La présente crise iranienne, créée de toutes pièces par son administration, révèle la crédibilité douteuse de Trump sur la scène mondiale.

Une crise iranienne fabriquée de toutes pièces

ANALYSE / En 2015, l’Iran signa un accord avec la Russie, la France, le Royaume-Uni, la Chine, l’Allemagne et les États-Unis dans lequel il s’engageait à mettre fin à son programme nucléaire. En contrepartie, la communauté internationale levait les sanctions qui lui avaient été imposées depuis 2010. Cet accord était considéré comme un modèle pour forcer tout pays à se conformer au traité international sur la non-prolifération des armes nucléaires.

Les experts internationaux qui vérifient régulièrement les sites iraniens affirmèrent que l’Iran respectait scrupuleusement toutes les clauses de l’accord. Même le général Jim Mattis, secrétaire à la défense des États-Unis, reconnut ce fait devant le Congrès américain en octobre 2017.

En dépit des différents témoignages et à la consternation de tous, l’administration Trump dénonça l’accord comme étant inefficace.

Plus encore, Washington imposa à l’Iran des sanctions économiques beaucoup plus sévères que celles auxquelles le pays avait été assujetti avant 2015.

Donald Trump, John Bolton, son conseiller à la sécurité nationale, et Mike Pompeo, secrétaire d’État, furent les trois artisans de ce revirement spectaculaire. Considérant cet accord comme un des principaux héritages d’Obama, Trump était déterminé à l’abroger. Pour lui, tout compromis ne portant pas sa signature était mauvais.

En ce qui concerne Bolton et Pompeo, la question est purement idéologique. Ces deux néoconservateurs intransigeants veulent tout simplement renverser le régime iranien. Pour ce faire, ils exigent rien de moins qu’un désarmement de l’Iran.

Comme la communauté internationale s’oppose unanimement à la décision américaine, l’administration Trump décréta que tout pays qui ne se conformerait pas aux nouvelles sanctions américaines, en continuant de commercer ou de transiger financièrement avec l’Iran, serait assujetti à de lourdes conséquences.

Par exemple, c’est le principal chef d’accusation déposé contre Huawei qui mena à l’arrestation de Meng Wanzhou, fille du fondateur de cette grande compagnie chinoise de télécommunication. De même, la banque Standard Chartered de Hong Kong paya en avril 2019 une lourde amende de 1,1 milliard $ pour régler les allégations de violation répétée des sanctions américaines imposées à l’Iran.

Ces nouvelles sanctions économiques sont fortement ressenties en Iran. La récente décision iranienne de recommencer à enrichir l’uranium, l’abattage d’un drone américain et les incidents récents dans le détroit d’Ormuz doivent être vus comme une riposte aux graves privations subies par les Iraniens.

Bien que le régime iranien soit aux abois à cause des sanctions, il est déterminé à ne pas plier sous les pressions américaines. Téhéran a démontré que le régime pouvait répondre de multiples façons aux actions agressives et sanctions américaines. Cette escalade pourrait mener éventuellement jusqu’au blocage du détroit d’Ormutz, lieu de passage de 35 % du pétrole mondial.

Décidément, Trump est confronté à un dilemme. Après avoir abrogé l’accord nucléaire iranien, il n’a pas prévu de plan B. Sa rhétorique belliqueuse l’amena dans une escalade sans fin. Il hésite maintenant entre frappes militaires et imposition de sanctions encore plus sévères.

Le président s’est laissé entraîner profondément dans les sables mouvants des conflits du Moyen-Orient, une région où il est beaucoup plus facile de déclencher une guerre que de l’arrêter ensuite. Il ne sait pas comment arrêter un engrenage qui pourrait bien mener à une guerre totale.

L’intimidation est la stratégie favorite de Trump pour forcer ses adversaires à accepter ses termes. Mais cette stratégie ne fonctionne pas avec l’Iran. Ici, aucune victoire facile n’est à prévoir. Les opposants à la ligne dure adoptée par l’administration Trump avaient depuis longtemps anticipé un tel scénario.

La présente crise irano-américaine est le résultat de l’incohérence des politiques de l’administration Trump. Il n’a pas su juger la réaction, pourtant prévisible, des Iraniens. Au lieu de dicter lui-même la politique américaine dans la région, il a laissé ses conseillers néoconservateurs, les Saoudiens et les Israéliens le faire à sa place.

Partant d’une conception profondément idiosyncrasique de l’intérêt national américain au Moyen-Orient, Trump découvre maintenant qu’il n’a pas les outils pour déclencher un conflit majeur dans cette région troublée du monde. Pour faire face à une urgence nationale, un président a besoin d’une cohérence politique à l’intérieur et du soutien de ses alliés à l’extérieur. Or, Trump n’a ni l’un ni l’autre.

Les démocrates sont farouchement opposés à toute nouvelle guerre au Moyen-Orient. Et ils sont soutenus en cela largement par la population américaine. À l’extérieur, à part des Saoudiens et des Israéliens, les États-Unis n’ont obtenu aucun appui important de la communauté internationale.

Aujourd’hui, Trump est incapable de créer une vaste coalition pouvant appuyer l’action américaine. Par ailleurs, les pays de la région et les bases militaires américaines au Moyen-Orient seraient des cibles de choix pour les armes sophistiquées iraniennes.

Ainsi, les États-Unis risquent de basculer dans une guerre majeure avec l’Iran, une puissance bien supérieure à l’Irak. Or, la guerre irakienne dura plus de dix ans et coûta plus d’un trillion de dollars. Une guerre avec l’Iran serait encore plus catastrophique géopolitiquement pour les États-Unis et tout le Moyen-Orient.

La présente crise iranienne, créée de toutes pièces par son administration, révèle la crédibilité douteuse de Trump sur la scène mondiale. Les dirigeants iraniens refusent tout simplement de parler avec Trump. Comment pourraient-ils conclure un accord avec un dirigeant capable de renier sa signature le lendemain? Ses offres de négociation sont considérées comme vaines. Les deux parties sont dans une impasse totale.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.