Une peur bleue de l’impôt

CHRONIQUE / Jusqu’à l’âge de 20 ans, je dois vous avouer que je n’arrivais pas à comprendre pourquoi plusieurs adultes avaient horreur des impôts.

Pour l’étudiant et travailleur à temps partiel que j’étais, les impôts étaient le nouveau Noël. Avec les revenus que je gagnais, je savais que je recevrais un remboursement d’impôts, mais ce qui rendait l’expérience un peu similaire à la magie de Noël, c’était l’effet de surprise associé au moment où j’apprendrais le montant.

Mais sinon, ma conception des impôts se limitait pas mal à ça à l’époque. C’était un peu comme un oncle qui vous forçait à mettre de l’argent de côté à chacune de vos paies, puis à la fin de l’année, il vous en redonnait une partie en vous jurant que le reste avait servi à de bonnes causes.

Et puis hop, par un beau matin où j’étais encore sur les bancs d’école, le prof Paul nous a regardé avec son air le plus sérieux en nous avertissant qu’il s’apprêtait à nous raconter l’histoire la plus importante que nous apprendrions en classe.

Maintenant, il faut savoir que lorsqu’un type comme le prof Paul vous disait un truc du genre, vous écoutiez. Le gars nous impressionnait énormément étant donné qu’il avait travaillé à titre de réalisateur sur de nombreux albums incontournables de la chanson québécoise et il nous avait même confié une fois que toutes les prises de batterie de l’album du grand retour de Beau Dommage avaient été réenregistrées à l’insu du batteur.

Mais ce matin-là, ce n’était pas des anecdotes sur les histoires méconnues en provenance des coulisses de la chanson québécoise dont il souhaitait nous faire part, mais bien de son périple au sein du labyrinthe infernal dans lequel il avait été plongé après avoir omis de payer un surplus d’impôts.

Si ma mémoire ne me joue pas trop de tours, il me semble qu’au début, il ne devait pas un montant si catastrophique et après quelques mois à toujours reporter le paiement, le prof Paul s’était dit qu’avec un peu de chance, les fluctuations de salaire liées à son métier (il y a des bonnes et de mauvaises années) feraient en sorte que tout finirait par s’équilibrer.

Or, ce n’est pas ce qui s’est produit et après plusieurs avis « sans conséquence », le prof Paul a reçu ce qu’il appelait « la lettre bleue », un autre document auquel il ne donnerait pas suite ; chose qu’il nous avait d’ailleurs fortement conseillé de ne jamais faire.

« Un matin, je suis arrivé pour aller m’acheter un café et la fille m’a dit que mes fonds étaient insuffisants. J’ai pris ma carte de crédit et elle ne passait plus », que le prof Paul nous avait raconté, alors que dans ses yeux, on pouvait discerner un mélange de colère et de terreur. Du jour au lendemain, voilà que les finances du prof Paul avaient été prises en otage par le gouvernement et il en serait ainsi pour très longtemps.

Il y avait donc des conséquences à ne pas payer ses impôts et plus le récit du prof Paul avançait, plus il arrivait à nous convaincre que c’était tout un merdier.

Outre le truc sur le batteur de Beau Dommage et une autre anecdote sur Richard Séguin, je ne me souviens de rien d’autre de ce que le prof Paul nous avait appris cette année-là, mais je peux vous en passer un papier que son histoire de « la lettre bleue » a toujours continué de me hanter.

Le truc, c’est qu’étant donné qu’une partie de mes revenus est à titre de travailleur autonome, je dois toujours rembourser un certain montant et sans farce, il m’arrive des fois pendant l’été ou l’hiver d’être soudainement frappé par l’anxiété d’avoir peut-être oublié de payer mes impôts. Même lorsque j’ai la conscience très tranquille à cet effet, « la chienne me pogne » quand je me sers de ma carte de guichet et que je trouve ça long.

Il reste toutefois que je préfère être hanté par le récit du prof Paul que de l’avoir appris à la dure comme lui. Et puis pour vous dire vrai, je n’ai aucun mérite de ne jamais avoir eu de grosses embrouilles avec les impôts parce que chaque année, c’est mon amoureuse qui me sauve la vie en me ramenant à la réalité. Mais bon, une fois que je repense à « la lettre bleue », disons que ça motive…