Les certificats de non-réanimation ne sont pas toujours à portée de main le jour où le cœur d’un résident s’arrête subitement.

Une question au milieu de la nuit

CHRONIQUE / Quand la préposée de la résidence Cité-Jardin de Gatineau a retrouvé la vieille dame de 99 ans morte dans son fauteuil, une question a surgi au beau milieu de la nuit: elle, il faut essayer de la réanimer ou pas, déjà?

Parce que vous savez que beaucoup des gens hébergés dans des résidences privées pour personnes âgées signent des certificats de non-réanimation attestés par leur médecin.

Une manière de dire: si je tombe en arrêt cardiorespiratoire, laissez-moi mourir. L’ennui, bien sûr, c’est que ces certificats ne sont pas toujours à portée de main le jour où le cœur d’un résident s’arrête subitement.

C’est ce qui s’est produit cette nuit-là lorsque la dame de 99 ans a été découverte inanimée dans l’aile de la résidence réservée aux patients atteints de démence ou de problèmes cognitifs. Faut-il la réanimer ou pas?

Dans le doute, la préposée a vite appelé l’infirmière de service au rez-de-chaussée. Celle-ci a monté les trois étages à toute vapeur pour constater, elle aussi, que la résidente ne respirait plus et qu’elle n’avait plus de pouls.

C’est là que les événements, tels que rapportés dans le rapport du coroner Pierre Bourassa sur la mort de Jeanne d’Arc Villeneuve, prennent un tour ahurissant.

Au lieu d’amorcer sans attendre les manœuvres de réanimation comme elle aurait dû le faire, l’infirmière redescend les trois étages. Elle perd de longues minutes cruciales à fouiller dans les dossiers pour voir si la dame a signé un certificat de non-réanimation.

Le personnel de la résidence mettra finalement un interminable 50 minutes avant de téléphoner au 911 et d’amorcer la réanimation. Autant dire une éternité ! Dans le doute, le personnel aurait dû commencer les manœuvres tout de suite après la découverte du corps, rappelle le coroner dans son rapport. C’est l’évidence !

La réaction incompréhensible de l’infirmière, qui a été congédiée le lendemain, est d’ailleurs l’aspect le plus saugrenu de l’histoire. Bien souvent, le personnel des résidences privées choisira de réanimer un patient, même contre son gré, de peur de provoquer des poursuites judiciaires si ce n’est pas fait.

Le Regroupement québécois des résidences pour aînés demande d’ailleurs depuis 2013 au ministère de la Santé de clarifier sa réglementation, afin de lui permettre de mieux respecter les dernières volontés des résidants sans crainte de se retrouver devant les tribunaux.

En attendant que ce soit fait, le rapport du coroner soumet un certain nombre de recommandations afin d’éviter de futurs imbroglios. Il propose notamment d’introduire un système clair, par exemple de codes de couleur, afin de faciliter la tâche des secours d’urgence. Un macaron vert, tu réanimes. Un macaron rouge, tu t’abstiens.

***

En relisant le rapport, je me suis dit que cette histoire, à la fois absurde et tragique, pourrait inspirer un scénario aux frères Coen. Dans le film, il y aurait cette scène en clair-obscur où la caméra s’attarde sur une vieille dame morte dans son fauteuil, alors qu’une infirmière monte et descend frénétiquement des étages à la recherche d’un hypothétique formulaire.

Ce serait une fable sur notre société vieillissante qui se questionne sur les soins à donner aux gens atteints de démence, notamment dans le contexte du débat sur l’aide médicale à mourir. À quel point faut-il s’acharner à soigner des gens qui ont perdu toute lucidité, tout pouvoir d’autodétermination? Une question délicate à laquelle il n’y a pas de réponse facile.