Les agriculteurs de l’Est ontarien ont parcouru des centaines de kilomètres à la ronde pour trouver des génératrices et ainsi sauver leurs terres et leurs fermes et celles de leurs voisins et amis.

Unis dans la tempête

CHRONIQUE / Début janvier 1998. Les gens s’entassaient dans les salles de cinéma pour voir le film Titanic. Les séries éliminatoires dans le football américain s’étaient mises en branle et allaient se conclure avec une victoire des Broncos de Denver du quart-arrière John Elway sur les Packers de Green Bay. Les « tounes » des Backstreet Boys et des Spice Girls tournaient en boucle à la radio. L’affaire Monika Lewinsky embarrassait la Maison-Blanche et le président des États-Unis, Bill Clinton.

Mais tout ça allait vite devenir secondaire pour des centaines de milliers de gens. Car c’est la météo - dame Nature elle-même - qui allait défrayer les manchettes pendant des jours à venir et semer la consternation en Outaouais et dans l’Est ontarien, ainsi que de Toronto à Sudbury, en Ontario, et du Témiscamingue jusqu’en Montérégie, au Québec.

La « crise du verglas », allait-on l’appeler. Ce que Astérix et Obélix les Gaulois craignaient le plus au monde allait se concrétiser : le ciel allait nous tomber sur la tête.

Dans son édition du 7 janvier 1998, Le Droit titre sa manchette : « Un enfer de glace ». La veille, 35 millimètres de pluie (un record) qui s’était rapidement transformée en verglas était tombée sur la région. 

« La région se relève péniblement de la tempête de verglas qui a aussi touché plusieurs régions du Québec, hier, privant l’électricité plus de 750 000 abonnés, pouvait-on lire. Quelque 67 000 foyers de l’Outaouais et 50 000 dans l’est de l’Ontario ont également été laissés sans électricité ». Et un peu plus loin dans ce texte du Droit, un porte-parole d’Environnement Canada jetait du « verglas » sur le feu en déclarant : « Le scénario pourrait se répéter aujourd’hui ».

Le météorologue avait raison. Le même scénario s’est en effet répété le 7 janvier. Puis le 8. Puis le 9. Et encore le même calvaire le 10. Cinq jours de glace. Cinq jours d’enfer.

Les écoles fermées. Des milliers d’accrochages sur les routes. Des dizaines de commerces sans électricité qui ferment leurs portes. La perte de 60 000 arbres sur le territoire de la Ville d’Ottawa. Soixante-dix pylônes tordus et brisés entre Cornwall et l’Outaouais. Quarante-deux municipalités de l’Est ontarien en état d’urgence. Les salles d’urgence des hôpitaux bondées. L’armée canadienne à la rescousse. Et à son paroxysme, la « crise du verglas » privait 1 020 000 foyers d’électricité.

Le temps s’était arrêté, figé dans la glace. Et à l’instar du Titanic sur les grands écrans, l’Est ontarien et l’Outaouais sombraient.

Comment survivre à une tempête de glace qui prive des milliers de foyers d’électricité pendant près d’un mois ? En janvier ? En plein coeur de l’hiver ?

Par la solidarité. Et les gens de l’Est ontarien, tout comme ceux de la rive québécoise, ont fait preuve d’une solidarité incroyable durant cette crise sans précédent.

Des refuges ont spontanément été érigés dans les écoles et les centres communautaires. Des restaurateurs et des propriétaires de divers commerces ont généreusement donné. Des élagueurs et des bénévoles venus des États-Unis sont arrivés en renfort. Les agriculteurs de l’Est ontarien ont parcouru des centaines de kilomètres à la ronde pour trouver des génératrices et ainsi sauver leurs terres et leurs fermes et celles de leurs voisins et amis. Tout le monde, bref, a mis la main à la pâte pour aider son prochain.

Et je n’oublierai jamais le S.O.S. lancé par le député fédéral de Glengarry-Prescott-Russell, Don Boudria, alors Leader du gouvernement à la Chambre des communes, qui avait expressément demandé au Droit de publier son numéro de téléphone personnel à la maison afin que lui et sa conjointe, Mary Ann, puissent coordonner les efforts sur le terrain pour venir en aide à leurs concitoyens. M. Boudria était lui-même sinistré dans sa résidence de Sarsfield. La politique n’importait plus durant cette crise. Les sports, les arts et le reste non plus. En fait, un seul mot existait durant cette semaine infernale : entraide.

Une entraide comme nous n’en avions jamais vu. Une entraide qui a vaincu la tempête. Une entraide qui a sans contredit sauvé des centaines, voire des milliers de vies.

On se souviendra toujours de la crise du verglas de janvier 1998. Elle nous a profondément marqués. Non pas pour les dégâts et les tragédies qu’elle a causés.

Mais bien pour la merveilleuse et indestructible solidarité qu’elle a créée.