Suzanne Le Blanc prête sa plume à des personnes en fin de vie qui souhaitent laisser un message à leurs proches après leur décès.

Un dernier message d’amour

CHRONIQUE / Alors que Cyrano de Bergerac écrivait des lettres d’amour à la place d’un camarade, Suzanne Le Blanc prête sa plume à des personnes en fin de vie à la maison de soins palliatifs Mathieu-Froment-Savoie de Gatineau.

Son métier ? Écrivaine publique. Un service qu’elle offre sans frais depuis janvier 2018 aux patients venus achever leur existence dans l’ancienne église de la rue Sherbrooke.

Suzanne Le Blanc se présente au chevet des malades qui souhaitent transmettre, après leur décès, un message à leurs proches. Elle les aide à trouver les mots. Le plus souvent, ce sont des mots tout simples qui expriment l’amour, la fierté, l’encouragement. Des mots qui demandent parfois pardon ou proposent une réconciliation.

« La plupart du temps, les gens voient ça comme un cadeau à leurs proches, explique Suzanne. C’est une manière de leur dire : j’ai pensé à vous jusqu’à la dernière minute. Un message que les proches pourront relire et garder en souvenir. »

C’est souvent l’intervenant psychosocial qui relaie des patients à l’écrivaine publique. Suzanne se rappelle l’une de ses premières « clientes ». Une dame alitée, les bras bandés jusqu’à l’épaule, au seuil de la mort. À peine capable de parler. Elle venait de recevoir des soins quand Suzanne est entrée dans la chambre silencieuse.

- « Vous avez demandé pour mes services ? »

- Oui, a répondu la dame d’une voix épuisée.

- Un message pour vos enfants ?, a deviné Suzanne.

- Oui…

Le même message pour les deux ?

- Oui…

Un message… d’amour ?

- Oui…, a soufflé la dame, à bout de force.

Suzanne a compris qu’il lui faudrait se débrouiller avec ça. « Qu’écrirais-je à mes enfants si j’étais sur le point de mourir ? », s’est-elle demandé une fois devant son écran. Elle a composé un message. Il débutait par : le temps est venu pour moi de partir. Le reste tournait autour du bonheur qu’elle avait ressenti à élever ses enfants. De la joie d’avoir été leur maman. Elle leur souhaitait une belle et longue vie. En leur disant sa confiance qu’ils sauraient en faire quelque chose de beau.

Suzanne est retournée voir la dame. Elle lui a lu le texte, lui a fait choisir deux cartes, une pour chacun des enfants. « La dame a insisté pour avoir sa photo dans les cartes, raconte encore l’écrivaine. J’ai tenu à ce qu’elle signe elle-même les messages malgré son extrême faiblesse. Elle l’a fait, en signant d’une croix, et j’ai dû lui donner une petite poussée sur le poignet pour qu’elle y arrive. »

En sortant, Suzanne a souhaité bonne chance à la dame. Celle-ci a murmuré : Ah ? Je ne vous reverrai plus ? Suzanne a réalisé que son travail n’était pas terminé. Un lien s’était créé. « Alors je l’ai revue, dit Suzanne. Et quand je l’ai revue, elle m’a dit : tu as tenu parole. Elle est morte le lendemain. »

Non, Suzanne Le Blanc n’écrira pas de lettre de bêtises. Elle se rappelle ce monsieur qui n’acceptait pas de mourir. Il était trop en colère. Elle l’a relayé à l’intervenant social qui l’a accompagné un certain temps. « Plus tard, j’ai pu lui écrire des messages, reprend Suzanne. L’écriture est thérapeutique. Mais je ne suis pas une thérapeute. Encore moins une infirmière. Il y a une ligne à ne pas franchir. »

Un cliché veut que les hommes aient plus de difficulté à exprimer leurs émotions. « Je peux vous dire que les hommes communiquent beaucoup ! », corrige l’écrivaine. Elle évoque ce monsieur qui s’était rapproché de son fils dans les derniers moments. Un fils qui avait eu des problèmes. Par l’intermédiaire de Suzanne, son père lui a écrit : « Mon fils, je regrette de n’avoir pas été plus présent auprès de toi. Tu es un homme fantastique. J’en suis certain : tu feras de ta vie quelque chose de bien. »

La directrice générale de la maison Mathieu-Froment-Savoie est ravie de compter une écrivaine publique dans ses rangs. « Elle répond à un besoin », se réjouit Maude Lacelle. Suzanne Le Blanc en est bien consciente. Partout où elle offre ses services, l’intérêt est présent. Et pas juste dans le milieu des soins palliatifs. Elle a formé des écrivaines publiques à la résidence de soins de longue durée Élisabeth-Bruyère d’Ottawa. D’autres établissements se montrent ouverts à offrir le même service.

Les messages qu’elle préfère écrire ? « Les mots d’amour tout simples », dit-elle. Et les mots de réconciliation qui apportent la paix. Aider les gens à se quitter dans l’amour, y a-t-il quelque chose de plus beau ?