Mylène Moisan
Hélène Durocher a décidé de renoncer à sa carrière de conseillère en communications et de suivre la formation pour devenir préposée en CHSLD.
Hélène Durocher a décidé de renoncer à sa carrière de conseillère en communications et de suivre la formation pour devenir préposée en CHSLD.

Troquer la politique pour le CHSLD

CHRONIQUE / Chaque matin, tirée à quatre épingles, Hélène Durocher entrait au bureau du premier ministre, épluchait les médias pour trouver ce qui allait faire parler pendant la journée. Conseillère en communications, elle concoctait des «lignes de presse» pour les ministres, au cas où des journalistes leur poseraient telle ou telle question.

Et là, à 53 ans, elle suit la formation pour devenir préposée en CHSLD.

Ça faisait déjà un bout que ça lui trottait dans la tête, même avant la pandémie. Après la défaite des libéraux aux dernières élections, elle s’est trouvé quelques boulots en communications, mais le cœur n’y était pas. «Je voulais travailler sur le terrain, je ne voulais plus de job de bureau avec les mêmes corridors…»

Elle ne voulait plus, quand elle faisait son épicerie le samedi, recevoir un texto pour lui dire d’envoyer un communiqué de presse de toute urgence.

Ça lui paraissait futile.

Et la vie, de son côté, lui a fait mettre les pieds pour la première fois dans l’univers des résidences pour ainés et des CHSLD. «Ma belle-mère est atteinte d’alzheimer, je voyais le système, les préposés… […] Un jour, j’ai coupé les cheveux à ma belle-mère et j’ai eu du plaisir à donner ce petit soin.» 

Sa belle-mère, que la maladie rend agressive, s’est laissée faire. «Je suis allée tout en douceur.»

Puis la COVID est arrivée, puis l’appel pressant du premier ministre François Legault à venir prêter main-forte dans les CHSLD. Puis, fin mai, l’annonce de la formation de 10 000 nouveaux préposés en trois mois. Hélène a levé la main, elle s’est inscrite tout de suite, presque 80 000 personnes l’ont fait aussi. «On n’avait pas beaucoup de temps, c’était le vendredi et on avait jusqu’au lundi pour déposer le dossier, avec des documents que je n’avais pas nécessairement sous la main, comme des relevés de notes…»

Son téléphone a sonné. «Quand j’ai eu l’appel, j’étais vraiment contente! J’ai vraiment l’impression d’avoir pris la bonne décision pour ma carrière. Je me considère privilégiée d’avoir été choisie.»

Je l’ai appelée cette semaine, elle était à compléter sa deuxième semaine de formation. «On a beaucoup appris sur les méthodes de prévention et là, on commence à apprendre comment les équipements fonctionnent, comme les lève-personne. On a appris à changer un lit quand la personne est dedans, ce n’est pas facile, c’est une mécanique qu’il faut apprendre.»

Elle a aussi appris à reconnaître les quatre grades de plaies de lit.

De retour sur les bancs d’école à 53 ans, elle n’a jusqu’ici que de bons mots pour la formation. Elle étudie à Longueuil, une classe de 22 étudiants, avec une «prof géniale». Et malgré toute la lourdeur du système de santé, «le monde s’est reviré de bord vite, on recevait des courriels de gestionnaires tard le soir, la fin de semaine, ils voulaient que ça fonctionne.»

Parce qu’elle sait, elle, comment le système peut être lourd.

Et immobile.

Elle est plus convaincue que jamais d’être à sa place. «Je n’ai pas peur de travailler fort sous la pression, je l’ai tellement fait. Mais là, je sens que je vais faire une différence dans la vie des gens, que je vais apporter du réconfort. Quand j’aurai plus de dextérité et d’expérience, je vais les faire rire, leur apporter un peu de coquetterie. C’est un métier qui demande à la fois des compétences et des qualités humaines, j’espère vraiment qu’il va retrouver ses lettres de noblesse.»

Il les a perdues depuis trop longtemps.

Après avoir gravité dans les hautes sphères du pouvoir, Hélène a dû se rendre à l’évidence. «J’ai réalisé que de gouvernement en gouvernement, et peu importe le parti, on a transformé ces endroits en “parkings” pour les gens en fin de vie. Et pour une fois, il y a des choses qui bougent et c’est bon.»

Elle veut participer à ça.

«J’ai posé une question en classe, je ne savais pas la réponse, j’ai demandé s’il y avait des personnes qui retournaient chez elles après. Personne ne retourne, c’est leur dernier milieu de vie. Et si on n’est pas là pour leur donner un peu de bonheur, les faire sourire et pour leur donner des soins de qualité, on est quoi comme société?»