés, à moins que ça ne soit le retour d’un fond de commerce emblématique de la CAQ : l’immigration et le test de valeurs et de français imposé aux immigrants.

Malgré les racines de la Coalition qui remontent à l’ADQ de Mario Dumont, par le discours et l’argument du changement, la CAQ profite aussi d’un vote de protestation car, ne représenterait-il qu’une fraction de son soutien, un tel vote existe. Or quelle est la solidité d’un vote d’humeur, de protestation ou de changement lorsque vient le jour du scrutin?  Est-ce un vote assez mou pour menacer les chances du parti de François Legault de former le prochain gouvernement?

La question est d’autant plus pertinente qu’en terme de financement populaire, la CAQ est bonne dernière, derrière même Québec solidaire, le PLQ et loin derrière la cible du moment sur le champ de bataille identitaire : le Parti québécois. Si tant est que le financement populaire se conjugue comme le dynamisme d’une base militante active, la CAQ ne profiterait pas le 1er octobre de la plus efficace machine de sortie de vote. Avantage PQ, avantage PLQ.

Enfin, même si les troupes de Monsieur Legault semblent s’en remettre aujourd’hui, les fluctuations récentes de leurs appuis jusqu’à une égalité statistique ont de quoi inquiéter quant à la solidité du vote. La polarisation de ce vote autour de la menace du français et de celle de l’immigration, perche que Jean-François Lisée a aussitôt saisie pour ne pas se laisser distancer, a notamment pour but de fouetter l’électorat autour d’un thème d’une intensité utile.

Le thème identitaire peut créer des inconforts chez ceux qui appréciaient une campagne qui nous l’avait épargné jusqu’à cette semaine. Même s’il est trop tôt pour le dire, il est possible que sa relance ait donc eu pour but de dynamiser une campagne qui s’essoufflait. 

Cette polarisation présente un autre avantage. Il ne suffit pas que les électeurs aient une intention favorable à la CAQ en sondage. Ils doivent passer à l’acte le 1er octobre. Il y a assurément des électeurs pour qui français et immigration ont ce potentiel.

Ainsi, l’émergence du thème de l’identité peut aussi servir un autre enjeu crucial pour la CAQ : que le taux de participation de ses supporteurs se traduise en votes sonnants et trébuchants. La participation pourrait faire foi du résultat de l’élection du 1er octobre.

La preuve que le thème porte? Le PQ aussi s’est retroussé avec un sommet depuis que le BAROMÈTRE mesure les intentions de vote au quotidien avec un encourageant 21,1 %. On peut toutefois se demander quelle part de ces hausses sont attribuables à la chute tant du Parti vert et du Parti conservateur du Québec, respectivement à 1,3 et à 1,1 %.

Encore cette fois, il faudra voir comment se dessineront les tendances des prochains jours.

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Chronique

La CAQ s’inquiète-t-elle trop tôt?

CHRONIQUE / La Coalition avenir Québec mène dans tous les sondages depuis tellement longtemps que la question est de savoir si elle formera un gouvernement minoritaire ou majoritaire. Oui, l’avance de la CAQ est passée de 8,2 % à 1,7 % sur le BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018 avant de remonter vendredi matin à 2,9 %. À l’intérieur d’une marge trop étroite pour être très significative, mais ce sont quand même des données revues tous les jours. De telles variations sont tout à fait normales et peut-être doit-il y avoir une nuance entre un suivi minutieux et une inquiétude qui changerait les plans de la formation de François Legault?

Chez les francophones, avec 34,4 % d’intention de vote chez les décidés et enclins contre 22,9 % pour les péquistes et 21,5 % pour le Parti libéral, la CAQ jouit d’une avance imposante. C’est cette avance qui lui assurerait le pouvoir et reléguerait le Parti québécois à une peut-être maigre seconde opposition. Les projections de Qc125 placent d’ailleurs, encore et durablement la CAQ en territoire légèrement majoritaire.

Il est donc normal dans ces conditions que la CAQ soit la cible d’attaques virulentes de ses adversaires. Comme tout parti, elle a des points plus faibles, des positions qui ont évolué au fil du temps et des progrès dans les sondages d’opinion publique. On voulait élargir le «marché électoral» d’un parti allant probablement gouverner pour une première fois. Ces lacunes sont exploitées, donc. Faut-il y voir une raison de s’inquiéter parmi les troupes de François Legault? La meilleure approche ne reste-t-elle pas de faire sa campagne, s’en tenir au plan de match et profiter de l’attention médiatique que procure la position dominante?

C’est dans ce contexte qu’on peut se questionner sur trois sorties récentes de François Legault. D’abord, en réponse à un journaliste alors que tel n’était pas le thème de l’annonce à laquelle il procédait, le chef de la Coalition avenir Québec non seulement réaffirmait sa position quant à la réduction de 50 000 à 40 000 du nombre d’immigrants que le Québec accueillerait dès la première année d’un gouvernement de la CAQ, mais il précisait que cette coupe de 20 % allait être appliquée à tous les types d’immigration, y inclus ceux qui exigeront alors une négociation avec Ottawa. On relançait alors le débat identitaire avec la touche nationaliste d’une possible confrontation avec Ottawa. Les stratèges de la CAQ s’inquiètent-ils d’une amorce de remontée du Parti québécois? Ce matin encore, on revenait sur le test imposé à ces mêmes immigrants moins nombreux…

Par la suite, François Legault y allait d’une affirmation étonnante : le français risque de plus ou moins disparaître au Québec en deux générations. Que le français soit menacé est l’objet d’un consensus chez tous les partis outre le PLQ, qui admet toutefois la nécessité de le soutenir. Qui craint réellement qu’une telle menace soit à ce point importante et imminente? Encore ici, on lorgne les électeurs péquistes.

Enfin, dans le but de battre les libéraux de Philippe Couillard, le chef caquiste en appelle — déjà — au vote stratégique. Étrange notion en vertu de laquelle au lieu de voter pour ce qu’on veut, on vote pour autre chose pour disposer ce dont on ne veut pas… L’appel au soi-disant vote stratégique apparaît dans à peu près chaque campagne électorale, mais rarement si tôt, et rarement d’un parti qui est aux commandes de la campagne. De nouveau, c’est une sollicitation adressée à ses «amis péquistes» que lance François Legault.

Les tacticiens qui entourent le chef de la CAQ, dans plusieurs cas, connaissent bien le Parti québécois pour y avoir été actifs jusqu’à tout récemment. Monsieur Legault lui-même y a été un souverainiste impatient. Que lisent-ils dans la situation et dans le BAROMÈTRE qui justifie une telle stratégie à ce moment-ci?

Quelle que soit leur analyse, on pourra tenter d’en discerner l’effet auprès de l’électorat au cours des prochains jours en jetant un coup d’œil quotidien au BAROMÈTRE. Il reste beaucoup de politique à déployer entre maintenant et le 1er octobre et la campagne, en effet, se resserre entre les trois principaux partis en plus d’être colorée par les aspirations davantage nationales de Québec solidaire.

Chronique

Trop positive, la campagne?

CHRONIQUE / Le Parti québécois peine à retrouver le plancher symbolique des 20 % d’intentions de vote dans le BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018. Les observateurs s’entendent pour dire que la «zone payante» commence à peu près là. Il y a un an, les premières déceptions du Parti québécois sous ces 20 % faisaient figure de catastrophe qu’on espérait momentanée. Aujourd’hui, toucher ce cap est devenu «payant», comme s’il s’agissait de gains pour une formation qui avait pourtant une trentaine d’élus au moment de la dissolution de la Chambre.

Le Parti québécois peine à retrouver le plancher symbolique des 20 % d’intentions de vote dans le BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018. Les observateurs s’entendent pour dire que la «zone payante» commence à peu près là. Il y a un an, les premières déceptions du Parti québécois sous ces 20 % faisaient figure de catastrophe qu’on espérait momentanée. Aujourd’hui, toucher ce cap est devenu «payant», comme s’il s’agissait de gains pour une formation qui avait pourtant une trentaine d’élus au moment de la dissolution de la Chambre.

Lucidité et audace, on ne reprochera pas à Jean-François Lisée d’en manquer. Ajoutons un consensus ambiant sur son énergie et sa bonne humeur, pourtant mise à rude épreuve par les Marcotte dans Drummond-­Bois-Francs et Blanc dans Mercier. La magie de l’autobus se prolonge, l’annonce de mesures originales porte, jeunesse et pourtant expérience de l’entourage étonnent. En ce début de campagne, le Parti québécois a soutiré une visibilité démesurée si on la compare à son poids relatif en sondages. Surtout, il reste du temps. Beaucoup de temps. 

Assez de temps en fait pour que cette approche positive voit son effet s’étioler au rythme où l’intensité de la campagne et des enjeux croîtront. Ça ne saurait tarder, et avant même que l’effet de ce démarrage joyeux du PQ ne soit mesurable sur le BAROMÈTRE.

Souhaite-t-on une campagne sombre de «fake news», de «lock her up» et d’injures sur les réseaux sociaux à l’américaine? Certainement pas! On s’étonne quand même de certains scrupules. Par exemple, lorsque François Bonnardel avoue candidement sur les ondes de LCN avoir été informé de l’emprunt d’Éric Caire auprès d’un maire de son comté, le chef en devient responsable. L’institution CAQ savait. En toute connaissance de cause, la CAQ et son chef ont cautionné ce qui sera dénoncé et admis comme une erreur ou un conflit d’intérêts. Pourtant, personne n’en pipe mot.

L’ALENA prend l’avant-scène de la campagne électorale québécoise. À très juste titre. La plupart des autres enjeux abordés à date font pâle figure sous la menace qui plane au-dessus de l’agriculture, de la culture, du bois ou de l’aluminium québécois. Jean-François Lisée a l’idée à la fois pertinente et responsable d’une trêve et de la signature d’une lettre commune enjoignant à Justin Trudeau de ne pas compromettre la gestion de l’offre.

On s’attend alors à une polarisation. D’une part les nationalistes et souverainistes affirmant que seul un Québec siégeant à la table ou franchement indépendant pourrait bien faire valoir ses intérêts commerciaux. En face, on imagine les fédéralistes répéter que le Québec ne ferait pas le poids et le PLQ insister sur le risque et l’incertitude d’un gouvernement de la CAQ en ces temps troubles. Alors que cette polarisation servirait tant le PLQ que le PQ pour prendre la CAQ en sandwich et gruger des votes à ses marges plus fragiles, c’est François Legault qui y va d’un énoncé d’un autre temps: l’Ontario cesserait d’acheter le lait d’un Québec souverain. Bien sûr.

Parce qu’il n’y a que peu ou pas de transfert de vote entre le PLQ et le PQ, les gains que l’un et l’autre font le sont surtout au détriment de l’adversaire commun, la CAQ. La meilleure façon de soutirer ces votes peut ne pas être d’attaquer la CAQ — quoique… —, mais bien de se provoquer entre eux, renvoyant l’attention des médias de l’un vers l’autre, prenant le contrôle du récit et effritant le vote déjà fragile, parce que tout nouveau, de la CAQ. Le PQ et le PLQ doivent récupérer des votes qu’ils ont déjà eus. La CAQ s’approprier des votes qu’elle n’a jamais eus. Présentement, le BAROMÈTRE indique qu’elle y arrive haut la main malgré quelques jours plus difficiles.

La campagne québécoise est-elle trop douce? Entre chèques aux familles qui sont l’équivalent de deux jours au salaire minimum et boîtes à lunch à l’école, on voit mal poindre une vision du Québec. Aux anecdotiques candidatures de vedettes qu’on ne connaissait pas hier se substituent des annonces qui ne changeront pas le monde.  Personne ne veut prêter flanc ou être l’agresseur. Ça ne durera pas. La fête du Travail, c’est lundi. Le coude se portera plus élevé mardi.

Chronique

La normalisation des populaires

CHRONIQUE / «Populaires». Le slogan-mot-clic de Québec solidaire fait sourciller. Populiste? Prétentieux? Après tout, si tu es populaire, ne le dis pas toi-même. Quelqu’un d’autre le fera. Pourtant, il y a aussi la notion de populaire comme dans «quartier populaire» ou «soupe populaire», cette racine communautaire, de Montréal aux petites villes égrenées en chapelets sur les routes du Québec, constitue la base militante et votante de ce parti.

Parce que vrai parti il est devenu. Des mouvements qui apparaissent et disparaissent aussitôt, après une flammèche comme parti qu’on ne verra que sous la rubrique «autres» dans les sondages, il y en a eu tout un tas. De la plupart il ne reste que des papiers jaunis dans le tiroir du bas d’un illuminé de bonne foi sans même avoir été formellement abolis. Plus récemment, on a vu se dresser les Debout, déclinaison d’un Bloc québécois alors décimé par l’intransigeance de sa cheffe et dont on ne sait pas s’ils y rejoindront leurs collègues.

Chronique

«Swing state» Mauricie

CHRONIQUE / La politique est une drogue dure à laquelle la dépendance est durable. Pour plusieurs, c’est après quatre ans et demi d’impatience qu’une campagne électorale québécoise reprend enfin son envol. Voyons à quelle hauteur elle volera en effet parce qu’on a vu la politique fréquenter aussi les taupes au cours de ces derniers 54 mois…

Les autobus plus ou moins extravagants des chefs prennent aujourd’hui la route, suivis de ceux des médias… sans le logo du parti auquel chacun est affecté. Pas d’incident diplomatique avec les journalistes en début de campagne cette fois.

L’autobus de Philippe Couillard et du Parti libéral du Québec se dirigera presque aussitôt vers la Mauricie. La Mauricie? Une région en repli démographique qui a perdu un comté dans la révision de la carte électorale? Étrange choix.

Non en fait. Il existe aux États-Unis des États qui, lors des présidentielles, font largement foi du résultat en changeant d’allégeance d’un scrutin à l’autre. On les appelle les swing states. Dans la plupart des États étasuniens, on sait qui des démocrates ou des républicains emportera le support des Grands électeurs, mais on mentionne souvent la Floride, l’Ohio ou la Pennsylvanie comme des États dont le choix sera déterminant parce que dur à prévoir. On serait tenté de les comparer au circonscriptions dites baromètres au Québec. Sauf qu’au Québec, alors qu’on suppose qu’un tel comté penchera du côté du pouvoir, aux États-Unis, ce sont plutôt les swing states qui déterminent largement le gagnant.

Et si la Mauricie était une swing région?

On peut facilement nommer une trentaine de comtés qui iront sans aucun doute au PLQ, autant à la CAQ, une poignée probablement au Parti québécois et trois au moins à Québec solidaire. Ça ne fait pas pour autant de chacun des quelques dizaines d’autres, des comtés que nous appellerons comtés-charnières. D’abord, on sait où la plupart se retrouveront et il faut que l’imprévisibilité en soit récurrente.

En Mauricie, ça l’est! Sauf vague, on n’est jamais bien certain de comment votera la Mauricie. Le Parti québécois de Pauline Marois pensait bien s’approprier quatre et peut-être cinq des cinq sièges de la région en 2014. Ça ne s’est pas passé comme ça. La CAQ regarde avec convoitise les projections lui accorder l’entièreté de ce qui est devenu une région de quatre comtés. Mais le PLQ qui les détient présentement tous ne compte pas y renoncer ainsi. Le premier ministre vient passer le message jeudi.

De nombreux comtés seront arrachés de haute lutte entre la CAQ et le Parti québécois, mais on peut croire que la CAQ remportera la plupart de ces affrontements. Ce n’est pas un enjeu crucial. Une poignée mettront en scène une course serrée entre QS et le PQ, et quelques autres entre le PQ et le PLQ. Seule la circonscription de Laurier-Dorion risque de donner lieu à un affrontement entre d’abord QS et le PLQ, avec peut-être Maurice-Richard. Ce n’est pas là que la composition du gouvernement sera déterminée. Elle le sera dans les comtés où s’affronteront, loin devant les autres partis, les candidats de la CAQ et du PLQ.

Dans la région de Québec, la CAQ semble s’être donné une avance qui n’exclut pas un balayage. En Mauricie par contre, le PLQ espère encore sauver des sièges. Ces sièges pourraient faire la différence entre un gouvernement de la CAQ majoritaire ou minoritaire, voire du PLQ minoritaire.

Outre sa position de trouble-fête à qui on réserve une cour assidue, la Mauricie est aussi intéressante parce que c’est dans Champlain que la CAQ a demandé à Sonia Lebel de scénariser qu’elle n’y est pas parachutée. C’est aussi dans Champlain que Marmen fait travailler 1000 Mauriciens, dont beaucoup dans l’industrie de l’éolien que la CAQ remet en question. C’est la région où, pour lancer sa carrière politique, le frère de Julie Boulet du PLQ a prêté allégeance à François Legault de la CAQ. On lui a attribué la seigneurie de Trois-Rivières. Enfin, c’est Laviolette devenu Laviolette-St-Maurice qui a vu Julie Boulet exiger d’être désignée candidate par Philippe Couillard avant de se retirer inopinément, laissant la place un candidat de moindre intérêt.

Les sondages de Recherche Mainstreet dont on extrapole le résultat à partir des données du «Reste du Québec» et les projections de Qc125 suggèrent un balayage de la CAQ en Mauricie. Mais, après tout, c’est seulement aujourd’hui que commence la campagne dans une région où la politique n’est jamais ennuyante. L’enjeu n’est pas mince : si la CAQ échappe la Mauricie, il n’est pas du tout certain qu’elle sera au pouvoir le 2 octobre parce que la Mauricie n’est pas que charnière. Elle est aussi, un peu, baromètre.

Actualités

Le nouveau danger

Commençons par un détour distrayant, révélateur et d’une bouillante actualité.

La rumeur à l’effet qu’Enrico Ciccone lorgnait la politique roulait depuis un moment déjà lorsque j’ai raconté sur les ondes de Cogeco, le 9 août, qu’il aurait d’abord — selon la CAQ — sollicité le parti de François Legault, exigé un comté gagnant, puis, devant un refus, se serait rabattu sur le PLQ.

Dans les heures suivantes, j’échangeais avec Enrico Ciccone dans le style franc et coloré qu’on lui connaît. Il m’a assuré ne pas avoir sollicité, mais bien avoir été sollicité par la CAQ. Ce n’est pas la même chose. Il peut ainsi revendiquer un engagement par conviction plutôt que par opportunisme. Il aurait cependant accepté de rencontrer le controversé candidat et président de la CAQ, Stéphane Le Bouyonnec. Pas d’affinités. Le fier-à-bras sympathique s’en serait allé au PLQ. C’est ce que j’ai raconté le lendemain, 10 août, toujours sur les ondes de Cogeco. Je m’étonne qu’on en fasse une «nouvelle» nouvelle une semaine plus tard.

La CAQ a en main, me dit-on, les courriels prouvant la sollicitation de Ciccone auprès d’eux. Vendredi matin, voulant tirer ça au clair, j’ai joint le présumé intermédiaire entre Ciccone et la CAQ. Le défenseur au verbe facile ignorait, assure-t-il, que son ami avait contacté une ancienne collègue devenue députée de la CAQ. Mieux : les courriels que la CAQ aurait évoqués et que personne n’a vus ne contiendraient pas le nom d’Enrico Ciccone, mouillant irrémédiablement le pétard. Pourtant, le premier ministre disait vendredi matin ne pas être surpris que son candidat vedette ait d’abord sollicité la CAQ… alors qu’il ne l’a pas fait.

Dans l’intervalle, donc, le PLQ décide de céder la circonscription de Marquette au hockeyeur. Pour ce faire, on en dégomme sans ménagement le député et vice-­président de l’Assemblée nationale François Ouimet, qui ne ménage à son tour ni larmes ni colère pour se dire trahi par Philippe Couillard. La réaction média est dévastatrice. On ne demande toutefois pas pourquoi il fallait, d’entrée de jeu, qu’un élu doive demander s’il allait être de nouveau candidat dans son propre comté. Normalement, c’est une évidence. On ne tasse pas un député sans de très bonnes raisons. Ou encore ça faisait partie de l’entente initiale, certaines circonscriptions «sûres» étant «prêtées» aux élus et le parti se gardant le droit de les reprendre pour y investir des candidats de prestige. On doit donc supposer que François Ouimet avait des raisons de s’inquiéter et a voulu être rassuré par le premier ministre, lequel s’est exécuté… avant de revenir sur sa parole.

Quel est le rapport avec le BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018 de Groupe Capitales Médias et Mainstreet? La date!

Le PLQ a choisi de laisser connaître, «fuir», le nom de la circonscription où Enrico Ciccone se présenterait mercredi. Tel que mentionné, la réprobation publique s’est avérée très sévère à l’encontre des libéraux. Mercredi était aussi le premier jour de sondage roulant du BAROMÈTRE. 

Quelque 800 répondants interrogés dans la journée de mercredi remplaçaient ceux de dimanche dans l’échantillon de 2400 appels. Or jeudi matin, on y observait un repli de 0,7 % du PLQ et un progrès de 0,9 % de la CAQ. Écart accru de 1,6 % en faveur des troupes de François Legault. En un jour. Marge d’erreur. Pas significatif peut-être… Sauf que ce matin, l’écart se creuse d’un autre 1,5 % avec un nouveau repli de 0,7 % du PLQ et un gain de 0,6 % de la CAQ. 3,1 % en deux jours.  

Une tendance se dessine. Dévastatrice pour le PLQ, elle place davantage la CAQ en territoire majoritaire avec un écart de 5 % chez les décidés et enclins et, surtout, de près de 15 % chez les francophones. De plus, ce n’est pas tant sur l’île de Montréal que le PLQ subit un recul — sa base y est solide —, mais ce sont plutôt les électeurs de l’ensemble du territoire qui le sanctionnent.

Chaque matin, soyez assurés que les passionnés de politiques iront voir si de telles tendances se maintiennent. Les journalistes tenteront, sous réserve de la propriété intellectuelle sur les données et leur publication, d’en extraire de la nouvelle. Les stratèges y mesureront l’efficacité de leurs tactiques de la veille pour soutenir ou renverser les tendances.

Ainsi, les nouvelles et les tendances seront influencées par cette mesure quotidienne que plusieurs partis faisaient déjà au cours des campagnes, à ceci près que le renouvellement des 2400 répondants du BAROMÈTRE chaque trois jours et la précision des données rendues publiques auront un effet d’entraînement. Le procédé pourrait agir comme accélérateur et stimulant de ces mêmes tendances. Une nouvelle réalité politique que les partis politiques devront apprivoiser pour éviter, comme le Parti libéral, de faire les frais de la mesure immédiate d’une possible mauvaise décision au mauvais moment.

Le BAROMÈTRE ÉLECTIONS 2018 est un nouveau danger dans le quotidien du conseil de guerre des partis au Québec. Sauront-ils lire et influencer des tendances mesurées au jour le jour?

Chroniques

Pas assez fou pour mettre le feu…

CHRONIQUE / …Pas assez fin pour l’éteindre. Onil ne l’avait probablement pas créée, cette image. Sagesse populaire. Le propriétaire du dépanneur perdu sur la route vers Saint-Edmond-de-Grantham, où j’ai grandi, est aux années 70 ce que les éthiciens sont aux XXIe siècle.

Justin Trudeau n’a pas mis le feu en se présentant lors de quelques activités célébrant la Fête nationale du Québec le 24 juin. Bien qu’hostile à lui donner une portée légale, le parlement du Canada a reconnu l’existence de la nation québécoise. Cette nation inclut les gens de toutes origines, de toutes confessions religieuses, de toutes allégeances politiques et pas mal de gens qui ne se catégorisent pas volontiers. Ils suivent en général d’un œil distrait l’actualité et tracent consciencieusement un X dans le cercle choisi aux quatre ans. On n’est pas moins Québécois si on est né en Syrie, ne comprenant pas le français et baragouinant l’anglais entre deux prières à Mahomet que si on est né de parents full francos, cathos et patriotes. Il suffit de vouloir vivre au Québec et c’est à la société d’accueil de convaincre d’adopter un ensemble de valeurs communes : la connaissance du français, l’égalité des sexes, la laïcité de l’État, la primauté du droit, la diversité sexuelle, la liberté d’expression…

Pour Justin Trudeau, la question ne se pose donc pas. Il est aussi québécois que vous et moi. Il a tout autant le droit de célébrer la Fête nationale des Québécois que quiconque, au risque de préférer l’appeler la Saint-Jean-­Baptiste. Comme premier ministre du Canada, en poste grâce à un important support des électeurs du Québec, je nous imagine mal l’y accueillir autrement qu’avec politesse.

Bien sûr, il y a eu le 24 juin 1968. Manifestation, émeute, arrestations, matraquage honteux de Pierre Bourgault, arrogance de Pierre Trudeau. Les Canadiens français devenaient Québécois et se libéraient avec vigueur d’une domination anglaise qui les avait relégués pendant deux siècles au rang de majorité asservie sur son propre territoire. La Révolution tranquille allait peut-être mener à l’indépendance d’un peuple qui se définissait enfin comme tel.

Sauf que ce peuple a dit non en 1980 et a de nouveau dit non en 1995. On pourrait espérer qu’il y revienne, mais on ne peut pas prétendre qu’on lui interdise d’exercer son droit à l’autodétermination. L’Espagne réprime ce droit de la nation catalane au rythme de chants fascistes. Rien de tel ici. Les Québécois ont renoncé deux fois à l’exercice de leur pleine souveraineté, quitte à l’embrasser à bras-le-corps une prochaine fois. La tenue de ces consultations est en soi un exercice, une preuve de ce droit. Donc 2018 n’est pas 1968.

Il est alors saugrenu de se faufiler à travers une foule pour se rendre tout près de Justin Trudeau, l’invectiver au nom d’un peuple opprimé et le sommer de quitter les célébrations de la Fête nationale. C’est une approche politique qui a vécu. Foulard, drapeau patriote dont une déclinaison gênante a la particularité d’arborer une arme à feu, cris et injures oscillant entre l’exclusion de l’autre et la victimisation de soi. Personne ne scande plus le «peuple à genoux» à part à la Messe de minuit.

Il n’est pas plus fin de répondre à Mathieu Brien en l’accusant d’intolérance. Intolérance de quoi? Je comprends que le premier ministre ait la victimisation aussi facile que la larme, mais je cherche encore en quoi l’invective de Mathieu Brien est de l’intolérance. Inappropriée, oui, mais intolérante? Envers quelle minorité religieuse, culturelle ou sexuelle, quelles victimes, quels opprimés?

Il n’est pas plus fin que l’entourage du premier ministre ne s’assure pas que les choses en restent là. On a commenté un peu dans les médias. Personne n’a soutenu Brien. Fin de l’histoire. Pourtant, les autorités ont procédé avec des charges criminelles d’entrave au travail d’un agent de la paix. L’accusation est abusive et porte des conséquences inacceptables à l’encontre des droits démocratiques de Mathieu Brien, incluant la suspension de sa capacité de militer et de voter. Ben voyons!  

Mathieu Brien et son avocat, Marc Michaud, ne laisseront pas passer pareille occasion de faire un tour de kodak : les voici arborant des maillots où figure Justin Trudeau affublé d’oreilles à la Mickey Mouse. Ils profiteront de l’occasion pour dénoncer, à juste titre si ça devait être prouvé, un traitement incorrect de la part des autorités policières lors de son arrestation. Cette cascade de bavures n’a-t-elle pas assez duré?

Le Bloc québécois, dont Mathieu Brien est un militant, trouve la patate bien chaude et s’abstiendra activement de commenter. La plaie du départ forcé, mais nécessaire, de Martine Ouellet est encore vive. Pourtant, ayant gagné dix sièges au sein du Parlement du Canada lors des élections de 2015, sous une autre direction, il serait bien délicat pour les bloquistes dont la vie ne tient qu’à un fil de jouer les victimes privées d’une tribune. Il n’est pas moins dangereux de s’associer ou de défendre publiquement des émules de la croisade destructrice de madame Ouellet qui a causé l’éclatement du parti. Ils s’en tiendront à la reconstruction et à la réconciliation discrète jusqu’au 1er octobre.

Il revenait donc à Justin Trudeau de clore l’épisode sans arrogance ni complaisance. Personne n’y gagne. Pas même lui. Cet acharnement pourrait lui coûter quelques-uns de ses étonnants appuis québécois dont il aura grand besoin pour garder son job s’il faut en croire les sondages. Pas assez fou pour mettre le feu, disait Onil… mais pas assez fin pour l’éteindre.

Le gagnant…

Mathieu Brien qui aurait déjà dû être relégué à l’oubli et aux photos nostalgiques de l’époque d’Option nationale et de Martine Ouellet. Belle occasion de nuire encore un peu.

…et le perdant

Justin Trudeau qui manque une belle occasion de faire preuve de hauteur. Les Québécois de toutes allégeances politiques lui en sauraient gré et sa popularité y gagnerait.


Chronique

Le costume du PM

Il fut un temps où l’été marquait une pause de l’activité politique. Les élus se retranchaient dans leurs circonscriptions, voguaient d’épluchettes de blé d’Inde en festivals et n’avaient pas si hâte à la rentrée. Les temps ont changé. Stephen Harper, en précipitant une campagne électorale outrageusement longue en 2015, et dont il paiera le prix, raccourcira beaucoup la pause estivale. À défaut d’être de véritables vacances, elles étaient quand même salutaires.

Les élections à date fixe y sont pour quelque chose tant à Ottawa qu’à Québec. Quelle qu’en soit la date légale, dans les deux cas en octobre, les hostilités commencent bien avant le déclenchement. On s’étonne donc moins de la date retenue par Justin Trudeau pour brasser les cartes de son conseil des ministres. Il donne ainsi du temps à ses nouveaux titulaires pour maîtriser les dossiers avant la reprise des hostilités et passe presque sous silence l’aveu d’un bilan incertain que porte toujours cet exercice. Les sondages ajoutaient à l’inquiétude. Attendez-vous maintenant à le voir en tenue estivale, western ou folklorique dans tous les événements où le suivront les caméras. 

Le nouveau cabinet Trudeau compte 34 ministres. C’est beaucoup. Il doit s’attendre à ce que les conservateurs le soulignent. Il fallait toutefois passer des messages et dans le cas de l’Ontario viré au bleu conservateur et pas très progressiste, ce sera entre autres par l’ajout de trois ministres. Il en faudra davantage pour bâtir une relation fonctionnelle avec l’inquiétant Doug Ford qui, aussitôt élu, a coupé court à la participation de l’Ontario à la Bourse du carbone.

Plusieurs commentateurs ont vu dans ce remaniement une révision et un renforcement de l’approche canadienne face à la menace protectionniste des États-Unis. On peut aussi et surtout y voir un ajustement important en politique intérieure.

À part au Québec, je doute que quiconque fasse grand cas du dégommage de Mélanie Joly du ministère du Patrimoine canadien au profit de Pablo Rodriguez. Inutile d’en remettre. C’est un désaveu humiliant. Rodriguez est un vieux routier qui reprendra le même discours, mais sera moins vulnérable aux attaques. Il est lui aussi du Québec et projette une image tout à fait crédible du multiculturalisme si cher au premier ministre. On peut toutefois s’étonner que Justin Trudeau dissocie la Francophonie du développement international pour la confier à madame Joly et l’associer ainsi… au tourisme.

Il en va autrement pour François-­Philippe Champagne. Il vit dans les avions depuis sa nomination et s’il semble très apprécié dans son comté, ce n’est pas parce qu’on l’y voit trop. Sa mission largement accomplie au commerce international, il sera maintenant responsable du budget de 180 milliards de dollars en 12 ans réservé aux infrastructures. Que d’annonces à faire!  Mais aussi un REM, un pont Champlain, un troisième lien à Québec et des tas de maires pour le garder bien au sol. On se rappellera en Mauricie qu’en 2015, il parlait d’un arrêt du train à grande fréquence imaginé par Via Rail… à Shawinigan! Justin Trudeau ne veut pas de lieutenant au Québec. Parions qu’à défaut d’en porter le titre, Champagne assumera une large part de la responsabilité.

L’entrée au conseil des ministres de Bill Blair, ancien patron de la police de Toronto qui a enquêté sur les frères Rob et Doug Ford, est un coup de semonce au nouveau premier ministre ontarien. Tu nous fais pas peur.  En revanche, je m’étonne qu’on associe dans un même ministère la sécurité frontalière — la gestion des demandeurs d’asile — et la réduction du crime organisé. N’y voyons pas de lien.

Le vrai message, toutefois, est dans la nomination de Dominic LeBlanc, député de Beauséjour au Nouveau-Brunswick et influents biceps de Justin Trudeau, aux Affaires intergouvernementales que le premier ministre s’était auparavant réservées. Avec Doug Ford qui remplace Kathleen Wynne, avec la vraisemblance d’un remplacement de Philippe Couillard par François Legault et celui, probable, de Rachel Notley par Jason Kenney — un ancien ministre de Stephen Harper — Trudeau perd des vis-à-vis avec lesquels il pouvait plus aisément composer. Les deux tiers du Canada virent à droite. Dominic LeBlanc devra maintenir une apparence de cohésion à un an des élections.

Si le remaniement a pour but d’imposer son agenda plutôt que de plaire à celui des conservateurs de partout, Justin Trudeau s’est offert un habile remaniement.

Le gagnant…

Justin Trudeau qui a retrouvé son costume de premier ministre.

…et le perdant

Doug Ford, mais si et seulement si le Parti libéral du Canada reste le Parti libéral du Canada et résiste à la tentation de plaire aux conservateurs avec ou sans le nom qui risquent de gouverner une large part du Canada avant le scrutin fédéral d’octobre 2019.