Isabelle Légaré
Marie-Josée Frappier
Marie-Josée Frappier

Une préposée en manque de ses bénéficiaires

CHRONIQUE / Au repos forcé en raison d’une toux persistante, Marie-Josée Frappier est impatiente de retourner au travail malgré les risques auxquels elle s’expose en ce printemps sur fond de COVID-19.

«Je m’ennuie de mes résidents!»

Et elle leur manque aussi, sans l’ombre d’un doute.

La femme de 51 ans est préposée aux bénéficiaires dans un centre d’hébergement de soins de longue durée. Un CHSLD.

Marie-Josée a passé un test de dépistage de la maladie à coronavirus. Bonne nouvelle, le résultat est négatif, mais ce n’était pas la grande forme pour autant lors de notre entretien téléphonique, plus tôt cette semaine. Sa voix était creuse et fatiguée.

«Je suis comme un vieux Dodge. Je pompe l’huile.»

Elle a donc préféré se cantonner sagement à la maison pour éviter de contaminer les aînés habituellement sous son aile.

«Mes petits poulets sont déjà assez fragiles... Je ne peux pas aller au front arrangée comme ça.»

La médication aidant, Marie-Josée a pris du mieux au cours des derniers jours. Si la tendance se maintient, elle devrait être de retour sur le plancher la semaine prochaine.

La préposée aux bénéficiaires adore son travail. Envers et contre tout.

Lorsque je lui fais remarquer qu’elle n’a pas choisi le plus facile ni le plus payant et encore moins le plus valorisé des métiers, je me fais répondre, du tac au tac...

«C’est très enrichissant! On ne peut pas être là juste pour la paie, pour le signe de piastre, sinon, tu n’es pas à la bonne place.»

Marie-Josée était pâtissière dans une autre vie. Elle avait sa propre entreprise avant qu’un divorce vienne tout chambouler.

Prenant son courage à deux mains, la mère monoparentale de trois adolescentes, prestataire de l’aide sociale, a décidé de retourner sur les bancs d’école. À 37 ans.

Portée par le désir d’aider son prochain, elle a choisi le métier de préposée aux bénéficiaires même si, au départ, on l’a découragée d’aller dans cette voie.

«Il n’y a pas d’ouvrage là-dedans.»

C’est ce qu’une conseillère à l’emploi lui a dit il y a treize ans, une fonctionnaire dont le bureau était décoré de petits papillons.

«Je me sens comme une chenille. Ça ne vous tente pas de me donner des ailes? J’ai envie de faire une différence dans la vie des gens.»

Marie-Josée a toujours travaillé. À temps plein, le jour comme la nuit, sur semaine et les week-ends. D’abord à l’hôpital de Trois-Rivières et, depuis deux ans et demi, au CHSLD Cloutier-du Rivage où on n’observe aucun cas de COVID-19.

La préposée aux bénéficiaires œuvre auprès de résidents qui sont totalement dépendants de son assistance pour sortir du lit, s’habiller, se nourrir, se laver...

«Ils sont en perte d’autonomie. Ils peuvent être atteints de la maladie d’Alzheimer, faire de l’errance... Une journée, la personne va bien, elle est de bonne humeur, le lendemain, elle peut être plus agressive. On s’ajuste.»

Marie-Josée les aime comme ils sont, avec tout le respect qu’il se doit.

Il lui arrive d’agir à titre de mentor auprès de jeunes collègues appelés à apprivoiser la vulnérabilité de gens âgés, malades et mis à nu. La préposée leur dit alors...

«Dis-toi qu’un jour, c’est toi qui seras couché là. Donne-leur les soins que tu aimerais recevoir.»

Marie-Josée utilise souvent l’expression «milieu de vie» pour décrire son environnement de travail. Ça en dit long sur son état d’esprit lorsqu’elle se présente au boulot.

«On est là pour mettre un peu de soleil.»

Marie-Josée parle également au «on», comme si ça allait de soi que tous les préposés aux bénéficiaires sont comme elle. Je l’ignore, mais je sais qu’une dame de son CHSLD aime la surnommer «ma trotteuse»...

«C’est sûrement parce qu’elle me voit marcher tout le temps.»

Il y a cette autre résidente aussi, une femme de près de 80 ans, qui l’appelle «Maman Josée» en la suivant un peu partout sur l’étage, aux commandes de son inséparable marchette.

«Ça paraît Josée quand tu n’es pas là. Ce n’est pas pareil... Quand tu es là, tu fais rire tout le monde», lui a dit l’autre jour un vieil homme.

Lorsqu’elle travaille le dimanche, les résidents ont droit à de la crème glacée nappée de sa confiture maison. Parfois aussi, l’ancienne pâtissière leur prépare des muffins. Au marché aux puces, la préposée achète des boucles d’oreilles à ses madames.

«Je les mets belles même si elles vivent dans un CHSLD.»

Marie-Josée aime profondément son travail, malgré l’alourdissement des tâches et le manque de relève.

En cette période de pandémie, je n’exagère pas en disant qu’elle exerce un métier dangereux. «Oui, on se met à risque...» Elle et ses proches.

La préposée aux bénéficiaires a hâte de retrouver ses résidents. «Par leur sourire, je sais que je suis à la bonne place. Je ne vais jamais travailler de reculons.»

Aujourd’hui, ses trois filles suivent ses traces en aidant leurs prochains. «Elles sont ma plus belle réussite!»

Trois papillons qui oeuvrent dans le domaine de la santé.

Kim est infirmière auxiliaire. Isabelle est préposée aux bénéficiaires tout en étudiant pour devenir infirmière. Karolyne est préposée en hygiène et salubrité en milieux de soins.

Au cours des derniers jours, la jeune maman d’un petit Victor, deux ans, a été appelée en renfort au CHSLD Laflèche, à Shawinigan, où on dénombre plusieurs décès liés à la COVID-19.

Marie-Josée s’est inquiétée sur le coup, jusqu’à ce que sa cadette lui dise: «Tu sais maman, un jour, Victor me demandera ce qui s’est passé durant l’année 2020. Je serai fière de lui raconter que je suis allée prêter main-forte.»

Comme sa grand-mère.