Un soir à la station-service

CHRONIQUE / Un vendredi soir à Boucherville. Je suis installé devant l’hôtel à griller des clopes pendant que mon amoureuse et Charlot dorment dans notre chambre, puis c’est là que je me dis que ça ne serait pas une mauvaise idée d’aller leur chercher des jus et des muffins pour qu’ils aient quelque chose à se mettre sous la dent au petit matin.

Je traverse donc la rue et au moment de me rendre à la porte de la station-service, un type tout vêtu de blanc se pointe aussi en direction de la porte, mais avec un léger décalage d’une seconde. J’ouvre donc la porte et tout en lui faisant un sourire tout ce qu’il y a de plus cordial, je lui fais signe que c’est ma tournée et qu’il peut rentrer.

Mais le gars n’a visiblement pas apprécié le geste et au lieu d’entrer dans le commerce, il me poignarde littéralement du regard. J’essaie d’insister encore deux ou trois secondes et c’est alors que je comprends que je vais devoir abandonner le projet, car le gars est maintenant à un cheveu de me refaire le portrait.

C’est un peu pour ça que lorsque j’ai remarqué qu’on semblait se rendre à la caisse au même moment, j’ai fait semblant de m’intéresser à un dernier truc sur les rayons, question de ne pas revivre une séquence similaire à celle de la porte.

Je m’installe ensuite à quelques pas derrière le gars avec des bazookas dans les yeux et je fixe le vide en attendant que ça soit mon tour, mais c’est alors qu’un échange plutôt musclé entre le gars et le caissier me sort aussitôt de mes rêveries.

« Écoute, c’est pas mon problème si t’es pas foutu de me dire merci ou s’il vous plaît, mais là, je veux juste savoir si ton gaz que tu veux payer, c’était du régulier », de lancer le commis.

De l’autre côté du comptoir, le gars a maintenant du TNT dans les yeux : « Hey tabarnac, c’est écrit sur ton ordinateur faque fais-moi payer pis crisse-moi la paix avec tes questions connes ».

À ce moment-là, j’ai vraiment l’impression de sentir passer un courant d’air glacial. Le gars en blanc et le caissier continuent donc à s’engueuler de plus en plus fort et tandis que le caissier ne cesse de répéter « régulier ? » et que le gars en blanc hurle ce qui s’apparente à une anthologie complète de tous les jurons québécois, je me sens de plus en plus dans ces scènes de film où le client sort soudainement un flingue. Je n’ai pas vraiment peur, mais mon instinct me dit qu’il existe au moins 50 situations où je serais plus en sécurité qu’en ce moment.

Je jette alors un coup d’oeil autour de moi et je remarque qu’un type de 2 mètres et 200 livres observe aussi la scène. On s’échange un regard et je crois deviner qu’il voudrait me dire : « T’inquiètes mec, si ça merde, fais ce que je te dis ».

Après je ne sais pas combien de minutes, l’engueulade se termine brusquement et le gars finit par payer son essence, puis lorsqu’il part, il y a tellement de la furie dans ses yeux qu’au moment où il lance un dernier regard au caissier avant de quitter, je suis pratiquement prêt à être soufflé par une onde nucléaire.

« Bordel mec, tu es sans aucun doute le gars le plus courageux que j’ai croisé dans les dernières semaines. J’aurais carrément plié devant un mec aussi enragé », que je lance au caissier qui affiche un air surpris devant ma remarque. « T’es sérieux ? », qu’il me demande. « Mec, avec des couilles comme ça, tu peux faire ce que tu veux dans la vie », que je lui réponds.

Le caissier m’explique ensuite que c’est comme ça tous les soirs et que sa plus grande trouille, c’est que le gars revienne dans une heure ou deux avec sa bande pour lui régler son cas.

Je retourne ensuite m’installer devant l’hôtel tout en fixant la station-service et en repensant à tout ça, puis quelques minutes plus tard, je vois le caissier qui sort de la station-service et il semble s’engueuler avec quelqu’un au téléphone.

Le gars ne porte plus son uniforme de travail et voilà qu’il se pousse de la station-service.

Alors hop, si jamais vous connaissez quelqu’un qui se cherche un boulot à Boucherville, je crois qu’il y a une station-service du coin qui a besoin d’un caissier.