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Sylvain St-Laurent
Le Droit
Sylvain St-Laurent

Un travail à compléter

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CHRONIQUE / On garde tous un souvenir précis de ce qu’on faisait, à pareille date, l’an dernier.

Le matin du 12 mars 2020, tandis que les consommateurs inquiets s’attaquaient aux réserves de papier hygiénique des supermarchés, je bravais l’heure de pointe matinale. Je cherchais un petit aréna de hockey mineur du sud d’Ottawa, où les 67’s avaient l’habitude de se réfugier quand ils ne pouvaient pas utiliser la Place TD.

J’y allais, d’abord et surtout, parce que j’aime le hockey junior.

Les grands médias canadiens ne parlent pas assez de hockey junior.

J’y allais, aussi, parce que j’avais l’impression qu’il fallait y être.

Le 12 mars 2020, on savait bien que quelque chose de gros allait nous tomber sur la tête.

On ne savait pas exactement à quoi ça ressemblerait, mais on sentait que nos vies seraient bouleversées.

Les grandes ligues sportives commençaient à parler d’annuler des matches; d’interrompre leurs activités pendant un certain temps.

C’est pour ça que je pensais aux 67’s.

Ils détenaient une avance de 23 points au sommet de leur division. Ils venaient de gagner leurs sept dernières parties. Lors du week-end précédent, ils avaient collé trois victoires. Dans ces trois victoires, ils avaient marqué 23 buts. Ils en avaient alloué un seul.

Je me souviens de l’ambiance de mort qui régnait, ce matin-là, durant leur séance d’entraînement.

Je me souviens, aussi, du titre qui coiffait ma chronique, le lendemain, dans l’édition papier du Droit.

C’était une citation d’André Tourigny.

«On aimerait ça, finir la job.»

Ouf.

••••

«On roulait», se souvient Tourigny.

«On roulait à pleine vitesse! Le pire, c’est qu’on n’avait pas joué un seul match de l’année avec notre alignement complet. Cette fin de semaine-là, on avait enfin quelque chose qui ressemblait à notre équipe. Dylan Robinson, qu’on croyait fini pour l’année, venait de revenir au jeu. Graeme Clarke avait soigné une grosse blessure. Il commençait à reprendre la forme. En fait, il nous manquait un seul joueur, Dylan Groulx, qui était suspendu. Vraiment, tous les morceaux tombaient en place. On était en train de peaker au bon moment, juste avant les playoffs

«On ne saura jamais», soupire-t-il.

Au bout du fil, on sent le coach un brin tourmenté.

Il a bien entendu fait son deuil du championnat depuis longtemps.

«À ce moment-là, je n’aurais jamais pensé que notre saison était finie. Quand l’annulation a été confirmée, bien entendu, j’étais très amer. Mais je ne pouvais pas encore saisir l’ampleur de toute la situation. Un an plus tard, je comprends que la situation était inévitable. C’était complètement hors de notre contrôle.»

Il dit ça, mais juste après, il soupire encore.

«Une équipe comme celle-là, tu ne vois pas ça chaque année. Ça ne se construit pas en criant ciseau.»

Le matin du 12 mars 2020, après l’entraînement, Tourigny m’avait invité dans le vestiaire où les entraîneurs retiraient leurs patins.

La conversation avait été franche -- comme toutes les conversations impliquant Tourigny.

À un certain moment, l’entraîneur-chef s’était tourné vers son adjoint Norm Milley. Les deux commençaient, déjà, à penser au pire.

Ils s’imaginaient en train d’annoncer au vétéran de 20 ans, Austin Keating, qu’il avait joué son dernier match à Ottawa.

Keating est un vrai passionné qui a toujours fait passer les intérêts de son équipe avant ses intérêts personnels. Les entraîneurs craignaient que cette nouvelle l’anéantisse.

«Ça me brise encore le coeur quand j’y pense», s’exclame Tourigny, un an plus tard.

«On me parle parfois des joueurs qui sont dans leur année de repêchage. Je ne trouve honnêtement pas que la situation est dramatique, pour eux. S’ils ne jouent pas cette année, ils joueront l’an prochain. Pour les gars de 20 ans comme Keating, Noel Hoefenmayer, Joseph Garreffa, Mitchell Hoelscher et Merrick Rippon, c’est différent. Ces gars-là entreprennent leur dernière année junior avec l’idée de tout faire pour mériter un contrat professionnel. C’est leur dernière chance de se prouver. Des opportunités se perdent. Elles ne reviendront peut-être jamais.»

Tourigny était content de pouvoir assister, en personne, à quelques matches de la LHJMQ, durant son passage à Gatineau.

Il se tanne, parfois, de ne pas en savoir davantage sur le plan de relance de «sa» ligue, en Ontario.

«Quand tu sais où tu t’en vas, tu peux avancer. Quand tu ne sais pas, c’est difficile.»

Tourigny essaie quand même de voir la vie du bon côté. «Nous n’avons pas subi un seul revers au cours de la dernière année.»

Il est parfois capable d’entrevoir la lumière au bout du tunnel. Parce qu’on va bien finir par s’en sortir.

«Ça va être le fun», dit-il.

Dans le monde du sport, le travail n’est jamais vraiment complété.